Citoyen Langlois

Le « prince du multimédia », Daniel Langlois, s’inquiète pour l’avenir de sa ville. Et rêve d’un leader capable de «casser la baraque» !

Photo : Olivier Hanigan

La lourde porte s’est ouverte avant même que nous nous en approchions. Un gardien à l’allure d’agent secret, avec ses lunettes fumées, son veston noir et ses écouteurs vissés aux oreilles, guettait notre arrivée. Après avoir franchi plusieurs portes à ver­rouillage magnétique, le photographe et moi avons enfin été escortés jusqu’au maître des lieux, au troisième étage du luxueux club privé de Daniel Langlois, rue de la Commune, dans le Vieux-Montréal.

Repaire branché de l’élite de Québec inc. et de Québec point-com, le 357c a été conçu à l’image du richissime fondateur de Softimage : à la fois austère et excentrique, accueillant et mystérieux. N’entre pas qui veut au 357c… Et ne parle (ou clavarde) pas qui veut avec son propriétaire. Contrairement à d’autres gourous de la haute technologie, Daniel Langlois n’a pas de blogue et ne dévoile pas ses états d’âme dans des sites de réseautage personnel, tels Facebook et Twitter. « Je n’ai pas de temps à consacrer à ça », dit-il. Même son cellulaire fonctionne à sens unique. « C’est moi qui appelle. »

Vêtu, comme à son habitude, de fringues griffées aux tons sombres contrastant avec ses mèches grisonnantes, Daniel Langlois, 52 ans, se montre pourtant disponible et volubile en ce torride après-midi d’août. Le prétexte de notre rencontre : la nouvelle vocation du complexe Ex-Centris (maintenant renommé eXcentris), dont deux salles ont été transformées en salles de spectacle multidisciplinaire (voir l’encadré). Mais la discussion bifurquera rapidement sur une de ses grandes passions : Montréal.

Même s’il est propriétaire de luxueuses résidences à la Dominique (île des Caraïbes) et à SoHo (quartier huppé de Manhattan), c’est encore dans la métropole québécoise qu’il investit une bonne partie de son temps, de ses ressources et de son énergie. À ceux qui le perçoivent d’abord comme un riche rentier depuis la vente de Soft­image à Microsoft, il y a déjà 15 ans, ce fils de cultivateur rappelle qu’il n’a jamais cessé de travailler. Il siège à divers conseils d’administration, possède plusieurs entreprises (notamment dans les domaines de la publicité et de la diffusion numérique) et pilote les activités de sa fondation éponyme. « Ce qui me motive, c’est de créer ce qui, à mes yeux, manque à Montréal. C’est mon principal intérêt. »

Certains déplorent le manque de dynamisme de Montréal. Ça vous préoccupe ?

– Beaucoup. eXcentris et le 357c ont été conçus délibérément pour tenter de remplir des créneaux faibles et rendre la ville plus intéressante, plus diversifiée, plus stimulante. Je souhaitais que d’autres gens d’affaires reprennent le flambeau dans d’autres domaines, mais je dois avouer qu’il y en a peu. Des personnes beaucoup plus fortunées que moi n’agissent pas. Elles ne semblent pas avoir la fierté de leur ville. Ça m’attriste, mais je commence à les comprendre, parce que ce n’est pas évident.

Il y a un décalage complet entre le discours politique et la capacité de nos gouvernements et de nos villes d’agir pour soutenir les activités culturelles. Dire que Montréal est une métropole culturelle et une ville d’avant-garde ne suffit pas. Il faut un désir profond d’agir. Visiblement, si ce désir existe, il ne se transmet pas dans la machine gouvernementale.

Est-ce un problème de leadership ?

– Oui. Nos leaders actuels ne sont pas de mauvaises personnes. Je les connais presque tous, ils sont souvent très intéressants, mais ils n’ont pas la capacité d’agir. Il est vrai que le système ne leur donne pas beaucoup de marge de manœuvre. Mais il y a eu des époques où les dirigeants défonçaient les murs ! À certaines périodes, comme celle-ci, ça prend des gens exceptionnels – à tous les niveaux, pas seulement dans la sphère municipale. Pour arri­ver à agir avec une grosse structure de fonction­nariat, telle que celle qui existe au Québec, il faut être prêt à subir la critique.

C’est normal de ne pas pouvoir tout faire, on vit en démocratie. Mais on devrait sentir un meilleur soutien des élus. Parfois, c’est une simple question de permis ou de bon sens. Un exemple : j’ai construit le complexe eXcentris sans demander un sou aux gouvernements. Mais on pourrait au moins ne pas le taxer au même taux qu’un centre commercial !

De quelles villes Montréal devrait-elle s’inspirer ?

– Chicago est vraiment inspirante depuis plusieurs années. C’est en grande partie en raison de son maire visionnaire, Richard Daley, qui est prêt à aller au front, quitte à se faire critiquer. Il a aussi, et surtout, réussi à établir une relation solide entre les secteurs privé et public. Cela a permis à la Ville de réaliser de gros projets, qu’elle n’aurait pas pu financer ou exécuter seule. Ce maire a très bien su attiser le sentiment de fierté des gens d’affaires locaux. Il a réduit l’impôt foncier des commerces afin de stimuler les investissements dans sa ville et de créer un contexte où les commerçants ont le goût d’investir plutôt que de partir en banlieue ou dans une autre ville. Il a réussi à maintenir cet équilibre pendant de nombreuses années, ce qui a convaincu le secteur privé d’investir plusieurs centaines de millions de dollars dans des aménagements qui, comme le Millenium Park, n’offrent pourtant pas a priori un rendement direct de l’investissement. Le secteur privé s’est impliqué par fierté pour sa ville et parce que l’environnement fiscal était stimulant.

Que pensez-vous du regain de rivalité entre Québec et Montréal ?

– Quoique parfois comique et divertissante ou même peut-être, dans quelques cas, nécessaire, la rivalité entre les deux villes semble surtout un peu ridicule. C’est une perte d’énergie. Le Québec dans son ensemble a plus besoin de cohésion que de discorde, si nous voulons encore prétendre être un peuple unifié devant les défis planétaires.

Le maire de Québec, Régis Labeaume, vous apparaît-il comme un bon leader ?

– Je ne peux pas réellement juger si toutes les initiatives du maire Labeaume ont, ou auront, des répercussions positives pour les habitants de cette ville, mais une chose est certaine : M. Labeaume a réussi à accroître considérablement le sentiment de fierté des résidants de Québec pour leur ville, ce qui est un des facteurs les plus importants pour qu’une ville progresse et soit stimulante. À l’heure actuelle, Montréal ne ressent pas cette fierté, et c’est en partie pourquoi beaucoup disent que notre métropole est plongée dans un marasme. Ce n’est pas seulement économique, c’est aussi émotionnel, et ces deux aspects doivent se combiner pour que les gens soient heureux et contribuent à leurs villes.

Vous dénoncez le manque d’engagement des milieux d’affaires dans la collectivité. Des piliers de Québec inc. s’inquiètent, pour leur part, du manque de relève chez les entrepreneurs. Qu’en pensez-vous ?

– Je vois peu de relève, moi aussi. Peut-être parce que le contexte n’est pas assez stimulant ? Pour faire de grandes choses, ça prend certains ingrédients : soit une situation horrible qui te pousse à faire la révolution et à te réinventer, soit un environnement extrêmement stimulant sur les plans de la culture et des affaires. Au Québec, on est comme dans les limbes : ni au paradis ni en enfer. La crise économique ? « Pas trop pire », finalement. C’est un piège. On vit peut-être dans un monde trop confortable.

Quinze ans après la vente de Softimage au géant Microsoft, avez-vous des regrets ?

– Pas du tout ! J’ai fondé cette entreprise avant tout pour permettre à des artistes de créer des films. Hollywood s’est servi de la technologie mise au point par Soft­image. Cette vente m’a enrichi, soit, mais elle a aussi permis d’amener Softimage sur une plateforme informatique beaucoup moins coûteuse, ce qui a démocratisé cette technologie. Et le monde du jeu vidéo a ainsi pu décoller.

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DANIEL LANGLOIS SUR…

… eXcentris / Le « labo » du patron

Après 10 ans à « explorer » le cinéma indépendant, Langlois voulait tourner la page. D’où l’annonce de la fermeture de deux des trois salles de cinéma du complexe eXcentris. « J’en avais fini de mon soutien intense et extrêmement coûteux [chiffré en millions de dollars] au cinéma indépendant dans le contexte actuel », dit Langlois, qui n’exclut pas de rouvrir un jour les salles si les distributeurs adoptent un système plus flexible de diffusion numérique. En attendant, dès la mi-septembre, deux salles d’eXcentris seront transformées en salles de spectacle « différentes », à la programmation éclectique. À l’affiche : musique classique, rock, électro-pop, des concerts diffusés en direct par Internet, et même du théâtre.

… sa fondation / À la recherche d’un nouveau souffle

En créant sa fondation éponyme pour l’art, la science et la technologie, Daniel Langlois voulait changer le monde. En 11 ans, le mécène a distribué une vingtaine de millions de dollars, notamment pour aider des artistes à expérimenter de nouvelles technologies de communication. « Mais cette approche a fait son temps, dit-il. On était perçus comme une institution, comme si on était le gouvernement. » Sa fondation se cherche une nouvelle orientation…

… le 357c / Le rendez-vous des riches et célèbres

C’est d’abord pour le sauvegarder que Daniel Langlois a acheté l’ancien immeuble des Commissaires du Port, rue de la Commune, à Montréal. Rénové à coups de dizaines de millions de dollars, ce bâtiment abrite désormais le chic 357c, club privé réservé aux membres de l’élite financière et culturelle. « Je voulais ramener les gens du milieu des affaires dans le Vieux-Port, l’origine de Montréal. » Le 357c propose notamment à ses membres (recrutés sur invitation seulement) des manifestations à caractère culturel, tels les Salons de la Commune, qui visent à faire connaître « l’univers créatif des membres honoraires ». Ceux-ci, parmi lesquels Robert Lepage et Édouard Lock, n’ont pas à payer les frais annuels de plus 3 500 dollars. (Pour une visite guidée des lieux, voir le photoreportage Le club des riches et célèbres.)

… la crise économique / La Leçon de philo

La crise économique et l’effondrement des marchés boursiers ont fait perdre une fortune à Daniel Langlois. Des millions de dollars ? « Plus », répond-il. Des dizaines de millions ? « Encore plus ! » dit-il en riant et en agitant sa main vers le haut. Daniel Langlois, dont les actifs ont déjà été estimés à plusieurs cen­taines de millions de dollars, tire de ses mésaventures financières des leçons… philosophiques. Gestionnaire d’un important fonds privé d’investissement aux États-Unis, il a assisté à des rencontres mémorables du conseil d’administration. « Certains investisseurs ont perdu des sommes colossales. Ça a donné lieu à des moments uniques. C’était, comment dire, humain. »

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