Clémence DesRochers : exemplaire unique

La comédienne chanteuse Pascale Montpetit « clémence » à partir du 13 novembre à Espace Go, à Montréal. La principale intéressée – l’auteure-interprète fantaisiste et si émouvante C.D. (non, ce n’est pas Céline Dion) – espère une tournée mondiale pour La démesure d’une 32A

Photo : Jocelyn MIchel

Clémence DesRochers : marque déposée. Sa manière d’écrire la nature, les jours d’été, l’enfance lovée, les douleurs enfouies, le chat sur la galerie. Son art de nommer «celles qui parlent toujours bas» — la grosse Raymonde, Adrienne la moyenne, Yvanna la frotteuse —, de donner la parole aux femmes blessées, abandonnées, ménopausées, qui ont peur du cancer, qui vieillissent ensemble.
En cet après-midi d’automne, l’esprit buissonnier, Clémence saute-moutonne d’une idée à l’autre, perd le fil parfois, le rattrape avec une blague, promeut La démesure d’une 32A, spectacle que la comédienne-chanteuse Pascale Montpetit consacre à ses textes. Pour l’heure, la 32A picore des amandes, boit du vin blanc. On se sent bien dans ses yeux bleus.

D’abord, comment allez-vous, «Démence des Clochers», comme vous appelait affectueusement l’animateur et fantaisiste Jacques Normand??
Mon père [Alfred DesRochers, le poète] m’a laissé comme héritage un fond de tristesse qui accompagne souvent mes jours.

N’est-ce pas le sort de tout humoriste??
Je n’aime pas ce mot, qui, pour moi, définit les gars qui font du stand-up. Je bénis le ciel d’être capable de faire rire, mais je voudrais qu’on me voie comme une créatrice. En anglais, on dirait que je suis un jack of all trades, mais en français, touche-à-tout, ça sonne réducteur, non??

Est-ce que «gloire nationale» serait mieux??
Quand il la rencontre sur le trottoir, le monde taponne beaucoup la «gloire nationale». En me disant?: «Vous, on vous aime», les gens m’enfoncent les doigts dans l’épaule jusqu’au coude. Par amour, ils me font mal. Je devrais porter un t-shirt avec l’inscription?: «Aimez-moi, mais touchez-moi pas.»

La rançon à payer??
Je suis connue parce que ma face a été vue partout, pas nécessairement pour ce que j’ai écrit. Qui peut citer deux de mes vers?? Les gens sont venus me voir, c’est vrai, j’ai eu des salles pleines. Mais ça a mis du temps. Imagine-moi, il y a 50 ans, à La Barre 500, à Longueuil, dans une ancienne taverne. Le vendredi, les habitués revenaient prendre un coup et demandaient?: «C’est qui, la fille qui chante??» Je chantais «T’occupe pas de ma tristesse», et ils ne s’en occupaient pas pantoute, ils partaient, même. Je rentrais à la maison en braillant.
Quand j’ai écrit «Le monde aime mieux Mireille Mathieu», c’était moins pour dire que j’étais meilleure qu’elle que pour demander au monde?: «Pourquoi, par curiosité, vous ne venez pas voir ce que je fais??»

Estimez-vous avoir réussi votre carrière et en récolter aujourd’hui les dividendes??
J’ai intéressé des gens à ce que je produisais, quoiqu’il reste énormément de CD et de livres dans le garage, mais ça isole?! C’est de valeur qu’on ne puisse pas transcrire les rires dans une entrevue écrite sans mettre le mot «rires» entre parenthèses. Es-tu le genre à faire ça, toi??

Non, mais je mets un point d’exclamation parfois.
Tu as le droit, c’est joli, un point d’exclamation, et c’est bien de s’exclamer. Ce qui me fait m’exclamer ces temps-ci, c’est ce qui m’arrive grâce à Espace Go. Je ne sais rien du contenu du spectacle, sinon que Pascale Montpetit et Brigitte Poupart [collage et mise en scène] s’approprient mes textes, y trouvent une matière dramaturgique, en font une œuvre théâtrale. J’en suis flattée, mon père serait content.

Pascale Montpetit

Quand je vous ai découverte, au début des années 1970, au Patriote à Clémence, avec vos monologues hilarants, vos chansons tristes et pas toujours beaucoup de monde dans la salle, j’ai compris ce qu’entendait Bergson par «le rire, ce sanglot à l’envers».
Avec ce mélange, j’ai fait un flop total au festival des Cabarets, à Cannes, en France. Arrivée sur scène avec le monologue Le beau voyage («hein, Armand??»), j’ai enchaîné avec la chanson «La vie d’factrie». Je les ai tellement déboîtés que je me suis ramassée. Après le bide, Louise [Collette, sa compagne et agente] et moi nous sommes paquetées à ne plus savoir où on restait.

Vous n’arriviez pas à choisir entre le comique et le dramatique??
Je ne le voulais pas, et personne n’allait choisir à ma place. Si je n’avais pas aimé écrire, je ne serais jamais montée sur scène. À l’école, j’étais première en écriture et j’avais le don de faire rire les filles. Je me suis fait un métier de ces deux talents-là.

Et d’un troisième?: l’observation des petites gens, des femmes particulièrement.
Je me suis intéressée aux femmes qu’en général on ne regardait pas. Si j’avais été un homme, je n’aurais pas le même répertoire. J’ai subi le joug des religieuses pendant plusieurs années. Alors qu’à la maison Alfred et maman préconisaient la liberté, à l’école c’était la discipline, les longs bas noirs, la robe qui pique, en rang deux par deux. La première chose que j’ai eu envie de faire une fois sur scène, c’est de «varger» sur les sœurs. Ça m’a fait du bien, ainsi qu’à beaucoup de femmes.

Et les hommes??
Si tu analyses mon «œuvre», tu constateras que les femmes, c’était ma matière forte. Quand il y a des hommes dans mes textes, ils ne sont pas les meilleurs ambassadeurs de la gent masculine. À part de ça, as-tu une question??

Comment décide-t-on d’arrêter de se produire sur scène??
Une certaine lassitude a décidé pour moi. J’ai arrêté en douce avec un spectacle-conférence animé par Danielle Bombardier?: 50 ans de métier, ça se raconte. Après une trentaine de représentations, j’en ai eu assez de radoter. Et comme je ne pouvais pas m’inventer une vie de fille unique de garagiste ou de dentiste…
C’est très dur de savoir s’en aller. D’ailleurs, je continue de donner des petits spectacles pour les causes qui me tiennent à cœur, comme celle des Impatients [organisme venant en aide, par l’expression artistique, aux personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale].

Trouvez-vous des avantages à vieillir??
Pas tellement. Ça me fait tomber sur le cul quand on me dit que j’ai 78 ans [79 le 23 novembre], je ne les sens pas. Je fais tout pour ne pas avoir l’air d’une vieille femme, beaucoup de sport?: natation, tennis, ski. Je ne fripe pas trop vite, je remercie ma génétique. Quand ça plissonne autour de la bouche, je demande à mon ami chirurgien de m’arranger ça.

Question grave?: Aristote disait que l’homme était le seul des animaux à rire et que cette faculté le consolait d’être le seul à savoir qu’il allait mourir. La mort vous fait-elle rire??
Il a raison, Aristote, je le lui disais justement hier. Je n’ai pas peur de mourir, mais ça me dérange énormément d’avoir à le faire. Maman est décédée d’un cancer du cerveau, mon père, tout déformé parce qu’il avait trop bu, nos amis emportés par toutes sortes de maudites maladies. Mon but n’est pas de vivre jusqu’à 100 ans, mais de ne pas poigner une maladie qui me rendrait dépendante et m’obligerait à mourir ailleurs que chez moi.

Écrivez-vous encore??
J’écris des débuts de poèmes.

Pourquoi ne les terminez-vous pas??
Pour quoi faire??

Et le dessin, alors??
J’ai réalisé une série, Les peurs et les plaisirs de l’enfance, exposée le printemps dernier à Magog. Croyant bien faire, le galeriste a commandé des encadrements de musée qui l’ont obligé à vendre mes dessins 1 000 dollars chacun. Une petite fille qui a peur des grenouilles à 1 000 piastres, tu y penses-tu??

Pas de fausse modestie, c’étaient tout de même des Clémence DesRochers.
Va donc chez le diable avec ça, c’est juste des dessins.

Y a-t-il des choses que vous avez révélées au public que vous n’aviez jamais dites à votre compagne??
Beaucoup, parce que Louise ne m’écoute pas. Les affaires poétiques, ça ne la captive pas. J’exagère, bien sûr, pour «puncher» ton article.

Qu’avez-vous acheté avec votre premier cachet d’artiste??
Une robe brodée, avec quatre épaisseurs de lainage en relief, trouvée chez Holt Renfrew. Quand je suis arrivée à la maison, ma sœur m’a dit?: «C’est donc bien laid?!»

Que souhaitez-vous comme cadeau d’anniversaire??
Que La démesure d’une 32A obtienne un triomphe, se promène partout au Québec et se rende jusqu’à Paris. Arrange-toi pour que ça arrive?!

Parlons d’avenir?: quels sont vos projets??
J’ai fait aiguiser ma hache, je vais fendre du bois pour l’hiver. Sinon, j’ai toujours hâte à 5 h pour prendre l’apéro, en m’occupant de Tintin, mon chat aveugle de 18 ans.

La démesure d’une 32A, Espace Go, à Montréal, du 13 nov. au 8 déc., 514 845-4890.