Clichés surexposés

On retrouve dans Solo, la nouvelle aventure de James Bond, tous les éléments familiers des 12 romans et deux recueils de nouvelles d’Ian Fleming.

Photo © Todor Tsvetkov / Getty Images
Photo © Todor Tsvetkov / Getty Images

Honnis par les critiques, bannis par les littéraires, le cliché et le lieu commun figurent tout en haut de la liste des fautes sty­listiques et narratives à éviter. Et pourtant, que seraient la science-fiction, les polars et les romans d’espionnage sans leurs stéréotypes ?

William Boyd l’a bien compris quand il a accepté d’écrire une nouvelle aventure de James Bond, dont on célèbre cette année le 60e anniversaire. On retrouve dans Solo tous les éléments familiers des 12 romans et deux recueils de nouvelles d’Ian Fleming, recréés dans leur version originale, qui est parfois bien loin de celle du cinéma : le seul gadget ici est un soporifique caché dans un flacon de lotion après-rasage Old Spice, et l’arme la plus létale, un bloc de maçonnerie.

Solo

Pas question, non plus, de « daniel-craiguiser » 007. L’action se déroule en 1969, et le légendaire agent secret fait déjà figure d’anachronisme avec son snobisme rétrograde, son patriotisme passéiste et son conservatisme réactionnaire. Parachuté en Afri­que pour éliminer le chef d’un État sécessionniste calqué sur le Biafra, Bond schématise une situation géopolitique complexe selon sa vision pour le moins manichéenne de l’ordre mondial et se fait le parfait instrument d’un néo-impérialisme au service des compagnies de pétrole : « Par­fois, la manière la plus commode de résoudre un problème est de le supprimer », dit-il.

Comme on peut s’y attendre, Bond a peu d’égards envers les femmes — sauf quand il laisse « percer dans son regard la nature charnelle de son estime ». À ce chapitre, il doit constamment se rappeler à l’ordre pour ne pas être dominé par ses bas instincts. De même, il ne peut résister au « mugissement viril » d’un moteur et les voitures sport lui font « l’effet d’un aphrodisia­que ». Son corps est « un palimpseste de cicatrices » et « tous ses systèmes sont en alerte » à l’appro­che du danger.

Par une telle accumulation de clichés, Boyd dépasse le pastiche pour s’aventurer sur le terrain de la parodie. Il fait de son héros ce que le réalisateur Michel Hazanavicius a fait de l’agent OSS 117 : un artéfact d’une époque révolue où l’on entretenait une certaine naïveté quant au pouvoir établi. Comme la vinaigrette dont Bond nous donne ici sa recette, Solo est donc à prendre avec plusieurs grains de sel.

Metastases

Le premier roman de David Bélanger collectionne, dans le même esprit, tous les repères du polar : le vieux flic misérable et son assistant zélé, la femme fatale égorgée, les témoignages contradictoires, les indices révélateurs, les fausses pistes, les décors délabrés et le mauvais temps. De plus, Métastases rassemble tant d’expres­sions consacrées et de dialogues éculés qu’il constitue pres­que un compendium du genre.

Le lecteur ne peut manquer de le remarquer, puisque l’auteur suppose, dès le départ, sa familiarité avec la littérature policière et le prend à partie : « Oui, on s’y attendait. Ne jouez pas les surpris. » Il lui montre non seulement les rouages de la mécanique, mais également l’huile qui leur permet de bien tourner. Il dévoile ses astuces, souligne le fil blanc de l’intrigue et ne se gêne pas pour prendre des raccourcis : « Finissons ici l’énumération, puisque tout le monde est au parfum. »

Le plus époustouflant dans ce roman où toutes les ficelles sont exposées, c’est que David Bélanger réussit quand même à nous rouler dans la farine — et il nous roule si bien que nous nous retrouvons, à notre insu, complices du meurtrier ! « Suivez le fil. Votre lecture est importante pour nous », assure l’auteur. Oui, mais faites bien attention où vous mettez les pieds.

VITRINE DU LIVRE

Theoreme_homard

Cage à homards

Un généticien méthodique qui cherche l’épouse idéale et une barmaid désordonnée qui ne correspond à aucun de ses critères. On ne pourrait imaginer couple plus mal assorti, et pourtant les voilà réunis par un projet commun : prélever discrètement des échantillons d’ADN auprès d’une dizaine d’hommes pour déterminer lequel est le père biologique de la jeune fille. On devine bien que l’amour finira par les prendre au piège, mais pas avant qu’ils aient ingurgité quantité de cocktails et renoncé à manger du homard tous les mardis soir. Un exemple très divertissant de l’humour à l’australienne. (Le théorème du homard, par Graeme Simsion, NiL, 408 p., 24,95 $)

Panier de crabes

Femme_homme

Chez Jodi, tout n’est que façade : son appartement impeccable, ses tenues soignées, sa conduite irréprochable et, surtout, le mari idéal, centre de sa vie. Le jour où celui-ci la quitte pour une autre, sa psyché fêlée ne tarde pas à se désagréger en pensées meurtrières. Premier roman d’une auteure canadienne décédée juste avant sa sortie, ce thriller remarquable est aussi une excellente mise en garde contre le danger de mettre tous ses œufs dans le même panier. (La femme d’un homme, par A.S.A. Harrison, Le Livre de Poche, 336 p., 21,95 $)

 

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