Cocorico

Extrait du roman Cocorico, par Pan Bouyoucas, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Extrait du roman Cocorico, par Pan Bouyoucas

Comme beaucoup d’écrivains canadiens de sa généra­tion, Leo Basilius lança sa carrière littéraire avec un recueil de poésie. Le recueil de poésie fut suivi deux ans après d’un recueil de nouvelles, et celui-ci, quatre ans plus tard, d’un polar, lequel, deux semaines après sa parution en librairie, catapulta son auteur sur la liste des best-sellers.

On était en 1980. Leo Basilius avait trente ans et, dans les trente années qui suivirent, il publia quinze autres polars traduits dans une trentaine de langues et salués par la critique pour leur réalisme, leur style sobre et leurs intrigues haletantes qui, dénuées de tout artifice, avan­çaient à coup de courtes scènes enchaînées en trombe.

Les polars de Basilius avaient pour protagoniste le sergent-détective Vass Levonian, membre de la brigade des homicides d’une métropole canadienne imaginaire. Méthodique et opiniâtre, il était le meilleur pour boucler une enquête, sans jamais perdre son sang-froid ni son sens de l’ironie. Sauf lorsque la victime était un enfant.

« Nous portons tous la culpabilité de chaque agression d’enfant », dit-il dans Lumières perdues, le dernier polar et seizième best-seller de Basilius.

Levonian enquêtait alors sur une série d’enlèvements de fillettes de moins de dix ans. Il en était si ébranlé qu’il négligea les précautions les plus élémentaires et fut grièvement blessé lors de la confrontation finale avec le pédophile sadique qu’il traquait depuis trois cents pages.

Une des deux balles qu’il reçut lui perfora une caro­tide, provoquant un coma traumatique. Au mieux, les médecins lui donnaient quatre chances de survie sur dix. Peut-être cinq sur dix pour un battant comme lui. Mais parce que son cerveau n’avait pas reçu, pendant quelques minutes, tout le sang et l’oxygène dont il avait besoin, il leur était impossible de prédire quelles seraient, au réveil, les séquelles permanentes, s’il y aurait même la présence d’une vie mentale consciente.

Cette tragédie déclencha chez les lectrices, qui compo­saient, bénies soient-elles, soixante-dix pour cent de son lectorat, une vague d’empathie pour Levonian, et elles attendaient avec impatience le prochain ouvrage de celui qui taillait son destin, pour savoir si leur bien-aimé ins­pecteur s’en réchapperait, et avec quelles séquelles intel­lectuelles, physiques ou psychologiques.

Les critiques, eux, s’en branlaient, des dégâts occasion­nés par les balles que le policier avait encaissées. Des héros aussi rentables que Levonian ne meurent pas, disaient les plus cyniques. Ce qu’ils voulaient savoir, les critiques, c’était pourquoi son créateur, qui n’avait jamais donné dans la sensiblerie, avait eu recours à une chute aussi mélodramatique, lui qui n’avait nullement besoin de tels subterfuges pour vendre son prochain polar.

Pour la première fois de sa carrière, le maître incontes­table du polar canadien, tant admiré pour le brio, la force et la sobriété d’une oeuvre qui lui avait valu les plus grands prix nationaux et internationaux du roman policier, refusa toute entrevue, déclarant par l’intermédiaire de son agent qu’il s’était isolé pour rédiger son prochain roman. Sans spécifier, même à son propre agent, que pour son prochain roman, il avait décidé, au faîte de sa gloire et de son talent, d’abandonner et le sergent-détective Vass Levonian et le polar.

 

La suite dans le livre…

 

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