Cœur de truckeur

Une incursion fascinante dans le monde des camionneurs d’hier à aujourd’hui signée Serge Bouchard et Mark Fortier.

Réal Lemonde se dirige d'un bon pas depuis son camion vers une aire de services sur la route de la Baie-James en 1976. (Photo : Michel Cloutier)

Au milieu des années 1970, Serge Bouchard a passé plusieurs mois à côtoyer les camionneurs du Grand Nord québécois, dans le cadre de son doctorat en anthropologie. La thèse qu’il en a tirée a influencé tout le reste de sa carrière d’anthropologue, écrivain et animateur de radio. Il y a deux ans, l’éditeur Mark Fortier a entrepris, avec l’accord de son auteur, de réécrire cette thèse pour en faire une version grand public. Cette collaboration a mené à Du diesel dans les veines (Lux), une incursion fascinante dans le monde des camionneurs d’hier à aujourd’hui, dont nous vous proposons ici un extrait.


Bien que le camionneur appartienne à la route, la route ne lui appartient pas. Il doit la partager d’une part avec les automobilistes, ces amateurs dont la conduite est trop souvent imprévisible, et d’autre part avec des habitués qui, comme lui, y circulent en raison de leur occupation professionnelle. Parmi eux se trouve le chauffeur d’autobus interurbain, que d’aucuns assimilent un peu trop rapidement aux camionneurs. Contrairement aux truckeurs qui, crevés de fatigue, peuvent « tirer au bord » et dormir un peu, les chauffeurs d’autobus sont des automates qui doivent continuer à rouler parce que la présence de passagers les y oblige. Dans son autobus, en effet, le chauffeur n’est jamais seul. Cela suffit à distinguer leurs métiers. Le chauffeur d’autobus aime son travail, mais il envie cette solitude du truckeur, qui le rend libre.

N’allez pas pour autant confondre le camionneur avec un ermite. La cabine de son véhicule a parfois l’allure d’une grotte, certes, mais cela ne fait pas de lui un ascète redoutant la compagnie d’autres personnes. Il existe sur la route des lieux de socialisation, le plus connu du public étant sans conteste les restaurants. C’est d’ailleurs l’une des premières choses qui viennent à l’esprit des profanes lorsqu’on évoque en leur présence la figure du camionneur : le truck stop. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il s’agit d’un des rares endroits où les gens entrent en contact avec la culture des camionneurs, ne serait-ce que superficiellement, en captant au petit bonheur la chance des bribes de leurs conversations ou en les voyant se donner en spectacle, comme cela arrive lorsqu’ils sont de belle humeur ou de mauvais poil.

Les types de truck stops varient selon les types de routes. Le long des autoroutes modernes, qui sont les plus larges et les plus imposantes, on trouve le super truck stop, dont le nom annonce qu’il est le plus gros. Personne ne sera étonné d’apprendre que le super truck stop est une innovation qui provient des États-Unis, pays où l’on aime à se penser the biggest ou the greatest, ce qui, du moins pour les restaurants, ne signifie pas qu’on y est les meilleurs. Le super truck stop se présente à peu près comme suit : il fait partie d’une grande chaîne appartenant à des multinationales — vendant du carburant notamment — et où tout est standardisé. S’y déploie une pléiade de services bien huilés dans un décor en plastique aux couleurs vives ayant des affinités, pour ce qui est de la forme et de la disposition, avec ce qui attire immanquablement les enfants chez McDonald’s. Dans le super truck stop, on se trouve pour ainsi dire libéré du fardeau de vivre : la même lumière y brille jour et nuit ; on vous fait le plein de carburant ; on vous lave votre machine et on la répare au besoin. Le chauffeur s’y refait lui aussi, de son côté, une santé et une beauté : il peut manger, dormir et prendre sa douche dans les quartiers qui lui sont réservés. Tout cela pour un prix abordable.

Heureusement, à force de le fréquenter et de s’y croiser, les camionneurs et les autres habitués insufflent un peu d’humanité dans la reluisante superficialité et l’invitante facilité du super truck stop. En cela, ce lieu partage des qualités avec les petits restaurants que l’on trouve le long de la route traditionnelle, celle où « l’on rencontre ». Pendant longtemps, ces restaurants représentaient l’unique modèle de truck stop. Ils étaient prédominants au Québec à l’époque où je faisais ma thèse. Ce sont les restaurants que j’ai le plus fréquentés. Sur la route 117 entre Montréal et Val-d’Or — elle commençait en fait à Saint-Jovite, si on exclut l’autoroute des Laurentides —, il n’y avait en 1975 que trois petits truck stops véritablement populaires : Chez Lise à Saint-Jovite, André Gaz Bar à Grand-Remous et Boyer Lodge à Louvicourt. Je m’y suis arrêté un nombre incalculable de fois, j’y ai passé des heures à manger et à discuter, humant l’atmosphère afin d’en percer le secret. Car si tous savent que le super truck stop est une invention, un produit du design industriel et des savants calculs de spécialistes du marketing, l’origine du truck stop traditionnel, elle, demeure mystérieuse. Qu’est-ce qui mène à la mutation d’un simple petit restaurant du bord de la route en un endroit de rencontre incontournable pour la majorité des truckeurs ? Avec quel miel attire-t-on ces mouches-là ?

Magella Deroy et Réal Lemonde. (Photo : Michel Cloutier)

« J’ai souvent réfléchi avec ma femme pour savoir ce qui rendait notre restaurant si populaire auprès des routiers », m’a dit un des propriétaires de Chez Lise, à qui je demandais d’élucider le mystère de la popularité de leur commerce. « Y est peut-être petit et pas très beau, mon restaurant, mais y est chaleureux comme l’aiment les gars. Y sont heureux certains soirs d’être assis six à des tables de quatre. » Au resto Chez Lise, on mange la même nourriture que l’on cuisinerait si on était à la maison, et ce, dans de la vaisselle semblable à celle que l’on trouverait dans ses armoires. On y est pratiquement chez soi. Il émane ainsi du restaurant traditionnel une réconfortante familiarité, celle de la nourriture de l’enfance et de l’odeur du café filtre qui embaume les bungalows le matin ; celle, également, des tables écorchées et de la peinture défraîchie des murs, marques de l’usure du temps qui évoquent les bons moments qu’on a eus en ces lieux. L’étroitesse de la place donne ainsi au camionneur le sentiment d’une étreinte.

À toutes ces qualités affectives, il faut en ajouter une autre, pratique et indispensable : le restaurant doit être entouré d’un très grand espace de stationnement où les routiers peuvent facilement manœuvrer leur machine. La crainte du cul-de-sac dont nous parlions plus haut se manifeste dans les moindres détails de toutes les situations possibles ; il n’est pas plus drôle de rester coincé dans un stationnement que dans les petites rues inconnues d’une grande ville. Le camionneur s’arrête seulement là où il a l’assurance de pouvoir repartir sans problème.

Une fois ces conditions gagnantes réunies, une réaction alchimique se produit, métamorphosant un simple restaurant en truck stop. Alors, les truckeurs investissent l’endroit, lui donnent un genre, s’en emparent en quelque sorte et s’y sentent les maîtres, ce qui signifie qu’ils estiment avoir droit à des égards : être les premiers servis, les clients privilégiés, les enfants chéris du milieu. En fait, les truckeurs ne fréquentent pas ces restaurants : ils les occupent.

Pour le propriétaire de Chez Lise, l’affaire est entendue, et c’est de gaieté de cœur qu’il accepte que l’automobiliste, certains soirs, ne s’arrête pas à son restaurant, intimidé par la présence massive des routiers : « Mettez-vous à la place d’un individu qui veut un café et qui, au moment de s’arrêter, voit 30 poids lourds dans le parking. C’est impressionnant et cet automobiliste, si y est pas un truckeur, y se sentira pas chez lui. » Et il n’aurait pas tort. Certains soirs, les camionneurs virent la place à l’envers : « C’est pas méchant, insiste la propriétaire. C’est même drôle à mourir. Quand un chauffeur commence à raconter sa vie à tous les autres, on se tord de rire. Y en a plusieurs qui ont le don de la parole et y savent raconter des histoires comme tu croirais pas que ça puisse exister. Y prennent le plancher, le crachoir, comme on dit, et les autres clients en sont quittes pour un bon show. En général, ils aiment ça. Y découvrent un monde nouveau, le monde des truckeurs. Car c’est bien ça, c’est un monde complètement à part, le monde des truckeurs. Un monde dur, mais un monde sympathique au possible. »

Cela dit, dans le truck stop, ce n’est pas le camionneur, fût-il en verve ou exubérant, qui est la tête d’affiche du spectacle. Sur le plancher du restaurant, la vedette, c’est la waitress. Sa relation avec les truckeurs tient du grand art, et elle est restée pour moi une source d’étonnement. Il faut savoir qu’il y a 45 ans, le camionnage était tout à fait un boys club. Il l’est toujours, mais cela tend à changer puisqu’il y a désormais 1 600 camionneuses au Québec et que ce nombre va croissant. Mais dans cet univers jadis exclusivement masculin, la waitress était une femme qui, selon le cas, tenait le rôle d’une serveuse pure et simple, d’une mère, d’une fille (si elle était très jeune) ou d’une amante, réelle ou virtuelle, le plus souvent inaccessible.

Les bonnes waitresses donnaient l’impression d’attacher une importance considérable aux truckeurs, comme si leur vocation première était d’en prendre soin. Ces femmes énergiques étaient pleines d’attentions touchantes. Il n’était pas rare de voir une serveuse tendre un dessert à un client, lui disant sur un ton entendu : « Je t’ai gardé le dernier morceau parce que je sais que t’aimes bien cette sorte de gâteau là », ajoutant, afin que le chauffeur prenne la mesure de l’importance qu’il revêtait à ses yeux : « Je savais aussi que tu passerais ici à 8 h. » Était-ce vraiment le dernier morceau ? Attendait-elle réellement cet homme ? Rien n’est moins sûr. Le camionneur ne renoncerait pourtant pas à ces demi-vérités ou à ces doux mensonges pour tout l’or du monde. Ces attentions feintes sont irrésistibles parce qu’elles sont la marque d’une affection authentique. Il en va de même des conversations entre le camionneur et la waitress, jamais superficielles même lorsqu’elles en avaient l’apparence. La plupart du temps, le propos se tenait dans le registre du comique, dans lequel beaucoup de chauffeurs se sentent très à l’aise. La « bonne waitress » a le sens de la répartie. Elle a de l’esprit ainsi qu’un sens inné de l’autorité ; c’est elle qui mène le jeu et tempère ses amis les truckeurs lorsqu’ils ont tendance à aller trop loin.

« Y a des filles carrément incroyables », m’a un jour expliqué un chauffeur alors que nous étions attablés au resto Chez Lise, sirotant un café. « Elles savent tout sur la gang. Elles en viennent à connaître les marques de trucks parce qu’elles connaissent ceux de chacun des gars. Y en a une ici qui reconnaît des trucks au son de leur moteur. Sans regarder, tout en servant un client, cette waitress-là va dire qu’un tel arrive juste en entendant son moteur rouler. » Cette serveuse, qui maîtrise le langage des moteurs à explosion comme d’autres comprennent le chant des oiseaux, on lui confierait ses moindres soucis. Les filles d’expérience en viennent ainsi à tout connaître des problèmes des truckeurs. Il ne faut donc pas s’étonner s’ils les croient sur parole quand elles prétendent avoir gardé rien que pour eux la dernière part d’un gâteau.

Ce restaurant en particulier, Chez Lise, dont j’ai interviewé les propriétaires et où je me suis souvent arrêté, avait en outre d’autres fonctions liées au quotidien des truckeurs. Les compagnies y envoyaient des messages pour leurs chauffeurs sur la route, elles y faisaient même parvenir des chèques de paye, et les chauffeurs eux-mêmes s’y laissaient des mots. Ce restaurant était vraiment intégré à leur quotidien. Ils savaient toujours comment s’y comporter, ce qu’ils pouvaient ou devaient dire et ce qui était attendu d’eux dans ce lieu. Ils y étaient heureux.

Le propriétaire de Chez Lise a songé à apporter des améliorations à son commerce, lui « ajouter des chambres », par exemple, « mais c’est même pas nécessaire », car les camionneurs « aiment la place comme elle est ». Le restaurateur a précisé, pour que je saisisse vraiment qu’il s’agissait d’un amour du genre qui commande la fidélité : « Je dois même vous dire, et ça m’a fait plaisir, que j’ai déjà vu des routiers en vacances venir manger ici avec leur femme et leurs enfants. Ça faisait drôle de les revoir endimanchés avec la famille. On voit ben que ce restaurant, c’est leur monde à eux. »

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Merci pour ce joli texte qui nous plonge dans un univers fascinant. En voyageant au Québec, je m’arrête à l’occasion dans les truck stop pour mettre de l’essence, mais je n’ai jamais eu la véritable envie de m’y attabler. Ce que je vais faire à la prochaine occasion, maintenant que ce monde m’est devenu plus fascinant. Merci!

J’ai été camionneuse pendant quelques années. Il n’y a rien comme un grand sourire accueillant et de bons conseils sur le menu d’une serveuse après des heures et des journées sur la route. C’est vrai que j’étais servie rapidement et que la serveuse ne chichait pas sur le café. Elle me demandait aussi mon choix de dessert pour me le mettre de côté. Et le gars qui nettoie les douches était tout sourire quand je le remerciais d’avoir fait ce travail pour moi. Les camionneurs sont le plus souvent généneux sur les pourboires mais, bien au-delà de cet échange de service, est que tous, camionneurs et employés du truck stop, en ressortent vitaliser par ces brèves 30-60 minutes de rencontre.

nous arrêtions là avec mon père quand nous allions visiter la parenté à Ferme-Neuve je me rappele comment c’était chaleureux je me souviens des écritaux qui disaient nous étions à combien de milles de divers villes beaux souvenirs merci.