Comme Dieu le veut

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Grasset.

(Traduit de l’italien par Myriem Bouzaher)

Lisez la chronique de Martine Desjardins.



 

1

Réveille-toi ! Réveille-toi, bordel ! »

Cristiano Zena ouvrit la bouche et s’agrippa au matelas comme si un gouffre s’était ouvert sous ses pieds.

Une main lui étreignit la gorge. » Réveille-toi ! Tu le sais qu’il faut dormir que d’un œil. C’est dans ton sommeil que tu te fais baiser.

– C’est pas ma faute. Le réveil… » bredouilla le gamin, et il se libéra de l’étau. Il souleva la tête de l’oreiller.

Mais il fait nuit, pensa-t-il.

De l’autre côté de la fenêtre, tout était noir, à part le cône jaune du réverbère où plongeaient des flocons de neige gros comme des pompons de coton.

» Il neige « , dit-il à son père, debout au centre de la pièce.

Une bande de lumière filtrait du couloir et dessinait la nuque rasée de Rino Zena, son nez crochu, ses moustaches, son bouc, son cou et ses épaules musclées. A la place des yeux, il avait deux trous noirs. Il était torse nu. En bas, un treillis et des rangers tachées de peinture.

Comment il fait pour pas avoir froid ? se demanda Cristiano en tendant la main vers la lampe à côté de son lit.

» Allume pas. Ça me dérange. »

Cristiano s’accroupit dans l’enchevêtrement chaud des couvertures et des draps. Son cœur battait encore vite. » Pourquoi tu m’as réveillé ? »

Puis il s’aperçut que son père serrait dans la main son pistolet. Quand il était soûl, il le sortait souvent et se baladait dans la maison en le pointant sur le téléviseur, les meubles, les lampes.

» Comment tu fais pour dormir ? » Rino se tourna vers son fils.

Il avait la voix pâteuse, comme s’il avait avalé une poignée de plâtre.

Cristiano haussa les épaules. » Je dors…

– Eh ben, bravo. – Son père sortit de la poche de son pantalon une canette de bière, l’ouvrit, la siffla en une gorgée et il s’essuya la barbe avec son bras, puis il l’écrasa et la jeta par terre. – Tu l’entends pas, ce bâtard ? »

On n’entendait rien. Même pas les voitures qui jour et nuit fonçaient devant la maison et qui, si on fermait les yeux, vous donnaient l’impression qu’elles allaient entrer dans la pièce.

C’est la neige. La neige couvre les bruits.

Son père s’approcha de la fenêtre et appuya la tête contre la vitre humide de buée. Maintenant la lumière du couloir lui dessinait les deltoïdes et le cobra tatoué sur son épaule. » T’as le sommeil trop lourd. A la guerre, tu serais le premier à te faire bouffer tout cru. »

Cristiano se concentra et entendit au loin l’aboiement rauque du chien de Castardin.

Il s’y était tellement habitué que ses oreilles ne le percevaient plus. Même chose pour le bourdonnement du néon dans le couloir et la chasse détraquée des chiottes.

» Le chien ?

– Ah quand même !… Je commençais à m’inquiéter. – Son père se tourna de nouveau vers lui. – Il a pas arrêté une minute. Même pas avec la neige. »

Cristiano se rappela à quoi il rêvait au moment où son père l’avait réveillé.

En bas dans le salon, près de la télévision, dans un grand aquarium phosphorescent, il y avait une méduse verte et gélatineuse qui parlait une langue étrange, tout en c, z, r. Et le plus beau, c’était que lui la comprenait parfaitement.

Mais quelle heure il est ? se demanda-t-il en bâillant.

Le cadran lumineux du radio-réveil posé par terre indiquait trois heures vingt-trois.

Son père alluma une cigarette et soupira : » Putain, il me fait chier.

– Il est à moitié débile, ce clebs. Avec tous les coups de bâton qu’il s’est ramassés… »

Maintenant que son cœur avait fini de cogner dans sa poitrine, Cristiano sentit le sommeil peser sur ses paupières. Il avait la bouche sèche et le goût d’ail du poulet de la rôtisserie. Peut-être qu’en buvant, cette saleté s’en irait mais il faisait trop froid pour descendre à la cuisine.

Il aurait aimé reprendre son rêve de la méduse là où il l’avait laissé. Il se frotta les yeux.

Pourquoi tu vas pas te coucher ? Il avait failli laisser échapper la question mais il la retint. A la façon dont son père arpentait la pièce, il ne semblait pas avoir l’intention de se décourager.

Trois étoiles.

Cristiano avait une échelle de cinq étoiles pour établir le degré de rage de son père.

Non, mieux, entre trois et quatre étoiles. Déjà dans la zone » faire super gaffe « , là où la seule stratégie était de lui donner toujours raison et de se tenir le plus loin possible de ses pattes.

Son père se retourna et balança un violent coup de pied dans une chaise en plastique blanc qui roula à travers la pièce et atterrit contre le tas de cartons où Cristiano rangeait ses affaires. Il s’était trompé. Celle-là, c’était du cinq étoiles. Alerte rouge. Là, l’unique stratégie était de la fermer et de se fondre avec le décor.

Depuis une semaine, son père était fumasse. Quelques jours plus tôt, il s’en était pris à la porte de la salle de bains qui ne s’ouvrait pas. La serrure était cassée. Pendant deux ou trois minutes, il avait tenté de batailler avec un tournevis. Il était là, à genoux, jurant, insultant Fratini, le quincaillier qui la lui avait vendue, les Chinois qui l’avaient fabriquée en fer-blanc, les politiciens qui autorisaient l’importation de cette merde, et c’était comme s’ils étaient tous là, devant lui, vraiment devant lui, mais rien à faire, cette porte ne voulait pas s’ouvrir.

Un coup de poing. Un autre plus fort. Un autre. La porte sursautait sur ses gonds, mais ne s’ouvrait pas. Rino était allé dans la chambre, avait pris son pistolet et avait tiré contre la serrure. Mais celle-ci ne s’était pas ouverte. Cela avait juste produit un bruit assourdissant qui avait étourdi Cristiano pour une demi-heure.

Il y avait quand même eu une chose positive : Cristiano avait appris que c’était des conneries ce qu’on voit dans les films, où quand on tire sur une serrure, la porte s’ouvre.

A la fin, son père avait flanqué des coups de pied dedans. Il l’avait défoncée en hurlant et en arrachant des bouts de bois à mains nues. Quand il était entré dans la salle de bains, il avait envoyé un coup de poing dans le miroir et les éclats avaient volé partout et il s’était coupé la main et il était resté longtemps à pisser le sang assis sur le rebord de la baignoire, en fumant une cigarette.

» Et moi, qu’est-ce que ça peut me foutre que ce chien soit débile ? reprit Rino après y avoir un peu réfléchi, il me fait chier. Moi, demain, je dois aller bosser… »

Il s’approcha de son fils et s’assit sur le bord du lit. » Tu sais ce qui m’ennuie vraiment ? Le matin, après ma douche, c’est de sortir tout mouillé et de poser les pieds par terre, sur le carrelage glacé, en risquant même de me casser le cou. – Il lui sourit, chargea son pistolet et le lui tendit en le tenant par le canon : je me disais qu’il nous faudrait vraiment un beau petit tapis en chien. »

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