Comme un diamant

Avec les 13 histoires du deuxième roman de sa tétralogie sur les Fragments du monde, Hélène Rioux continue à tailler une œuvre brillante aux mille facettes.

Ces dernières années, on a vu le roman se fragmenter pour devenir une sorte de mosaïque d’intrigues à plusieurs narrateurs, chevauchant une quantité de lieux et d’époques. Pendant ce temps, le recueil de nouvelles devenait de plus en plus homogène en assemblant des éléments communs sous un même thème organisateur. À force de s’imiter l’un l’autre, le roman et la nouvelle ont fini par se confondre chez certains auteurs qui aiment bien mélanger les genres, comme William T. Vollmann ou Haruki Murakami.

On n’a pas encore trouvé de nom officiel à ce nouvel hybride littéraire, dont la source remonte à Joyce (Gens de Dublin) et Faulkner (Descends, Moïse). On hésite encore entre roman en nouvelles, roman-mosaïque, roman composite, multiroman… Il faudra bientôt se décider, ne serait-ce que pour tenter de définir l’œuvre magistrale qu’est en train de construire la Mont­réalaise Hélène Rioux avec sa tétralogie intitulée Fragments du monde, dont le deuxième volet, Âmes en peine au paradis perdu, vient tout juste de paraître. On y retrouve plusieurs personnages du tome précédent, Mercredi soir au Bout du monde, mais les deux livres, comme leurs chapitres, peuvent se lire indépendamment.

Les 13 histoires qui composent Âmes en peine au paradis perdu sont autant de facettes taillées dans une même matière, et chacune projette ses propres reflets pour faire scintiller le roman comme un diamant. Bien que tout se passe à l’équinoxe de printemps, les personnages sont si éloignés physiquement que leurs routes risquent de ne jamais se croiser.

Andy N. Block est au resto avec sa mère et il discute de la pièce qu’il vient de voir à Broadway. Le compositeur Ernesto Liri est en route vers sa Toscane natale, qu’il veut revoir avant de mourir. Hope Mary et son frère Philip composent un roman à l’eau de rose dans leur cottage du Devonshire. François séjourne en Corse, où il écrit une suite de poèmes sur Don Juan. Dans un bar de Cabarete, Concha la jeune pros­tituée racole un professeur à la retraite. Daphné se prépare à révéler les détails de son sordide passé sur le plateau d’une émission de téléréalité. La critique de restaurants Victoria Karr traverse Mont­réal en taxi à la recherche d’un casse-croûte où l’on peut manger de la poutine à toute heure de la nuit…

Au lieu de se rencontrer dans le monde extérieur, les différents personnages sont unis par les fils invisibles de leurs univers intérieurs – leurs pensées, leurs préoccupations, leurs centres d’intérêt, leurs croyances, leurs rêves, aussi. Avec une rare finesse d’observation et une culture d’un grand raffinement, Hélène Rioux nous rappelle que l’humanité est un réseau d’affinités, d’expé­riences et d’émotions auquel nous sommes tous reliés. Ainsi, Florence est l’auteure d’un essai sur la psychologie des femmes qui s’éprennent des criminels, alors qu’Eva va épouser un tueur d’enfants après avoir correspondu avec lui lorsqu’il était en prison. La pièce qu’a vue à Broadway Andy N. Bloch porte sur un escroc notoire qui a volé un portrait de la duchesse du Devonshire, laquelle est justement le sujet du roman sentimental qu’écrivent Hope Mary et Philip.

Le nom de Proust revient souvent au cours du roman, celui de Dante aussi, les deux auteurs évoquant ensemble le thème du paradis perdu qui figure dans le titre. « Le paradis est un espoir nostalgique, on croit s’en souvenir sans toutefois l’avoir jamais connu, le paradis est une illusion. » Restent ces instants de bonheur quotidien que l’on n’apprécie pas toujours à leur juste valeur, car la tragédie de l’homme, c’est de ne pas être conscient qu’il vit au paradis tant qu’il ne l’aura pas perdu. Pour le démontrer, Hélène Rioux saisit ces instants bénis précédant un drame qui transforme la vie en enfer : Béatrice est sur le point de se casser une jambe en tombant sur le trottoir glacé ; Andy N. Block ne soupçonne pas que sa mère va séduire l’homme sur lequel il a jeté son dévolu ; Florence va tantôt apprendre que son mari a abusé de sa fille…

Un délicieux chapitre du roman se passe au Nirvana, où les nouveaux arrivants ont le choc de constater qu’il s’agit en fait d’un Gotha où ne sont admis que les célébrités, sans distinction de mérite, et qu’ils devront partager l’éternité avec des noceurs et des crapules. Somme toute, sous-entend Hélène Rioux, les représentations que l’homme s’est faites du paradis ne sont pas si attrayantes que ça. Comme dit avec humour un des personnages : « Il m’arrive de regretter d’être né puisque, après ma mort, je vais devoir me retrouver dans un de ces lieux-là. »

 

Laisser un commentaire