Commencer par le bonheur

Tant chez les créateurs que chez les intellectuels, le bonheur est toujours suspect. Plus crédible, le malheur, grand ou petit, n’a jamais de mal à convaincre de son existence. Voilà pourquoi il s’impose, tant dans la littérature que dans la philosophie. Cela va de soi, pour la majorité, que l’œuvre d’art doit exprimer la difficulté de vivre.

Commencer par le bonheur
Illustration : Marie Mainguy

Dans un essai à la fois audacieux et éblouissant, le romancier, essayiste et professeur de lettres Yvon Rivard s’applique à prendre le contrepied du discours dominant. Il choisit d’obéir plutôt à une idée toute simple, qu’il emprunte à Hermann Broch : le premier devoir de l’intellectuel, dans l’exercice de son métier, est de porter assistance à autrui. S’inspirant d’Albert Camus, Yvon Rivard croit fermement que l’art « doit faire du bien, doit aider les gens ». À ses yeux, l’œuvre n’a de valeur que si elle se soucie de l’autre. Oui, affirme-t-il, n’en déplaise à André Gide, on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments.

Pour l’essayiste, faire du bien à autrui, c’est avant tout l’aider à surmonter ses difficultés, la première étant évidemment l’angoisse de la mort. Qu’il soit savant ou analphabète, tout homme a besoin de trouver une raison de ne pas désespérer.

Qu’on ne s’y méprenne pas : Yvon Rivard ne fait pas ici l’apologie d’un bonheur gnangnan ou superficiel. Il plaide plutôt pour un bonheur lucide, enraciné dans l’expérience de la vie. L’humain, rappelle-t-il, est déchiré par des pulsions contradictoires et en souffre. Il porte à la fois en lui le goût de vivre et l’instinct de la mort, l’ombre et la lumière, l’espoir et le désespoir. Un roman ou n’importe quelle autre œuvre d’art permet de réconcilier ces deux pôles, de les mettre en relation. Cela vaut tant pour le créateur que pour celui auquel il destine son œuvre. Là encore, Rivard s’en remet à Camus : il est presque impossible de créer en étant totalement désespéré.

Figure majeure des lettres québécoises, Yvon Rivard a longtemps enseigné la littérature et la création littéraire à l’Université McGill. Ses ateliers étaient courus. On lui doit d’ailleurs la découverte de plusieurs romanciers québécois, dont Ying Chen et Nadine Bismuth. Lui-même un auteur important, Rivard a reçu le Prix du Gouverneur général pour Les silences du corbeau (1986) et le Grand Prix du livre de Montréal pour Le milieu du jour (1996) et Le siècle de Jeanne (2005).

Personne ne s’étonnera donc de constater que ce professeur d’uni­versité fraîchement retraité appuie la défense de son « idée simple » sur les œuvres littéraires qu’il connaît particulièrement bien, soit celles de Gabrielle Roy, Hubert Aquin, Peter Handke, Virginia Woolf, Rilke et Camus. Il s’attarde aussi sur le film La neuvaine, du cinéaste Bernard Émond, avec qui il partage une évidente parenté d’esprit.

Mais attention ! Ceux qui se croient en présence d’une œuvre universitaire pointue et rébarbative réservée à quelques doctorants férus de structures narratives devront se raviser. S’il a longtemps baigné dans cet univers universitaire où l’on dissèque les œuvres littéraires avec la froideur des techniciens de laboratoire, Yvon Rivard n’en est manifestement plus là. Fidèle à lui-même, il sait aimer et penser en même temps. Bref, il a une tête et un cœur.

Dans son essai, Rivard s’en prend d’ailleurs à cette propension universitaire au savoir spécialisé. « Le problème de notre civilisation, c’est que nos cerveaux sont tellement spécialisés que nous ignorons que nous nous mouvons dans une représentation du réel à laquelle nous croyons d’autant plus fermement qu’elle est simpliste, limitée, figée. Combien de littéraires, par exemple, connaissent la théorie des cordes, combien de scientifiques n’ont jamais lu un ouvrage littéraire, combien de nos contemporains voyagent encore dans l’espace du télescope Hubble ? » écrit-il. À la manière des présocratiques, Rivard en appelle à une con­naissance du réel qui s’appuie à la fois sur la philosophie, la science et la poésie.

Traitant de Tworki, roman de l’auteur polonais Marek Bienczyk qu’il cite abondamment pour illustrer son « idée simple », Yvon Rivard se promet de le relire un jour pour se souvenir d’être heureux. C’est la promesse que l’on se fait en refermant Une idée simple.

Une idée simple, par Yvon Rivard, coll. « Papiers collés », Boréal, 246 p., 25,95 $.

 

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PASSAGE

« Commencer par le bonheur, c’est refuser de se poser des questions sans être suffisamment armé pour y répondre, refuser de penser sans aimer, de penser en se plaçant en dehors de la vie qui seule peut répondre de la vie. »

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