Comment « j’écris inclusif » ?

Pas question d’écrire « producteur/trice » ni « salarié.e.s », avait décidé notre chroniqueur. Mais il a trouvé d’autres façons d’écrire de façon inclusive. Et c’est même plutôt facile, dit-il.

Crédit : L'actualité

La Ville de Montréal annonçait en mai qu’elle accoucherait d’une politique sur l’écriture inclusive — non sexiste, épicène, peu importe le nom, elle vise à éviter toute discrimination. Ce qui fait bien jaser dans les chaumières et parmi tout ce qui scribouille et gargouille dans nos réseaux sociaux.

Le hasard fait que, presque au même moment, j’ai aussi dû accoucher de ma propre politique d’écriture inclusive. Je travaillais alors à la deuxième édition de mon livre Écrire pour vivre. Étant donné le sujet, j’avais décidé que je donnerais l’exemple.

En janvier, j’avais déjà visité le sujet de l’écriture inclusive sous l’angle théorique dans une chronique, qui expliquait les cinq moyens de parvenir à une écriture inclusive. La question se pose différemment quand on doit soi-même joindre l’acte à la parole.

« Écrire, c’est choisir », comme l’écrivait François Mauriac. Parmi tous les choix qui se posent quand on écrit, l’écriture inclusive n’est finalement qu’un choix de plus. Il faut dire ici que c’est un choix que j’ai déjà l’habitude de faire. La féminisation des titres et des fonctions est une pratique courante depuis quatre décennies au Québec et cela fait longtemps que j’en tiens compte dans mon travail de journaliste.

Bref, je pars de moins loin sur cette question que si j’étais Français, mais écrire de manière inclusive pour un livre entier est une chose bien différente que pour un article. Je redoutais que l’exercice soit difficile, mais j’ai eu l’agréable surprise de constater que c’est ma foi très simple. Il suffit de faire un choix et de s’y tenir.

Mon système à moi

Pour commencer, j’ai donc établi ma propre politique, que j’ai ajoutée au manuscrit en note liminaire : « Dans la mesure du possible, l’auteur a tenté de respecter la neutralité des genres en se conformant à certaines règles de l’écriture inclusive, mais pas au prix de la lisibilité et dans la mesure de la tolérance de son éditeur quant à cette pratique. »

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Parmi la brochette de solutions qui s’offrent, il y en a quelques-unes que j’ai mises de côté dès le départ. Pas question pour moi de recourir au « féminin neutre », aux points ou autres barres obliques. Je trouve que le « féminin neutre » ne fait que déplacer le problème du « masculin neutre » sans le régler. De même, ça n’avait aucun sens d’adopter une solution bureaucratique du genre « rédacteur⁄trice ». Pas plus que de tenter des solutions expérimentales du genre « le productrice » et « la rédacteur ».

J’avais aussi une contrainte qui est celle d’être un garçon. Or, mon livre, un guide pratique, se fonde largement sur mes expériences personnelles d’écrivain. Comment harmoniser ma voix de gars dans un cadre inclusif sans me travestir ?

Le plus simple et le plus élégant, selon moi, c’était de suivre un « système d’alternance ». Dans une phrase, je vais parler des « rédactrices en chef, éditeurs et productrices ». Puis, dans la suivante, il sera question des « rédacteurs en chef, éditrices et producteurs ». S’il n’y a qu’un client, je vais parler « du client » dans une phrase et de « la cliente » dans l’autre.

Cet exemple s’applique à des situations génériques. Dans les cas où je me réfère à une éditrice ou à un producteur précis, l’une et l’autre vont conserver leur genre. C’est la seule exception.

Évidemment, le système d’alternance a pour conséquence de poser le problème des accords. Les rédactrices, les éditeurs et les productrices « sont-ils satisfaits » ou « sont-elles satisfaites » de mes choix ? Comment satisfaire tout le monde ?

Encore là, je ne me suis pas enfargé dans les fleurs du tapis : j’ai suivi la « règle de la majorité ». Dans le cas ci-dessus, je féminise parce que c’est deux contre un. Si c’est l’inverse, l’accord est masculin. Pas plus compliqué que ça.

Bien sûr, c’était encore plus simple s’il n’y avait qu’un seul sujet, « l’éditrice » ou « le rédacteur ». L’accord était évident. Mais ça devenait plus compliqué quand il y en avait deux. La rédactrice et l’éditeur « vont-ils » ou « vont-elles » ruer dans les brancards ? Dans une telle situation, la solution se trouve dans la « règle de proximité » : l’accord se fait avec le sujet le plus proche. Encore là, l’alternance règle le tout d’une phrase à l’autre.

Ces deux règles d’accord, de majorité ou de proximité selon le cas, m’ont permis de régler simplement le problème du genre des adjectifs et des possessifs, qui ne sont pas neutres en français. Par exemple, l’éditrice et le producteur sont « contents » ou « contentes ». Ici, comme ils sont deux, la règle de majorité ne s’applique pas, c’est la règle de proximité qui prévaut, alors ici, « ils sont contents ». Mais si j’avais parlé « du producteur et de l’éditrice », alors « elles auraient été contentes ».

Pour les adjectifs et les noms, une autre solution encore plus simple est de trouver un synonyme « épicène », c’est-à-dire identique au masculin et au féminin, comme « journaliste », « pigiste » et « scénariste », contrairement à « écrivain » et « auteur ». « Scribe » fait un peu trop « chronique sportive ». Il y a des choix à faire et la règle d’alternance est, encore là, la voie la plus pratique.

Côté adjectifs, il faut se faire aller le dictionnaire des synonymes. Et la solution de remplacement n’est pas toujours évidente. Ça ne pose aucun problème pour les adjectifs épicènes comme « solidaire » ou « responsable », qui ne changent pas de forme selon le genre. Mais les synonymes de « content » sont « heureux », « satisfait », « comblé » ou « contenté ». Que faire ? Encore là, merci l’alternance.

Pas si compliqué

Comme je l’ai écrit plus tôt, j’ai été étonné à quel point les choses se sont faites simplement. Je ne suis pas un ayatollah, alors je ne me suis pas trop attardé aux problèmes théoriques. Le fait est que, si on choisit le bon système, les problèmes sont assez rares. Mieux : cela devient une habitude. On écrit de manière inclusive sans même y penser, sans que ça pose de problèmes pratiques ou stylistiques insolubles.

J’admets ici que, comme auteur ou comme journaliste, je n’ai pas les contraintes ni des grandes organisations ni des traducteurs. Il faudra que je revienne, dans une autre chronique, sur le cas de la traduction, un domaine où l’écriture inclusive présente de réels défis.

Du côté des organisations, qui doivent produire des solutions pour l’ensemble de leur personnel et pour toutes les situations, le sujet est de nature à la fois politique et idéologique. La difficulté est amplifiée pour les organisations qui doivent produire dans les deux langues, donc selon deux systèmes linguistiques qui ne traitent pas les genres de la même manière.

Ces organisations doivent aussi trancher des points idéologiques et politiques réels. La politique dans une langue doit-elle être le miroir de l’autre langue ? Jusqu’où faut-il nier le sexe de la personne qui écrit ? Comment tenir compte des épiphénomènes comme les transgenres ?

Les villes, les ministères, les employeurs en général iront chacun de leur « système ». On verra dans les mois et les années qui viennent toutes sortes de solutions, parfois élégantes, parfois bâtardes. Il y aura certainement là-dedans de quoi rire.

Je vous raconte tout cela au moment où je viens de remettre mon manuscrit (mon tapuscrit, en fait) à l’éditeur, alors qu’il n’a pas encore été soumis à la révision. C’est à ce moment-là que je verrai si ma propre politique sera conforme à celle de mon éditeur. Comme mes choix sont finalement assez simples, je ne prévois pas trop de flammèches, mais il y aura certainement quelques étincelles. Ce qui est tout à fait normal, car l’écriture inclusive suppose que l’on crée de nouvelles règles et de nouvelles priorités. Mais je le redis : le problème n’est pas si grand.

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J’ai bien hâte de lire votre future chronique sur l’écriture inclusive en traduction.

Certes, les synonymes sont utiles, mais c’est surtout la « reformulation créative » qui est salutaire en de tels cas.

« Les rédactrices, les éditeurs et les productrices « sont-ils satisfaits » ou « sont-elles satisfaites » de mes choix ? Comment satisfaire tout le monde ?  », dites-vous.

Vous pourriez écrire alors « Est-ce que les rédactrices, les éditeurs et les productrices souscrivent à mes choix? » et la question serait réglée, non?

Très intéressants vos articles sur l’écriture inclusive. Je sens qu’on se rapproche d’une solution satisfaisante. J’ai hâte de lire votre article sur l’écriture inclusive en traduction.

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