Comptes et légendes : La dette et la face cachée de la richesse

Extrait de Comptes et légendes : La dette et la face cachée de la richesse, par Margaret Atwood. Traduit de l’anglais (Canada) par Paul Gagné et Lori Saint-Martin. En librairie le 14 avril 2009. © Éditions du Boréal

Les commerces de prêteurs sur gages remontent à la Grèce classique et à Rome ; en Orient — plus exactement en Chine —, il en existait en l’an 1000 avant notre ère. Leur mauvaise réputation vient du fait qu’ils sont considérés comme l’ultime recours des impécunieux et que les voleurs sont réputés s’en servir pour écouler leur marchandise volée : ils dérobent un objet, le vendent au prêteur sur gages et, bien sûr, ne viennent jamais le récupérer. Autre combine possible : un homme ayant l’intention de déclarer faillite ou de disparaître de la circulation achète des biens à crédit, les met en gage et file avec l’argent.

La vision idyllique de ce genre de commerçants, c’est qu’il s’agit de bonnes âmes qui viennent en aide aux besogneux, de banquiers pour les pauvres, en quelque sorte : les franciscains du Moyen Âge et les moines bouddhistes de la Chine ancienne exploitaient des boutiques de prêts sur gages au profit des indigents. Ces établissements fournissaient de toutes petites sommes aux personnes qui, n’ayant que de maigres biens à offrir en garantie, ne pouvaient pas faire affaire avec les maisons plus huppées : dans les faits, ils faisaient du micro-financement. Saint Nicolas est le patron des prêteurs sur gages. Selon une légende touchante, il dote trois pauvres filles qui, autrement, n’auraient pas trouvé preneur. Les dots en question prennent la forme de trois sacs d’or, d’où les trois boules dorées qu’on voit suspendues à l’extérieur des boutiques de prêteurs sur gages occidentaux. (En Chine, il s’agit plutôt d’une chauve-souris porte-bonheur, mais c’est une autre histoire.)

L’autre légende concernant saint Nicolas est absolument sans fondement ; je veux parler de celle selon laquelle, tous les 25 décembre, il descend par la cheminée avec un sac rempli d’objets qu’il a piqués au prêteur sur gages. Cependant, il est vrai que l’expression familière « Old Nick », utilisée au XIX e siècle pour désigner le Diable, a un lien direct avec saint Nicolas. Il y a d’autres indices. Prenez par exemple le costume rouge de l’un et de l’autre, l’abondante pilosité, l’association avec le feu et la suie. L’expression anglaise to nick, au sens de « piquer », vient de… Mais je m’égare. Je m’arrête simplement le temps d’ajouter que saint Nicolas, patron des jeunes enfants, lutins aux doigts collants chez qui le respect de la propriété d’autrui semble pour le moins limité, est aussi le patron des voleurs. On le voit toujours à proximité d’un trésor. Interrogé sur l’origine du butin, il déballe une fable invraisemblable dans laquelle des ouvriers non humains jouent du marteau dans un lieu que, par euphémisme, il appelle son « atelier ». Très plausible, si vous voulez mon avis.

Quant aux trois boules dorées, l’histoire de la dot est charmante, mais, selon un récit plus digne de foi, elles faisaient partie des armoiries des Médicis, qui étaient très riches, et elles ont été adoptées par la maison des Lombards, les banquiers et les prêteurs, qui souhaitaient qu’on les croie également riches. Et bientôt — car cette forme précoce de publicité et de magie blanche leur a bien réussi —, ils le sont effectivement devenus.

Les humains ont été parmi les premiers « objets » à être mis en gage. Le code mésopotamien de Hammourabi, qui date d’environ 1752 avant notre ère, consiste en une série de modifications des lois alors existantes, ce qui laisse entendre que la loi sur l’endettement était encore plus ancienne. À la lecture de ce code, nous apprenons qu’un homme endetté pouvait mettre en gage sa femme et ses enfants, ses concubines et leurs enfants, ainsi que ses esclaves. En échange de ces esclaves pour dettes, un marchand versait une somme à l’intéressé, qui pouvait alors rembourser ses créanciers. Le chef de famille avait aussi la possibilité de vendre carrément des membres de sa maisonnée. Dans cette dernière éventualité, il n’avait pas la possibilité de les dégager : les infortunés restaient esclaves jusqu’à la fin de leurs jours. Si, en revanche, ils étaient offerts en gage contre un prêt et que la somme était remboursée avant la date d’échéance, l’homme pouvait les récupérer. Il pouvait aussi — lorsque sa situation était désespérée — se vendre lui-même comme esclave. Sans doute le restait-il alors toute sa vie, car il n’y avait personne pour le dégager.

Le statut d’esclave pour dettes n’est pas du tout le simple vestige d’un lointain passé. Prenez l’exemple de l’Inde contemporaine, où un homme risque d’être esclave toute sa vie ; en effet, beaucoup sont placés dans cette situation par l’obligation qui leur est faite de constituer une dot pour leurs filles. Songez également aux immigrants asiatiques qu’on fait passer illégalement en Amérique du Nord et qui, pour rembourser les frais du voyage, travaillent sans salaire jusqu’à la fin de leurs jours. Au XIX e siècle, dans les villages miniers du nord de l’Europe, le magasin de la mine tenait lieu de propriétaire d’esclaves : les mineurs étaient forcés d’acheter au magasin leurs produits de première nécessité, dont le coût était supérieur à leurs revenus.

Dans son roman le plus célèbre, Germinal — du nom d’un des mois du nouveau calendrier introduit pendant la Révolution française, l’équivalent d’avril —, Émile Zola décrit ce système dans ses détails les plus crus et les plus sordides. L’épicier, méchant homme adoptant le point de vue séculaire voulant que le sexe soit monnayable, accepte les paiements en nature et se sert des femmes et des filles des mineurs pour assouvir ses penchants libidineux. Vous serez heureux d’apprendre qu’il y a dans le livre une célèbre scène d’émeute dans laquelle les femmes et les filles se vengent en embrochant les organes génitaux du type sur un bâton qu’elles brandissent triomphalement en défilant dans les rues — forme de divertissement fruste, il est vrai, mais, après tout, on n’avait pas encore inventé la télévision. Toujours au XIX e siècle, l’esclavage pour dettes prenait une autre forme : on louait des chambres et des vêtements à des prostituées ou on exploitait des bordels dans lesquels la nourriture et les vêtements des filles étaient portés à un compte dont elles ne pouvaient jamais s’acquitter. Le même phénomène s’observe encore aujourd’hui, à ceci près que les drogues sont aussi portées au compte toujours en souffrance. Les méthodes qui ont pour but d’asservir des gens et de les obliger à travailler pour un salaire de misère engendrent le désespoir ; elles constituent une sorte de manège cauchemardesque dont on ne peut descendre.

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