Conspiration autour d’une chanson d’amour

Extrait du roman Conspiration autour d’une chanson d’amour, par Émilie Andrewes, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Emmanuelle Archebishop avait trente-deux ans. Elle avait hérité du célèbre flegme britannique de l’un  de ses ancêtres anglais, complice de la reine Élisabeth Ire. Écrivaine réservée, elle gardait pour elle ses idées floues et n’avait ainsi d’influence sur rien ni sur personne ; Dieu l’en préservait. Dix ans plus tôt, un mari lui avait glissé des mains le jour même où elle devait l’épouser. Elle faisait de l’humour avec le moindre rien, mais pas avec cet événement absurde. Le livre d’Harold Pinter, Les nains, la faisait hurler de rire dans l’autobus, au point où elle pouvait en frapper ses voisins de banquette. En  contrepartie, elle avait une peur bleue de l’oeuvre entière de Marguerite Duras. Elle fuyait ses livres comme la fièvre aphteuse. Elle n’en avait lu qu’un seul, pourtant. Elle avait alors vingt ans. Dans une librairie, elle avait pris innocemment un petit livre mince sur lequel figurait le visage ridé de l’auteure. Plume en l’air, la femme lui avait inspiré confiance. Avoir su qu’il fallait s’en méfier, elle aurait jeté le livre au bout de ses bras ! Ce livre, qui s’intitulait Écrire, l’avait beaucoup perturbée, la conduisant même au saccage d’un bâtiment municipal. Les questions que Duras y posait avaient provoqué en elle des effets mystérieux. Elles l’avaient laissée hagarde, assoiffée, perdue. Elle n’était d’ailleurs pas la seule à réagir aussi fortement. Des portées d’émules avaient vu le jour à la suite de la lecture de livres de Duras. Ils parcouraient les lieux où elle avait vécu, à Paris, rue Saint-Benoît, ou encore à Saigon. Duras attrape tout sur son passage, comme le ferait une flaque de mercure. Quand on referme l’un de ses livres, inévitablement on se demande ce qui vient de se passer. On se met à l’imiter ; elle s’est immiscée en nous. Il faut alors lutter contre les mièvreries qui sortent de notre stylo. Dieu seul connaît toutes les âmes perdues qui, vouées à de brillants avenirs, ont sombré à tout jamais dans les limbes durassiens. Plusieurs ont d’ailleurs péri à force d’essayer d’écrire comme elle. Emmanuelle ne voulait pas courir ce risque, quitte à passer à côté de la grâce. C’est pourquoi elle maintenait impérativement la plus grande distance entre elle et L’amant, Le ravissement de Lol V. Stein ou la couverture  ’Hiroshima mon amour. Dans les rayons d’une bibliothèque, rendue à Dumas Alexandre, elle s’enfuyait, par  précaution. Elle flairait les durassiens des kilomètres à la ronde, avec leurs grosses lunettes, leur passeport dépassant de la poche de leurs jeans et leurs tatouages de brins d’herbe d’Indochine sur les poignets.

Les Archebishop étaient écrivaines de tante en nièce, allez donc savoir ce qui clochait dans cette famille. Lors d’un voyage au Pérou, au début du XIXe siècle, l’une des arrière-grands-tantes d’Emmanuelle, amatrice d’archéologie et de paléographie, avait découvert une momie tisserande dans la vallée désertique de Santa, non loin de Trujillo. La momie, enterrée mille quatre cents ans plus tôt, gisait dans un sac de coton, sous quelques pieds de sable, entourée des objets nécessaires à sa vie dans l’aude- là: des fuseaux à filer, des bijoux et un disque d’or fragmenté par le temps, accroché à son cou de cuir. Après l’avoir déterrée, la tante s’était appuyée trop fortement sur elle et, le temps d’une respiration, s’était retrouvée la main dans sa cage thoracique. Émue, elle avait ressorti sa main lentement, ne voulant pas déchirer la peau davantage, et elle avait alors senti les côtes fines de la morte sous ses doigts. Cela avait laissé d’énormes séquelles chez elle, tel un amour mystique pour l’or dont elle avait sans cesse recherché l’éclat par la suite. Une équipe d’archéologues avaient pris le relais et avaient découvert que la momie tisserande était inhumée sous la place publique d’une ancienne cité. C’est comme si, de nos jours, on enterrait une couturière de renom au beau milieu de la rue Sainte-Catherine. Emmanuelle savait qu’un jour un archéologue pourrait lui défoncer la poitrine et la sortir de son repos éternel. De cela, tous les Archebishop étaient conscients depuis la vieille tante mythique.

La suite ? Dans le livre…

 

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