Conte du bidonville

Extrait du roman de Giosuè Calaciura, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Les Allusifs.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Extrait du roman Conte du bidonville, de Giosuè Calaciura C’est ce jour-là que naquit Henriette, d’un avocatier, quand la nature se sentit le devoir de faire tourner rond le compte des vivants avec celui des morts par assassinat. Ce fut une chance que sa grand-mère cueille cet avocat, d’habitude elle attendait qu’ils tombent sur la terre rouge et montrent leur noyau en s’ouvrant. Les quelques fruits qui ne pourrissaient pas au pied de l’arbre roulaient selon une volonté précise de la pente du sol jusqu’à la cabane voisine et, depuis l’intérieur, une femme stérile qu’aucun homme n’avait voulu garder comme épouse entendait frapper à la porte, l’ouvrait et souhaitait la bienvenue aux avocats. Elle les ramassait par terre et, avec la nostalgie des femmes qui n’ont jamais été mères, les berçait jusqu’à ce qu’ils s’endorment de leur sommeil végétal.

Ce fut une chance que la grand-mère, ce jour-là, cueille l’avocat. Quand elle détacha le fruit de l’arbre, elle le sentit tellement mûr et prêt que la chaleur de sa main suffit à faire ouvrir la coque. À l’intérieur il y avait Henriette orpheline, hurlant, si noire, si brillante que la grand-mère eut envie de mordre dedans. Au contraire, elle ôta du bidon d’eau la banane qui servait de bouchon contre les insectes, elle lava la petite fille et la laissa grandir sans berceuse comme tous les orphelins esclaves qui doivent profiter de rares années de solidarité sauvage.

On comprit tout de suite que ce n’était pas un phénomène isolé. On trouva des orphelins dans toutes les bananes vertes pour le matoke, si bien qu’on ne savait plus comment préparer à manger.

Ce fut à l’heure du marché que le phénomène des orphelins nés des fruits prit un caractère d’urgence. Entre les jambes des vendeurs ambulants de Tarere accroupis sur leurs talons, aux premières chaleurs de l’aube, arrivaient à maturation les ananas en chair des petits garçons orphelins qui, en pleurant, laissaient des rigoles de jus parfumé comme leur premier pipi. Et les marchands n’avaient pas la force de contrer la rapidité de ces naissances car ils s’étaient mis en route le soir d’avant depuis leurs districts de campagne en poussant jusqu’aux larmes leurs bicyclettes miraculeuses comme les fourgons des marchands indiens, tellement chargées de marchandises qu’elles frôlaient les nuages. Des mangues s’ouvraient, colorées à la main, une à une, par la fantaisie patiente de la forêt. Dedans ils trouvaient des petites bonnes femmes orphelines et exigeantes avec des coiffures de tresses déjà commencées par la tendresse à grands traits de mère nature. On découvrait les supercheries des cueilleurs prêts à jurer sur la fraîcheur de leur marchandise prise à tel moment sur l’arbre alors qu’ils vendaient des orphelins aveugles d’un oeil, fracturés dans leurs petits bras, gonflés sur une joue, car on avait sans le dire ramassé les fruits tombés des branches. Seuls les enfants tombés sur les fesses cachaient leurs bleus.

Et justifiée fut la terreur des marchands de pastèques et de courges géantes au premier signal de maturation, à la première fissure dans l’écorce signalant le parfum pressé qui ne peut plus attendre. À l’intérieur, ces végétaux couvaient les exagérations des naissances gémellaires, à deux, à trois, à quatre orphelins, comme si c’étaient des graines, des firmaments de nouveau-nés en étoiles filantes dans la nuit de la Saint-Laurent. Et ils n’avaient pas encore pris en considération le miracle gigantesque du jaque, tellement énorme que, lorsqu’ils virent à quel point était imminente la rupture des eaux, il n’était plus temps d’endiguer l’inondation. Le marché tout entier fut emporté par une avalanche parfumée d’enfants semblable à une macédoine de fruits, et les commerçants avaient beau faire une digue de leur main, les nouveau-nés leur glissaient entre les doigts comme de la pulpe épaisse en laissant des traces collantes de confiture, glissaient entre les jambes des femmes les plus expertes parce qu’elles avaient déjà été mères en flottant à toute vitesse sur les marécages de fruits de la passion écrasés. Le désordre était immense, semblable à celui d’une maternité en plein boom, avec les orphelins nouveau-nés qui pleuraient en choeur en suivant la partition des affamés, avec les marchands qui se mettaient à l’unisson dans un contre-chant de lamentations sur les affaires qui ne marchaient pas, à tel point que même les vautours dans le ciel au-dessus du marché élargirent leurs spirales, troublés par l’explosion de vie et de désespoir. Ils laissèrent à l’armée le soin de s’occuper des enfants mort-nés, écrasés par les tremblements de terre des pyramides de fruits qui s’écroulaient aux premiers vagissements.

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