Conversations volées

Imaginons que nous sommes dans un cocktail parisien chez Gallimard, rive gauche. Personne ne nous connaît. Profitons de cet anonymat pour tendre l’oreille, un verre de champagne à la main. La faune est de tous âges, pas nécessairement cravatée, mais tous portent une veste, souvent sur un jean.

Conversations volées
Photo : Arnaud Février / Gallimard

Nous ne sommes pas dans une réunion entre copains, mais entre particuliers qui ont accepté l’invitation de la revue le débat et se méfient les uns des autres. Le philosophe Alain Finkielkraut explique : « La con­currence spontanée entre les écrivains tend à faire de chacun l’ennemi de tous. » Et puis, il est évident que la génération des barricades de 68 n’est pas de la même trempe que celle qui a assisté à l’effon­drement du mur de Berlin. Ce qui est frappant, par ail­leurs, c’est de croiser si peu de femmes parmi cette quarantaine d’invités qui discutent.

À les entendre, la majorité d’entre eux semblent avoir remisé au placard les idéologies du 20e siècle. On cite encore Marx, mais aussi Jésus. Cela dit, Sartre et Aron, les phares d’hier, sont renvoyés dos à dos entre deux petits-fours. Cer­tains sont des verbo­moteurs flamboyants, comme le journa­liste Alexan­dre Adler, qui analyse brillamment la situation inter­nationale, con­cluant : « L’Amé­ri­que n’a plus besoin de l’Europe ! »

Dans un coin, devant son petit groupe, Gilles Lipovetsky, un réaliste que les utopies n’illu­sionnent plus, lance à la can­to­nade : « L’éphémère de la mode a gagné l’univers sérieux de la vie de l’esprit. » Il se désole : « La pensée, de curé qu’elle était, se déguise en starlette ! » C’est vrai que le passage obligé des intellectuels à la télévision n’a rien fait pour améliorer le paysage des idées.

Mais déjà, derrière nous, j’entends un jeune affirmer qu’il en a assez de ces vieux qui annon­cent la fin de tout, de l’his­toire, du capitalisme, de la pen­sée, parce que c’est trop facile de se croiser les bras. La question qui préoccupe le cénacle ce soir est l’avenir de la vie intellectuelle. Quel sera-t-il ? Emma­nuel Todd, économiste, ne croit pas aux prévisions. « Un avenir prévisible ne serait pas un avenir, mais une reproduction. » François Ewald, biographe, ajoute : « La réponse dépend cer­tainement fort peu de nous. »

L’une des rares femmes présentes, l’auteure Mara Goyet, s’approche. « Dites-moi, demande-t-elle, c’est quand, l’avenir ? Est-ce que cela a un commencement et une fin ? » Bonne question ! Il est temps de retourner au bar avant que les philosophes vident les réserves de l’éditeur.

Tendant son verre, l’historien Patrick Zylberman bougonne : « Nous n’avons plus beaucoup d’avenir, car le temps des experts est en voie de remplacer celui des intellectuels généralistes », et il se tourne vers nous, cherchant notre approbation. « Les chargés d’affaires de l’intelligence nationale n’ont plus l’oreille du pouvoir ! » ajoute-t-il. S’il savait, cet intello parisien, à quel point au Québec comme au Canada les philosophes, sociologues, anthropologues, historiens et poètes ont peu de poids !

Mais revenons à nos philosophes, qui savent, comme le dit Bernard Manin, que les citoyens cherchent leur bonheur plutôt qu’un programme. « J’espère bien, murmure le romancier Pascal Bruckner, que l’avenir sera autre chose qu’intellectuel ! » Et Alexandre Adler, qui a deviné que nous sommes des étrangers, nous glisse, montrant l’assemblée d’un geste large : « Comme vous pouvez le voir, nous disposons pour exportation de prophètes authentiques et de gourous divertissants ! »

Tous savent bien que le rôle sacré de l’écrivain a du plomb dans l’aile. Au fond, la popu­la­tion est plus instruite qu’autre­fois, plus divertie, plus avertie, et si elle était présente à ce cocktail, elle se demanderait ce que diable « les intellectuels » peuvent ajouter de con­cret aux pro­grammes politiques, comment ils sauraient éviter les crises éco­nomiques ou ce qu’ils propose­raient pour la planète que Green­peace n’a pas déjà réclamé.

On peut se demander si les clercs « à la française » ont encore quelque chose à dire. « On encu­lait des mouches en Sorbonne et à Salamanque. On les encule aujourd’hui différemment : à la télé, à la radio, dans de petits libelles ou de grosses sommes ! » répond Mara Goyet, provocante. Pourquoi philosopher pour phi­losopher ? « Comment penser quand rien ne s’arrête ni ne com­mence vraiment ? Com­ment pen­ser quand il n’y a pas de limites, de frontières, d’insti­tutions, de familles à l’ancienne, de jours ouvrables, et que la seule attente concevable est de faire la queue devant la bouti­que Nespresso de la rue du Bac ? » Sa remarque nous suggère d’aller, nous aussi, réfléchir devant un café, à deux pas d’ici. Pour le reste, on peut tou­jours parcourir l’enquête stimulante de la revue le débat : ils sont une quarantaine d’intellectuels à y penser leur avenir.

le débat, Gallimard, 505 p., 40,95 $.

 

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PASSAGE

« Tel qu’il s’écrit aujourd’hui, l’avenir est une interminable cure d’amaigrissement. Il faut dégraisser, rationaliser, économiser, tailler, ajuster, adapter, réduire, abandonner de vieilles lunes. La science-fiction de Jules Verne promettait monts et merveilles ; celle d’aujourd’hui décline les pires cauchemars. »

– Éric Aeschimann, dans « De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Enquêtes 1980-2010 », le débat.

 

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