Coronabulaire

En cette période de crise apparaissent de nouveaux mots, qui vont rester. Et on parie que Horacio sera le prénom à la mode chez les nouveau-nés en 2020 ?

Photo : iStockPhoto

La crise sanitaire actuelle bouleverse nos vies et suscite l’apparition de mots et d’expressions nouvelles qui vont peut-être marquer l’époque.

Mon favori, depuis le jour 1, est le concept de « distance sociale ». Dans tous les commerces, on nous demande de respecter la « distance sociale » de un ou deux mètres. À l’origine, la distance sociale était un concept de sociologie qui décrit le degré d’acceptation d’une personne dans une classe sociale différente de la sienne. Il y a trois semaines, quiconque aurait réclamé plus de distance sociale aurait passé pour snob. Maintenant, tout le monde en redemande.

Ce glissement de sens dérive du concept de « distanciation sociale », popularisé dès la première conférence du premier ministre. Ça réfère non pas juste au fait de se tenir physiquement à distance des autres ou de les saluer du coude, mais également à des mesures comme le confinement, la fermeture des lieux publics et de travail, y compris les écoles, les salles de spectacles, etc. De la distanciation sociale à la distance sociale, il y a un pas que presque tout le monde a vite franchi et qui va définitivement changer l’usage.

La distanciation sociale génère énormément de « coronanxiété », autre terme que l’on voit circuler. La distanciation sociale, les pertes d’emploi et de revenu, le rétrécissement des liens sociaux et la rumeur publique sont une combinaison très anxiogène. Il faut dire que l’« infodémie » n’aide pas.

Deux facteurs aggravent la coronanxiété : l’« infodémie » et les « covidiots ». L’« infodémie », c’est l’épidémie d’informations en général peu fiables. Quant aux « covidiots », le terme décrit ceux qui refusent de se conformer aux consignes. Le reste de la population doit faire encore plus d’efforts et de sacrifices pour compenser leur manque de civisme.

Un remède à la coronanxiété est évidemment la pratique nouvelle du « e-péro », l’apéro en ligne entre amis et parents. Comme la chose devient populaire, les lignes sont surchargées et ça ne marche que si vous avez le lien Internet haute vitesse. Il y a aussi le risque de renverser son martini sur l’appareil. Mais on peut très bien faire son e-péro à l’ancienne avec un téléphone, ce qui est très bon pour la ligne : comme ça, vous risquez moins de grignoter tout en parlant.

Autre source de coronanxiété : la concurrence de la bonne vieille grippe saisonnière et du rhume d’antan, qui ne sont pas passés de mode, et qui créent beaucoup de confusion du fait que les symptômes sont pratiquement identiques. Mais rassurez-vous, les médecins viennent d’identifier un nouveau symptôme de la COVID-19, l’« anosmie », qui est la perte du sens de l’odorat et du goût. Il semblerait que l’un des premiers symptômes de la maladie soit une privation momentanée, de quelques heures. Si votre martini ne goûte plus rien, c’est peut-être simplement que vous avez forcé la dose, cela dit.

La crise sanitaire actuelle, comme toutes les crises, génère son lot de profiteurs, à commencer par certains spéculateurs, qui dansent le « contango ». Ce terme de jargon financier, qui émane de la bourse de Londres au milieu du XIXe siècle, décrit un épisode où les prix d’un produit ou d’une marchandise sur le marché au comptant sont inférieurs au marché à terme (sur six mois, par exemple). Le terme français est « report », mais l’anglicisme contango se répand. Le marché pétrolier est actuellement très fortement « contango ». C’est que la crise sanitaire mondiale a aggravé la guerre des prix déclenchée par l’Arabie, si bien que l’écart est devenu gigantesque entre le prix courant du baril et son prix dans six mois. Les spéculateurs se battent actuellement pour acheter des pétroliers entiers au rabais dans l’espoir de les revendre avec un profit de 50 % dans six mois.

Mais dans ce climat de coronanxiété, il faut se dire que « ça va bien aller ». C’est la nouvelle expression, qui nous vient en fait des Italiens, « andrà tutto bene ». Elle s’est répandue dans le pays au début mars avec moult arcs-en-ciel et affiches dans les fenêtres des maisons, et ça déborde maintenant ici. Certains l’ont rattachée au titre d’une chanson de Levante (le nom d’artiste de Claudia Lagona), mais l’expression est courante.

Tant qu’à explorer le registre futuriste, je risque une prédiction : Horacio sera-t-il le prénom à la mode chez les nouveaux nés en 2020 ? Sur la banque des prénoms de Retraite Québec (qui tient le registre), on relève deux Horace et un Horacio en 2018, dernière année de mise à jour du répertoire. Les médias ne rapportent encore aucun nouveau-né baptisé ainsi, mais je serais curieux de voir dans huit ou neuf mois.

Dans une précédente chronique, j’avais parlé de l’origine du nom COVID-19. J’apporte ici une précision : le nom véritable du coronavirus est SRAS-CoV-2. Si vous attrapez le virus et que vous tombez malade, là vous êtes atteints de la COVID-19. Le virus n’est pas la maladie. Comme pour le virus de la grippe, qui peut donner la grippe ou pas.

Sur le plan sémantique, il est intéressant de noter que les vieilles maladies ont d’abord été connues pour leurs symptômes. Elles ont donc reçu des noms populaires très parlants comme rhume ou coqueluche, avant qu’on sache même qu’il existe des microbes, et que ceux-ci en sont la cause. D’où le fait qu’on parle du virus de la grippe ou de la peste — du latin « pestis », pour maladie contagieuse. (Même raisonnement pour le choléra ou la scarlatine, quoiqu’ici il s’agit de maladies provoquées par une bactérie plutôt qu’un virus.)

À partir du siècle des Lumières, on s’est mis à décrire les fièvres de manière plus scientifique, ce qui transparaît dans des noms comme « typhoïde », « typhus » ou « dysenterie ». Actuellement, nous en sommes à une ère où la maladie est décrite, séquencée, ficelée et emballée à peu près en même temps que les premiers cas d’une maladie. C’est le cas de notre coronavirus.

Cette efficacité n’est pas sans inconvénient, dont le principal est qu’on décrit parfaitement un virus dont on ne connaît pas l’effet exact. On ne saura tout du coronavirus que trois, cinq ou sept ans après la pandémie.

Vous avez aimé cet article ? Pendant cette crise, L’actualité propose gratuitement tous ses contenus pour informer le plus grand nombre. Plus que jamais, il est important de nous soutenir en vous abonnant (cliquez ici). Merci !

Vous avez des questions sur la COVID-19 ? Consultez ce site Web du gouvernement du Québec consacré au coronavirus.

Vous avez des symptômes associés à la maladie ? Appelez au 1 877 644-4545 ou consultez un professionnel de la santé.

Commentaires
Laisser un commentaire