Correspondants de guerre : la plume dans la plaie

Le prince des reporters, Albert Londres (1884-1932), avait trouvé une formule saisissante pour décrire le travail des correspondants de guerre. Leur rôle, disait-il, consiste à « porter la plume dans la plaie ».

La plume dans la plaie
F. Aubenas (photo : Bruno Klein/Abaca/PC)

Ces journalistes qui risquent leur vie pour aller au cœur des conflits armés exercent une fascination qui transcende la confrérie. Leur métier suscite des interrogations. Ont-ils peur ? Font-ils acte de bravoure dans le désir de satisfaire le droit du public à l’infor­mation ? Sont-ils animés par le don de soi et le désir de changer le monde ? Ou sont-ils motivés par la volonté narcissique de jouer les héros ou les « touristes de l’horreur » – l’expression est de Sara Daniel – en s’injectant des doses exponentielles d’adrénaline ?

Dans Promets-moi que tu reviendras vivant, Danielle Laurin demande  : « Le meilleur reportage vaut-il la mort d’un journaliste ? »

Cette interrogation se répétera telle une obsession. La quête de l’auteure, on le comprendra dès les premières pages, relève à la fois de l’intime et de l’intellect. Son mari, journaliste à Radio-Canada, se rend régulièrement sur le théâtre de conflits internationaux. C’est lui qu’elle interpelle, sans pudeur, qui déclenche sa quête. C’est lui qu’elle craint de ne plus revoir. Et pour cause. La seule guerre d’Irak a fait, depuis 2003, plus de 230 victimes parmi les journalistes…

La position de Danielle Laurin s’apparente à celle de ces femmes de marins que l’on abandonne sur le quai. Le mari de la reporter de guerre Eliza­beth Palmer résume le point de vue non seulement des conjoints de correspondants de guerre, mais aussi de la majorité des bipèdes : « Si la guerre explose quelque part, je fuis dans la direction opposée. Ça me paraît un réflexe humain plus intelligent, non ? »

Journaliste et écrivaine, Danielle Laurin n’a jamais vu de corps démembrés dans les rues, en Irak, en Afghanistan ou au Darfour. Mais, en sa qualité de journaliste littéraire et de spécialiste des grands portraits, elle a exploré les recoins de l’âme humaine. Elle a porté sa plume dans la « plaie » métaphorique de romanciers.

C’est sans doute en raison de cette expérience qu’elle parvient si bien à entrer dans l’univers intérieur de la vingtaine de reporters de guerre auxquels elle donne la parole. Elle a rencontré les plus grands de la profession : Anne Nivat, Flo­rence Aubenas, Roger Auque, Barbara Victor, Sara Daniel, Patrick Chauvel et Mariane Pearl… Sans négliger quelques-uns des rares journalistes québécois qui sont récemment allés au front : Céline Galipeau, Michel Cormier, Michèle Oui­met, Raymond Saint-Pierre et Patrice Roy.

Les réflexions qu’elle rapporte sont complexes, nuancées. Et les lecteurs trouveront certaines réponses aux questions qui les tarabustent quand défilent au petit écran les reportages en provenance des pays en guerre.

Florence Aubenas, cette Française qui fut ligotée pendant cinq mois et demi dans une cave, en Irak, apporte peut-être la réflexion la plus lumineuse. Oui, insiste la grande reporter, les journa­listes doivent continuer à aller dans ces pays en guerre, malgré le danger. « C’est justement dans ces cas-là que nous devons plus que jamais continuer à rendre compte des événements et ne pas laisser ceux qui y vivent disparaître dans un brouillard de violence et d’incompréhension. »

Le meilleur reportage vaut-il la mort d’un journaliste ? Patrice Roy, qui a failli laisser sa peau en Afghanistan – et qui ressent encore de la culpabilité après avoir vu son caméraman, Charles Dubois, se faire amputer une jambe -, nuance. « Non, du point de vue individuel, mais oui, du point de vue collectif. Les reportages que nous avons faits ne justifient pas la jambe que Charles a perdue. Mais collectivement, si on ne rend plus compte des guerres, c’est une tragédie. »

Oui, comprend-on à la lecture de tous ces témoignages, certains reporters de guerre vont sur le terrain pour assouvir leur désir de jouer les héros. Et non, les reporters de guerre ne contribuent pas vraiment à « changer le monde ». Montrer la guerre n’arrête pas la guerre. À preuve, rappelle l’un d’eux, tous les reportages consacrés à la guerre en Irak n’ont pu empêcher la réélection de George W. Bush, en 2004.

Cela dit, le travail des reporters de guerre demeure essentiel, pense-t-on en refermant le livre. Ne serait-ce que parce que tous ces textes et toutes ces images souvent insupportables permettent de « saisir l’humanité ». Et comme le rappelle le photographe Patrick Chauvel, « l’humanité, ça peut être ce qu’il y a de pire ».

 

PASSAGE

« Tu veux jouer au héros ? Témoigner, informer, c’est ton métier, oui. Mais à quel prix ? C’est beau en théorie. Il faut des journalistes sur le terrain en Afghanistan, d’accord. Mais pourquoi toi, précisément ? Je déteste cette lueur de défi dans tes yeux. »

 

Promets-moi que tu reviendras vivant : Ces reporters qui vont à la guerre, par Danielle Laurin, Libre Expression, 200 p., 34,95 $.

 

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