Créatures marines

Les récentes découvertes de calmars géants et de homards à fourrure ont ranimé l’intérêt des écrivains pour ce qui se cache au fond des océans.

Une éponge carnivore, une araignée de mer géante, un homard à fourrure blanche, une pieuvre scintillante… Ce ne sont là que quelques-unes des 700 nouvelles espèces découvertes l’an dernier dans la mer de Weddell, au large de l’Antarctique, et qui viennent s’ajouter aux centaines de créatures tout aussi étranges que l’on a trouvées récemment au fond des océans. Cet apparent pullulement de biodiversité est en fait attribuable au programme Recensement de la vie marine, dans lequel l’ONU a investi un milliard de dollars et auquel collaborent 2 000 chercheurs de 80 pays. Leur but : répertorier tout ce qui vit dans un milieu qui couvre les deux tiers de la planète, mais dont on a à peine sondé le dixième.

À l’heure où la pêche intensive a décimé 90 % des principales espèces, cet intérêt inespéré pour nos cousins aquatiques sert de toile de fond à deux romans québécois récents : Le souffle des baleines, d’Isabelle Gagnon (Remue-ménage), et Mademoiselle Personne, de Marie Christine Bernard (Hurtubise HMH). Il est aussi au cœur du premier roman de l’Américain Jim Lynch, qui est sûrement le plus passionnant exposé sur la vie marine depuis 20 000 lieues sous les mers, de Jules Verne.

À marée basse se passe sur la côte nord-ouest des États-Unis, dans la baie de Puget Sound, où le jeune Miles, pour se faire des sous, ramasse des étoiles de mer, des bernard-l’ermite, des palourdes pour les collectionneurs ou les restaurants du coin. C’est au cours d’une expédition nocturne que le biologiste en herbe tombe sur un spécimen extraordinaire. « Je l’entendis bien avant de le voir, raconte-t-il. C’était une expiration, une sorte de soulagement. » À travers une masse gélatineuse échouée sur le sable, il reconnaît d’abord deux nageoires, puis des tentacules, des ventouses, et un curieux disque noir… « Trop tard pour étouffer mon cri. Cet œil avait la taille d’un enjoliveur. »

Il s’agit d’un calmar géant — la première de toute une série de curiosités que l’adolescent découvrira dans la baie au cours de l’été et qui ne tarderont pas à attirer les scientifiques, les médias, et même une secte d’illuminés. Miles prend une maligne délectation à comparer le comportement des humains à celui des mollusques, et vice versa. Il a beau avoir de l’érudition, son langage et ses intérêts demeurent ceux d’un garçon de 14 ans. Il nous raconte par exemple que « les concombres de mer ont cette étrange capacité à vomir leurs organes » quand ils ont peur, ou que « les aigles donnent l’impression que les autres oiseaux ne sont pas assez bien habillés ». Le discours scientifique est surtout pour Miles une façon de camoufler ses angoisses à l’égard de la séparation de ses parents, de la mort d’une voisine, de la poussée d’hormones qui transforme son corps et l’attire vers son ancienne gardienne. Qu’il nous parle de l’accouplement des oursins ou de la phosphorescence des vers marins, il nous donne surtout envie d’ouvrir l’œil la prochaine fois qu’on marchera sur une plage. « Ce que j’avais vu n’était qu’une infime partie de la vie nouvelle qui bouillonnait dans nos eaux, et si j’en avais vu plus que la plupart des gens, c’était uniquement parce que j’étais le seul à regarder. »

Les poissons les plus fascinants sont ceux qui, par leur gigantisme, évoquent les légendes de monstres marins. La raie manta, par exemple — un léviathan de sept mètres d’envergure, dont le poids peut atteindre trois tonnes, mais qui, sous l’eau, a l’air d’un oiseau, comme le fait justement remarquer un personnage du recueil Le rire des poissons, de Jade Bérubé. Quatre heures durant, une jeune fille restera immobile devant le bassin bleu d’un aquarium, à admirer une de ces raies. De loin, le gardien l’observe. Mais que voit la raie ?

Jade Bérubé a un œil singulier qui lui permet de fragmenter la réalité et d’en tirer de petits condensés d’images qu’elle juxtapose ensuite pour créer ses nouvelles. Au lecteur de les relier entre eux s’il veut reconstituer tout le tableau et en saisir le sens. Ainsi, dans « La raie manta », le silence de l’aquarium est soudain rompu par l’arrivée d’une bande d’écoliers, qu’on ne perçoit que grâce au « reflet mouvant de la ribambelle de passe-montagnes multicolores » dans la vitre. « Ce que c’est bruyant la naïveté », pense la jeune fille. Pendant ce temps, dans son bassin, la raie semble ricaner. Comme si, de toute sa majesté, elle disait aux minus qui ont poussé son espèce au bord de l’extinction : « Rira bien qui rira le dernier. »

À marée basse, par Jim Lynch, Fides, 368 p., 29,95 $.

Le rire des poissons, par Jade Bérubé, 68 p., 14,95 $.


ET ENCORE…

Jade Bérubé est née en 1974 dans une famille de hippies et a été élevée chez les religieuses. Avant d’être journaliste au quotidien La Presse, elle a obtenu un doctorat en esthétique, sciences et technologies à Paris, a travaillé comme clown en Europe et dans une école pour enfants autistes, a composé des phonogrammes pour Radio-Canada et donné des performances de spoken word. Son livre précédent, Komsomolets, était un long poème inspiré par une île peinte en bleu sur son rideau de douche.

Jim Lynch est né près de Seattle, dans l’État de Washington. Il a exploré le Puget Sound à bord du voilier de son père. Il est retourné vivre dans la région après avoir travaillé plusieurs années comme journaliste dans la capitale américaine. Il a eu l’idée de son livre en trouvant, échoué sur la plage près de sa maison, un étrange poisson des grands fonds.

CITATIONS

« Très tôt, j’ai appris que lorsque vous racontez aux gens ce que vous voyez à marée basse ils pensent que vous exagérez ou que vous mentez… »
Jim Lynch

« C’est ce qui lui est venu en premier à l’esprit. Elle ne se noie pas. La raie. Derrière la vitre teintée, une espèce en voie de disparition. Un échantillon. »
Jade Bérubé