Cristallisation secrète

Extrait de Cristallisation secrète, par Yoko Ogawa, avec l’aimable autorisation des Éditions Actes Sud, 2009.

Cristallisation secrète, par Yoko Ogawa

Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier.
         – Autrefois, longtemps avant ta naissance, il y avait des choses en abondance ici. Des choses transparentes, qui sentaient bon, papillonnantes, brillantes… Des choses incroyables, dont tu n’as pas idée, me racontait ma mère lorsque j’étais enfant.
         – C’est malheureux que les habitants de cette île ne soient pas capables de garder éternellement dans leur cœur des choses aussi magnifiques. Dans la mesure où ils vivent sur l’île, ils ne peuvent se soustraire à ces disparitions successives. Tu ne vas sans doute pas tarder à devoir perdre quelque chose pour la première fois.
         – Ça fait peur ? lui avais-je demandé, inquiète.
         – Non, rassure-toi. Ce n’est ni douloureux ni triste. Tu ouvres les yeux un matin dans ton lit et quelque chose est fini, sans que tu t’en sois aperçue. Essaie de rester immobile, les yeux fermés, l’oreille tendue, pour ressentir l’écoulement de l’air matinal. Tu sentiras que quelque chose n’est pas pareil que la veille. Et tu découvriras ce que tu as perdu, ce qui a disparu de l’île.
         Ma mère me racontait cela uniquement lorsque nous étions dans l’atelier du sous-sol. La pièce, vaste comme vingt tatamis, était poussiéreuse, et le sol était rugueux. Au nord elle donnait sur le lit de la rivière, si bien qu’on entendait l’eau couler. J’étais assise sur le tabouret qui m’était réservé, et ma mère affûtait son ciseau ou polissait la pierre à la lime – elle était sculpteur – tout en parlant d’une voix tranquille.
         – Quand il se produit une disparition, pendant un certain temps, l’île s’agite. Les gens se regroupent ici ou là dans les rues pour parler des souvenirs relatifs à l’objet perdu. On regrette, on s’attriste, on se console l’un l’autre. Lorsqu’il s’agit de choses qui ont une forme, on se rassemble pour les brûler, les enterrer ou les laisser dériver au gré du courant. Mais cette petite agitation ne dure guère plus de deux ou trois jours. Chacun retrouve bientôt sa vie quotidienne telle qu’elle était avant. On n’arrive même plus à se souvenir de ce qu’on a perdu.
         Ensuite, ma mère s’interrompait pour m’entraîner derrière l’escalier. Il y avait là une vieille commode avec plein de petits tiroirs.
        – Allez, choisis le tiroir que tu veux et ouvre- le.
         Je réfléchissais longtemps à celui que j’allais ouvrir, en regardant l’une après l’autre les poignées ovales et rouillées fixées aux tiroirs.
         J’hésitais toujours. Parce que je savais très bien à quel point ce qu’ils contenaient était insolite et fascinant. Ma mère cachait dans cet endroit secret les choses qui avaient jusqu’alors disparu de l’île.
         Lorsque je me décidais enfi n à tirer sur l’une des poignées, ma mère déposait en souriant le contenu du tiroir sur ma paume.

       

         – Tu vois ça, c’est un morceau de tissu appelé « ruban », qui a disparu lorsque j’avais sept ans. On en décorait les cheveux, ou on les cousait sur des vêtements.
         – Ça, c’est un « grelot ». Fais-le rouler sur ta main. Tu entends comme le son est joli ?
         – Aah, aujourd’hui tu as choisi un bon tiroir. C’est une « émeraude », ce que j’ai de plus précieux. C’est un souvenir de ma défunte grand-mère. Cela a de la valeur, c’est joli et élégant, et tout le monde a oublié sa beauté, alors que c’était ce que l’on considérait de plus précieux sur l’île.
         – Ça, c’est petit et mince, mais c’est important. Quand on veut dire quelque chose à quelqu’un, on l’écrit sur un papier et on y colle un « timbre ». Ainsi, on te le livre n’importe où. Cela, c’était dans un passé lointain.
         Ruban, grelot, émeraude, timbre… Les mots dans la bouche de ma mère me faisaient tressaillir, comme les noms de petites filles étrangères ou de nouvelles espèces de plantes. En l’écoutant parler, j’étais heureuse d’imaginer l’époque où tous ces objets avaient leur place sur l’île.
         Mais c’était aussi difficile à imaginer. Les choses se blottissaient sur ma paume, sans bouger, comme de petits animaux en hibernation, et ne daignaient m’envoyer aucun signal. Je me sentais souvent d’humeur incertaine, comme si j’avais essayé de reproduire en pâte à modeler des nuages dérivant dans le ciel. Devant les tiroirs secrets, je devais concentrer mon esprit sur chaque mot de ma mère.
         Le récit du « parfum » était mon préféré. Il s’agissait d’un petit flacon de verre rempli d’un liquide transparent. Lorsque ma mère le posa sur ma main pour la première fois, je crus à tort qu’il contenait de l’eau sucrée et faillis le porter à ma bouche.
         – Aah, cela ne se boit pas, tu sais, s’écria-t-elle précipitamment en riant. On en met juste une goutte, comme ça, sur le cou.
         Elle souleva le flacon pour en déposer avec précaution quelques gouttes derrière son oreille.
         – Pourquoi tu fais ça ?
Je ne comprenais pas.
         – En réalité, le parfum est quelque chose qui ne se voit pas. Mais même s’il est invisible, on peut l’enfermer dans un flacon.
          Je concentrai mon regard sur le contenu du flacon.

         – Si on met du parfum sur le corps, ça sent bon. On peut charmer quelqu’un. Quand j’étais jeune, toutes les filles se parfumaient avant un rendez-vous. C’était presque aussi important de choisir un parfum qu’un vêtement pour séduire l’homme qu’on aimait. Ça, c’est le parfum que je mettais chaque fois que j’avais rendez-vous avec ton père. Nous nous retrouvions souvent dans la roseraie à mi-pente de la colline au sud et ce n’était pas facile d’en choisir un capable de rivaliser avec l’odeur des roses. Quand le vent faisait onduler mes cheveux, je lui jetais un coup d’œil à la dérobée. Je me demandais s’il l’avait bien senti.
         Elle s’animait dès qu’elle parlait de parfum.
         – A cette époque, tout le monde savait reconnaître un bon parfum, tu sais. On l’appréciait pleinement. Alors que maintenant ce n’est plus possible. On ne vend plus de parfum nulle part. Plus personne n’en veut. Le parfum a fini par disparaître à l’automne de l’année où nous nous sommes mariés, ton père et moi. Tout le monde s’est rassemblé au bord de la rivière avec son propre parfum. Chacun a ouvert son flacon, en a jeté le contenu dans l’eau. A la fin, certains ont approché avec regret le flacon de leur nez. Mais plus personne ne pouvait en percevoir l’odeur. Et tous les souvenirs liés à cette odeur avaient disparu également. Ils s’étaient dissous dans l’eau et ne servaient plus à rien. Pendant les deux ou trois jours qui ont suivi, la rivière sentait si fort qu’on suffoquait. Et pas mal de poissons sont morts. Mais personne n’y faisait attention. Puisque de toute façon le parfum avait disparu du cœur de chacun.
         Elle avait eu un regard triste. Puis elle m’avait prise sur ses genoux pour me faire sentir son parfum au creux de son cou.
         – Alors ? me questionna-t-elle.
         Je ne savais quoi répondre. Il y avait bien une odeur. Une présence flottante, différente de celle produite par le pain grillé ou le pédiluve à la piscine. Mais j’avais beau me concentrer, aucune autre pensée ne me venait à l’esprit.
         Je me taisais toujours lorsque ma mère renonça dans un petit soupir.
         – Ce n’est pas grave. Pour toi, ce n’est rien de plus qu’un peu de liquide, n’est-ce pas ? Il n’y a rien à faire. C’est très difficile sur cette île de se souvenir de quelque chose qu’on a perdu.
         Et ma mère rangea le flacon dans son tiroir.
         Lorsque neuf heures sonnaient à la pendule du sous-sol, je devais aller me coucher dans ma chambre d’enfant. Ma mère prenait son ciseau et sa masse et se remettait au travail. A travers le soupirail, on voyait se découper un quartier de lune.
         Au moment du baiser du soir, je pouvais enfin poser la question qui me tourmentait depuis un moment.
         – Maman, pourquoi tu te rappelles si bien les choses qui ont disparu ? Pourquoi tu peux encore sentir des parfums que tout le monde a oubliés ?
         Elle contemplait un moment la lune à travers la fenêtre, puis enlevait du bout du doigt un peu de poussière de pierre qui avait sauté sur son tablier.
         – J’y repense toujours, tu sais.
         Sa voix était un peu rauque.
         – Mais je ne comprends pas. Pourquoi es-tu la seule à ne rien perdre ? Tu te souviens de tout éternellement ?…
         Elle baissait les yeux comme si c’était une chose malheureuse. Je l’embrassais encore une fois pour la consoler.

À suivre…

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