Dans le quartier des agités

Extrait de Dans le quartier des agités, par Jacques Côté, avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Extrait de Dans le quartier des agités, par Jacques Côté

Vendredi, 19 juillet

Le Congrès international de médecine mentale de 1889 s’ouvrit alors qu’il faisait un temps splendide à Paris. Les journaux rapportaient l’événement en y consacrant de longs articles à la gloire de Charcot, de Magnan et de Falret. Les plus grands aliénistes d’Europe venaient échanger sur leur pratique et sur les enjeux dans les asiles. Les médecins asilaires du Québec se devaient de participer à ce grand cénacle de la médecine mentale.

Le fiacre que notre compagnie avait réservé parcourait à fière allure les rues de la cité pour nous amener à l’événement qui avait motivé notre voyage. Quand il tourna de la grande rue Saint-Jacques à la rue Ferrus, le nom de cette dernière inspira aussitôt les docteurs Bourque, Vallée et Duquette, et une vive discussion s’enclencha. L’apprenti que j’étais écoutait ce que ces brillants professeurs avaient à dire sans oser jamais les interrompre. J’absorbais tout comme une éponge. Vallée s’adressa à moi :

–  Ferrus était médecin à Bicêtre. Il a institué pour la première fois, ici même à l’asile Sainte-Anne, le travail obligatoire comme agent thérapeutique. La ferme Ferrus, comme on l’appelait, a connu beaucoup de succès. Des dix aliénés qu’ils étaient en 1861, ils seront plus de deux cents cette année à récolter les fruits de la terre, tout en générant des profits intéressants tant sur les plans thérapeutique qu’agricole.

–  C’était exceptionnel, la vision de cet homme ! renchérit Duquette.

Au bout de la rue Cabanis, une grande banderole avait été accrochée au-dessus du portail de l’asile Sainte-Anne.

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Bienvenue au

Congrès international de médecine mentale

de Paris

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Un gardien ouvrit la grille. Le fiacre de la délégation canadienne passa sous la porte cochère. Devant nous, l’avenue Sainte-Anne s’étirait sur une allée peuplée de marronniers qui menait à la cour principale. Le soleil semblait glisser sous les feuillages. De beaux pavillons en moellons ocre et aux toits de tuiles rouges s’élevaient de chaque côté, prolongés par un préau. Les docteurs Vallée et Duquette avaient effectué plusieurs séjours dans cet établissement. Pour le néophyte que j’étais, mes professeurs avaient prévu une visite guidée des lieux. Il fallait bien initier la relève. Le site s’étendait sur plus de treize hectares. Nous roulâmes sur un terrain pentu en forme de rectangle irrégulier. Une muraille en pierre ocre en délimitait l’espace. De chaque côté, des rues transversales menaient vers ces murs bien gardés : le quartier des folles d’un bord, et celui des hommes de l’autre, derrière le pavillon des agités. À un moment, Duquette me désigna le bâtiment des services généraux, qui était coiffé d’un campanile et d’un clocher. De là, un vigile montait la garde sur l’ensemble du territoire de l’asile. Des drapeaux de plusieurs nations avaient été accrochés à différents mâts.

D’un doigt incolore et veineux, le vieux docteur Vallée me désigna la chapelle de style roman et, juste derrière, la salle d’autopsie. C’est là que Magnan avait fait – et faisait toujours – des découvertes décisives en anatomopathologie du cerveau. À droite et à gauche s’élevaient sur cette avenue les quartiers des aliénés masculins et féminins.

Le fiacre nous ramena devant le bureau d’examen et d’admission où se trouvait l’amphithéâtre. À l’arrière se prolongeait le pavillon d’hospitalisation avec une section pour les hommes et une pour les femmes de vingt-cinq lits chacune.

De nombreux autres fiacres s’arrêtaient l’un derrière l’autre, et de leur habitacle surgissaient les aliénistes de la planète. Sorti de nulle part, un médecin barbu, affligé d’une calvitie, s’avança vers nous en claudiquant. À voir les regards qui se tournaient vers lui, il devait être un homme important. Mes professeurs manifestèrent un grand élan de joie à sa vue et ils eurent un mouvement spontané dans sa direction. Ce fut un concert de « docteur Magnan » et par la suite de « cher Valentin » sur un ton gai de retrouvailles.

–  Mes amis canadiens ! Que c’est bon de vous revoir !

Je découvris à cette occasion ce que signifiait la bise. Voir des hommes s’embrasser me parut une aberration que j’allais devoir bientôt surmonter.

Magnan s’approcha de sœur Thérèse pour lui faire la bise à son tour.

–  Tiens, la fondatrice !

Il tourna ensuite son regard vers le nouvel apprenti. Je sentis mes genoux flageoler.

–  Ah ! En voici un qui apporte un peu de jeunesse, dit-il en me regardant avec bonté.

Duquette me présenta à mon nouveau professeur. Je tendis une main ferme à l’aliéniste, qui s’approcha pour m’offrir une accolade suivie d’une bise.

–  Le docteur Villeneuve sera votre étudiant, en profita pour annoncer Duquette.

Bien sûr, on m’avait avisé d’être discret, de le laisser me questionner avant d’interpeller ce savant. Je n’étais là qu’un banal diplômé en médecine sans envergure qui n’avait rien accompli. Magnan était à la médecine mentale ce que Pasteur était à la bactériologie, Hugo à la littérature et Charcot à la neurologie. Ce scientifique avait influencé les écrits de Zola, séduit par la thèse de la dégénérescence héréditaire. J’avais passé une partie de mes vacances à lire quelques-unes des œuvres de Valentin Magnan. Il avait été le premier à pratiquer le no restraint en France, en éliminant les camisoles de force, les fauteuils de contention, les entraves et les cellules d’isolement. Il avait suivi l’exemple de John Conolly qui avait aboli les entraves à l’asile de Hanwel, cinquante ans plus tôt, et ce, à la surprise du monde médical international. J’étais intimidé d’être devant une telle sommité.

Les docteurs Bourque et Duquette me présentèrent comme un médecin et le plus jeune capitaine du 65e bataillon de Montréal. Les mots « guerre indienne » et « campagne du Nord-Ouest » faisaient toujours bon effet sur les Français.

J’eus droit d’emblée à la bienveillance de Magnan, qui me présenta au docteur Ball, son collègue, en m’appelant le nouvel interne provisoire. Je me retrouvais, moi, l’apprenti, dans le cercle restreint des aliénistes de Sainte-Anne.

La délégation prit le chemin de la salle de conférences pour l’ouverture du Congrès et les discours protocolaires.

Nous étions à mi-parcours quand un infirmier s’approcha à la course.

–  Docteur Magnan, veuillez m’excuser : un homme sous l’effet de l’absinthe…

Il murmura ensuite à l’oreille de Magnan, mais je pus entendre des bribes de ce qu’il disait : « … vient d’arriver à l’admission… hallucinations… poursuivi par des bêtes féroces. On craint pour sa vie… chereau aimerait que vous veniez. »

–  Messieurs, lança aussitôt Magnan, voici une belle occasion de montrer à ce jeune homme les méfaits de l’absinthe.

Du doigt, Magnan me pria de le suivre.

–  Docteur Villeneuve, votre première leçon commence aujourd’hui, me dit-il avant d’ajouter plus bas, alors que nous tournions le dos à mes compatriotes ; et nous éviterons du coup les longs discours protocolaires qui ne font pas avancer la science.

Nous nous précipitâmes vers la clinique du bureau d’admission, près de la grande porte de la rue Cabanis. Je remarquai de nouveau sa claudication. Mais la jambe qui boitait s’activait avec énergie. Je n’osai pas le dépasser.

On m’avait beaucoup parlé des effets néfastes de l’absinthisme à Paris. J’avais hâte de constater de visu les ravages causés par le vert liquide. Plusieurs artistes de la butte Montmartre, des peintres et des poètes, s’y adonnaient avec excès. Baudelaire avait arrosé ses Fleurs du mal à l’absinthe.

Magnan était le grand spécialiste des maladies liées à l’alcoolisme. Dès 1864, il avait observé les méfaits de l’alcool chez les gros buveurs. Il avait aussi démontré que la nocivité de certaines liqueurs n’était pas liée uniquement à l’alcool mais à d’autres substances toxiques.

–  Docteur Villeneuve, vous allez voir un phénomène effrayant. Je vais vous demander de décrire toutes les phases du délire. Vous le ferez sans fla-fla, comme si vous étiez un Courbet ou un Maupassant. Vous vous en tiendrez aux faits. Observez bien.

Les cris du désespéré, audibles à vingt mètres, étaient terrifiants. Nous entrâmes dans le bureau d’admission. L’homme était couché sur le plancher, une infirmière à son chevet. Deux jeunes résidents écoutaient un aliéniste barbu – Magnan me chuchota qu’il s’appelait Bouchereau – parler au gardien que j’avais vu nous ouvrir la porte quelques minutes plus tôt. Magnan décrocha une blouse de travail qui était accrochée au mur derrière le bureau d’admission et, après l’avoir rapidement endossée, il alla vers l’homme étendu sur le linoléum. Bouchereau, qui venait de constater notre arrivée, fit un résumé de la situation à son supérieur pendant que l’un des jeunes résidents quittait la salle avec le gardien.

–  L’individu, dans la trentaine, répond au nom de Napoléon, au dire du gardien. Un Samaritain l’a accompagné jusqu’à la grille pour ensuite l’abandonner après avoir sonné. Il a eu le temps de déclarer au gardien que le malade avait passé la journée et la soirée à boire, qu’il se croyait poursuivi par des monstres et qu’il avait essayé de se jeter dans la Seine. J’ai envoyé un interne et le gardien à la recherche de ce témoin, qui a quitté le malade sitôt celui-ci sous notre protection. Le gardien pourra le reconnaître s’il est encore dans les parages.

–  À son haleine, il est clair que cet homme a passé la nuit à chopiner du vermouth, du bitter et surtout de l’absinthe, annonça Magnan.

–  Son haleine suffirait à éclairer une rue pendant toute une nuit, ajouta Bouchereau à la blague.

 

La suite dans le livre…