Dans les coulisses de Moby Dick

Pour sa production phare de l’automne, le plus grand théâtre du Québec doit naviguer entre les ambitions d’un metteur en scène gourmand et des dépassements de coûts qui virent à l’obsession. Grâce à un accès exclusif, notre journaliste a vécu de l’intérieur cette odyssée périlleuse.

L'équipage de Moby Dick en répétition. (Photo : Simon Lachance)
L’équipage de Moby Dick en répétition. (Photo : Julia Marois)

« Une goutte d’eau à 400 dollars ? ! »

Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde, n’en revient pas. Dans la salle de répétition ceinte de longs rideaux noirs qui sert de salle de conférences en cet après-midi de juin, la patronne fait le point avec une demi-douzaine de collaborateurs sur la production phare de l’automne : une adaptation du roman Moby Dick, de Herman Melville. Le metteur en scène et coauteur de la pièce, Dominic Champagne, assis près d’elle au bout de l’immense table, a prévu qu’une goutte d’eau tombe dans un baril au début du spectacle. En ouverture de cette tragique histoire de chasse à la baleine, l’écho lancinant de l’eau qui s’égoutte, tel un métronome sinistre annonçant le naufrage, sera du plus bel effet.

Le hic, c’est qu’il en coûtera 400 dollars pour installer le tuyau qui amènera l’eau sur scène. Et une telle somme, même pour le théâtre le plus riche du Québec, c’est exorbitant. « Mon Dieu, faites-la de manière sonore, la goutte, puis lâchez ça ! » dit Lorraine Pintal en éclatant d’un rire agacé.

Au fil des quatre heures de réunion, à mesure que la facture gonfle sous ses yeux, son ton enjoué se teinte d’impatience, ses traits se crispent. Car à trois mois de la première et à mi-chemin des répétitions, le travail qui reste à abattre est colossal. Mais la caisse, déjà, est à sec.

*

Le théâtre de la rue Sainte-Catherine, à Mont­réal, s’est embarqué dans une de ses productions les plus ambitieuses de la décennie. Une folie, avec sept comédiens, quatre acrobates et autant de musiciens, de la guitare électrique, un décor de deux tonnes, des projections vidéos, des chasses et des noyades, du chaos, du vent, du sang, de l’eau ; beaucoup d’eau. Pour la première fois de son histoire, le TNM a invité une journaliste dans les entrailles de la création : pendant plusieurs semaines, en mai et juin, j’ai assisté à des dizaines d’heures de répétitions et de rencontres. J’ai découvert une odyssée périlleuse, entre les dépassements de coûts qu’on ne sait plus comment réfréner, un metteur en scène, Dominic Champagne, qui a connu le faste du Cirque du Soleil et qui n’aime pas se faire dire non, et un classique de la littérature réputé inadaptable, Moby Dick, sur lequel nombre de créateurs se sont abîmés.

Derrière ces tiraillements se profile une question plus vaste : en cette ère de serrage de ceinture, la culture québécoise a-t-elle les moyens de ses ambitions ?

 

« Pour boucler le budget, il faut y inscrire des représentations supplémentaires. Le TNM est condamné au triomphe. »
– Lorraine Pintal

 

Dans la salle aux rideaux noirs où se poursuit la réunion-bilan, la liste des débordements budgétaires s’allonge… et fait grimper d’un cran les tensions. S’il fallait exaucer chacun des souhaits du metteur en scène pour enrichir le spectacle d’effets en tous genres — une machine à neige ou à écume, un feu de Saint-Elme au sommet du mât, du sang de baleine qui suinte sur le navire, et ainsi de suite —, le déficit atteindrait 40 000 dollars ! Un trou impensable à combler pour le TNM, tranche sa patronne, Lorraine Pintal. « C’est sûr qu’on n’ajoute pas 40 000. Impossible. Il faut que, de votre côté, il y ait des priorisations, dit-elle avec une fermeté cette fois sans équivoque. Si on descendait à 20 000, on pourrait peut-être voir ce qu’on peut faire. On veut vous permettre de réaliser le rêve. Mais il y a des limites qu’on ne pourra pas dépasser. »

Ils se quitteront ce jour-là sans s’être entendus sur les coupes qui s’imposent. Dominic Champagne, l’air de se maîtriser derrière ses lunettes rondes, rechigne à faire des concessions : plutôt lui arracher une jambe que de le convaincre de renoncer à la démesure qu’il a imaginée pour son Moby Dick. « Sinon, on ne sera pas allé dans l’excès que l’œuvre appelle. »

*

Ce projet épineux est en gestation depuis cinq ans. C’est de Bryan Perro, auteur de la série de romans fantastiques Amos Daragon, qu’est venue l’idée d’adapter pour les planches du Québec l’ouvrage de plus de 700 pages. Abordé pour faire la mise en scène, Dominic Champagne a insisté pour mettre le texte à sa main.

Pierre fondatrice de la littérature américaine, un chef-d’œuvre au même titre que Les Misérables, de Victor Hugo, ou Hamlet, de Shakespeare, le roman de Melville raconte l’épopée démentielle du capitaine Achab, parti sur les mers du monde à bord du Péquod dans l’espoir maniaque de se venger de Moby Dick, un cachalot albinos qui l’a estropié lors d’un précédent voyage. Mais la furie du vieil Achab ne peut rien contre la puissance du monstre blanc… Le capitaine perd sa bataille et entraîne dans la mort tout son équipage, à l’exception du narrateur, le jeune Ishmaël, qui survit pour témoigner.

Pour en extraire une matière théâtrale, les coauteurs ont mis deux ans de travail et ont couché sur le papier une vingtaine de versions. Le récit d’aventure à saveur jeunesse que Perro avait construit est devenu, sous la griffe de Champagne, une « messe noire » à la fois tragique et grotesque, aux résonances politiques d’une actualité criante. Au cœur de sa réinterprétation : notre appétit pour les combustibles.

Publié en 1851, Moby Dick a pour toile de fond l’Amérique du XIXe siècle et sa florissante industrie de la chasse à la baleine. On tuait le cétacé pour son huile, principale source d’éclairage jusqu’à la découverte d’une solution meilleur marché, le pétrole. Les États-Unis ont envoyé leurs baleiniers jusqu’au bout du monde, en quête du précieux butin. Au péril de leur vie, les marins pourchassaient leurs proies sur de petits esquifs, les massacraient au harpon et à la lance, puis transformaient leur chair à bord du navire-usine. Au bout d’expéditions qui pouvaient durer plusieurs années, les bateaux rentraient chargés de tonneaux d’huile, qui faisaient la fortune des marchands du pays.

Ainsi, c’est bien plus qu’un feuilleton d’aventure qu’a pondu Herman Melville. C’est le portrait inquiet d’une société qui s’industrialise à grande vitesse, délogeant l’autochtone, opprimant l’esclave, exterminant l’animal pour son seul profit. Une fable visionnaire sur l’exploitation débridée des ressources naturelles, qui pourrait conduire l’huma­nité au naufrage. « C’est une métaphore de la destinée américaine, précise Jean Morency, professeur de littérature à l’Université de Moncton et spécialiste de l’œuvre melvillienne. Il y a un côté apocalyptique dans le roman. Il nous parle du danger qui guette les États-Unis à trop vouloir dominer la nature. Et ses personnages de harponneurs, un Africain, un Amérindien, un Polynésien, symbolisent les peuples qui sont asservis par l’industrialisation, par le capitalisme, par la prétendue supériorité de l’homme blanc. »

Dominic Champagne dirige les musiciens dans la scène de la première rencontre avec Moby Dick.

Dominic Champagne a trouvé là un puissant écho à ses propres obsessions. Lui que le Cirque du Soleil a rendu millionnaire — entre 2002 et 2006, il a créé les spectacles Varekai, Zumanity et Love (en collaboration avec les Beatles) —, il a tourné le dos au pont d’or que lui offrait Guy Laliberté pour en produire d’autres, et il s’est découvert la fibre d’un militant. Depuis cinq ans, l’artiste est monté au front contre l’extraction des hydrocarbures du sol québécois, qu’il s’agisse des gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent ou du pétrole à l’île d’Anticosti, et il s’attribue une part du mérite dans le recul de l’industrie gazière au Québec. « Je suis assez persuadé que je suis prêt à faire de la prison pour ralentir l’industrie du pétrole, m’a-t-il dit lors d’un de nos échanges, en marge des répétitions. Je veux que le show soit pertinent et impertinent. J’ai envie de dire à ma société : notre quête d’huile nous mène au naufrage et c’est indiscutable. Je suis curieux aussi de voir jusqu’où on va aller dans un contexte institutionnel. Je pense que le TNM a un peu besoin de se faire brasser. »

*

L’artiste de 52 ans est décidé à pousser la machine jusqu’au bout pour ce qui sera, révèle-t-il, son quatrième et dernier spectacle au TNM (après notamment Don Quichotte, en 1998, et L’Odyssée, en 2000, deux des plus grands succès de l’histoire de ce théâtre). Sa méthode de création, déjà, fait grincer des dents. Car la salle de répétition, pour Dominic Champagne, devrait être un laboratoire : il veut pouvoir expérimenter, saisir les élans d’invention des acteurs, ajuster la scénographie au fur et à mesure, « gosser » des effets spéciaux sur place, dégraisser, réécrire. « C’est très anti-TNM, ce qui se passe là, me dit-il. Moi, je n’arrive pas avec ma mise en place dessinée, mes idées préconçues. Je veux me mettre dans une situation où je peux être créateur. » Mais une démarche pareille exige du temps. Au lieu des 150 heures de répétition usuelles, Champagne en a obtenu entre 225 et 300, selon les acteurs, ce qui inclut des lectures tout au long de l’année, puis deux blocs intensifs de six semaines (le premier en mai et juin, le second en août et septembre). Il a aussi le rare privilège de répéter dans le véritable décor de la pièce, des mois avant le début des représentations. « D’habitude, on répète dans un mock-up [NDLR : maquette grandeur réelle] et on livre le décor sur scène, deux semaines avant la première, m’explique le directeur technique du TNM, Simon Lachance. Ce qu’on livre est final et on fait avec. Cette fois-ci, tout est ouvert. Dominic se donne des moyens d’avoir des flashs. Ce qui a de quoi rendre jaloux à peu près n’importe quel metteur en scène. »

On est pourtant loin du luxe dans l’entrepôt loué à cette fin dans un bâtiment de l’est de Montréal. L’immense salle sans fenêtres est un peu trop sale, un peu trop rudimentaire pour être confortable, avec ses murs qui transpirent d’humidité, son éclairage criard et le bruit agaçant des camions de livraison qui vont et viennent à côté. Au centre du hangar trône l’étonnant Péquod : un gros engin rotatif en contreplaqué, plein de trous et penché comme la tour de Pise, monté sur une centaine de roulettes et muni de poignées pour le faire tourner. Une fois peint et magnifié par des éclairages, il passera, espère-t-on, pour un navire. Pour l’instant, on dirait plutôt un singulier module de terrain de jeu, ou un char allégorique imaginé par un concepteur saoul.

Mais même ici, dans ce garage tout sauf solennel, avec des comédiens en tenue de sport ou en maillot de bain, et même s’ils ne possèdent pas encore leur texte et jouent souvent le nez dans leurs feuilles, il y a déjà des moments de grâce.

*

Normand D’Amour, dans la peau du capitaine Achab, tient un vibrant monologue.

Le voyage réunit un équipage hétéroclite et fort en testostérone. Dans la peau du capitaine Achab, Normand D’Amour éclipse tout le monde. Il a parfois l’air de s’ennuyer ferme sur sa chaise en attendant son tour, dans un silence bourru. Mais dès qu’il entre en scène, le menton impérial, le pas raide dans sa jambe d’ivoire (un moule en fibre de verre qu’il porte même assis, pour s’habituer), il devient ce vieil infirme, esclave d’une ambition qui le détruit et l’isole. L’acteur de 52 ans, vétéran des planches et des écrans, s’inspire de son propre père, un champion de danse qui a perdu ses deux jambes dans un accident, juste avant la naissance de Normand. « Pour aller chercher cette émotion-là, me raconte-t-il, ça vient tout seul, je fais juste penser à mon père qui me disait : “Ce qui me manque le plus, c’est de courir”. » Son Achab à la fois rageur et souffrant attire déjà les regards admiratifs du metteur en scène et fait monter des larmes aux yeux de ses confrères.

On trouve également, à bord du Péquod, un jeune comédien à la fougue de D’Artagnan (Steve Gagnon, en Ishmaël) ; une vedette de la télé qui aime aussi jouer du Molière (David Savard) ; un vétéran du théâtre au je-ne-sais-quoi d’illuminé (Jean-François Casabonne) ; deux vieux routiers qui ont déjà été plus agiles (Vincent Bilodeau et Sylvain Marcel) ; un garçon frais émoulu du conservatoire (Mathieu Richard). Il y a un compositeur-chef d’orchestre et ses musiques grisantes, mélancoliques (Ludovic Bonnier). Une soprano rockeuse qui peut chanter comme une sirène ou un phoque égorgé (Frédérike Bédard, seule femme de la troupe). Et quatre artistes de cirque (le Guinéen Yamoussa Bangoura, le Suédois Gisle Henriet, Guillaume Saladin et l’Algérien d’origine Reda Guerinik) qui tentent de se tailler une place.

Ils en déplacent de l’air, les acrobates, occupés au moindre temps mort à faire des culbutes, des appuis renversés ou des pompes. Leur enthousiasme débordant — et leurs corps sculptés — semble prendre certains comédiens à rebrousse-poil. Quand l’un de ces cascadeurs est cité en exemple par le metteur en scène ou tente avec trop d’insistance de prendre le leadership d’un exercice, une moquerie se fait entendre, comme pour leur rappeler qu’ils sont sur le territoire des acteurs et non l’inverse.

La tribu se soudera, petit à petit, malgré les jalousies, les résistances et les insécurités. Pour maîtriser les scènes de chasse à la baleine — de périlleux ballets qui exigent une coordination sans faille —, ils auront besoin d’une heure d’entraînement par jour. Il y aura des égratignures, plusieurs chutes, quelques frousses. Mais par moments, cette bande dépareillée arrivera à faire croire, en équilibre précaire sur des planches en mouvement, maniant des vadrouilles en guise de harpons, qu’ils sont de redoutables tueurs de cachalots sur une mer orageuse.

Dominic Champagne ne lâche jamais la barre. D’une poigne ferme mais bienveillante, il place les voix, les corps et la musique comme s’il sculptait la matière. Jour après jour, avec une humeur de moins en moins égale, il s’appliquera à créer des images fortes qui évoquent sans la montrer la baleine dans toute sa terrifiante monstruosité.

*

Steve Gagnon (au centre) dans le rôle d'Ishmaël, le seul membre de l'équipage qui survivra au combat contre Moby Dick. Guillaume Saladin et Yamoussa Bangoura l'encadrent de part et d'autre. À l'arrière-plan : David Savard. (Photo : Simon Lachance)
Steve Gagnon (au centre) dans le rôle d’Ishmaël, le seul membre de l’équipage qui survivra au combat contre Moby Dick. Guillaume Saladin et Yamoussa Bangoura l’encadrent de part et d’autre. À l’arrière-plan : David Savard. (Photo : Julia Marois)

Ce n’est pas le premier créateur qui se mesure à la bête. Nombreux sont ceux qui s’y sont risqués depuis que le roman a été redécouvert, dans l’entre-deux-guerres, quelques décennies après la mort de son auteur dans l’obscurité totale (il n’en avait vendu que 3 715 exemplaires de son vivant). Chaque époque y décèle d’infinies réserves d’interprétations et génère un nouveau lot de films, de téléséries, de bédés, de spectacles. « La baleine blanche est comme tous les grands symboles, souligne le professeur de littérature Jean Morency. Son sens est inépuisable. »

Moby Dick est pourtant l’un des romans les plus casse-gueule à transposer sur les planches. Son personnage principal est un cachalot pas montrable qui, d’ailleurs, n’apparaît que dans les 40 dernières pages du livre. Le reste est un déroutant kaléido­scope, oscillant entre le poème épique, les saynètes comiques, le drame shakespearien et les descriptions encyclopédiques — car Melville avait lui-même été baleinier. C’est une saga où, par grands bouts, il ne se passe rien, pleine de digressions sur le vide de l’existence, aussi difficiles à incarner sur scène que la mythique créature des profondeurs. « À la fin, on se rend compte que ce qui est important, ce n’est pas l’affrontement avec la baleine, mais tout ce qui précède, où on s’interroge sur la quête de l’absolu, l’énigme du monde, toutes les grandes questions existentielles, poursuit Jean Morency. Alors il y a le défi technique de représenter la baleine. Mais le plus grand défi est sans doute de faire ressortir la portée philosophique de l’œuvre. »

La manœuvre a été tentée de toutes les manières imaginables ces dernières années, des deux côtés de l’Atlantique. Le célèbre festival de Stratford, en Ontario, a accueilli en 2008 une adaptation mimée et dansée, sans dialogue, avec pour accompagnement la musique impressionniste de Debussy (un flop). À Paris, en 2007, le prestigieux Théâtre de l’Odéon a offert une version en italien avec sous-titres, qui incluait des passages en langage des signes et faisait dire le monologue de Hamlet au capitaine Achab (catastrophe). La palme du délire revient à la troupe Living Structures, de Londres, dont l’hommage à Melville, l’an dernier, comportait d’énormes structures gonflables, un ventre de baleine dans lequel on pouvait circuler et des spectateurs qui, devenant membres de l’équipage, charriaient eux-mêmes le gréement, avant de se « noyer » sous un drap tendu au-dessus de leurs têtes. De ces idées de grandeur, et des pièges qui guettent quiconque s’attaque au cachalot blanc, la compagnie House Theatre, de Chicago, a tiré en 2014 une savoureuse comédie : l’histoire d’un metteur en scène qui, obsédé par son ambition de monter le parfait Moby Dick, se brouille avec ses collègues et accapare les ressources des autres productions pour financer la sienne…

Il y a pourtant moyen de faire petit sans trahir l’immensité de l’œuvre. D’autres créateurs ont proposé des monologues, des spectacles de marionnettes, du théâtre en papier. Et pourquoi pas ? Même le mégalomane Orson Welles s’est contenté pour tout décor d’une table et de quelques cordages pour l’adaptation qu’il a créée à Londres, en 1955.

Qu’à cela ne tienne. Le Moby Dick de Champagne, lui, tendra vers l’exubérance. « Dominic a des ambitions circassiennes, me dit son fidèle assistant à la mise en scène, Guillaume Cyr. C’est Moby Dick ! On n’est pas pour faire un show de puppets. »

*

« Notre décor est pété », annonce Dominic Champagne, d’une voix qui s’applique à demeurer sereine, aux comédiens regroupés devant lui, prêts à se mettre au travail en ce soir de juin. C’est la deuxième fois en 15 jours qu’un bris compromet la bonne marche des répétitions : le plateau sur roulettes qui soutient le navire s’est enfoncé sous le poids de la structure. Les gars doivent maintenant pousser comme des forçats pour faire tourner l’engin sur ses roues devenues cahoteuses. « Les roues ne sont pas capables de prendre le niveau de stress qu’on leur fait endurer. Il y a une tension à un endroit en particulier et ça se met à crochir, poursuit le metteur en scène. On ne peut pas remettre 15 000, 20 000 piasses sur le décor pour le solidifier, alors on va assurer le minimum. » Jusqu’à ce que l’équipe technique trouve une solution pour renforcer la zone sensible, les cascades et pirouettes qui exercent une pression excessive sur le module devront être réduites à leur plus simple expression.

Le Péquod et son équipage essuient une tempête.

Le problème, c’est que ces pirouettes doivent meubler l’une des scènes cruciales de la pièce : le typhon. Pour ce passage où Achab défie l’effroyable orage, Dominic Champagne a imaginé un apogée « chaotique » et « over the top », avec des guitares cacophoniques, du vent, de la fumée, des éclairs — et aussi, si possible, des seaux d’eau qui se déversent comme des vagues. C’est sa chance d’en mettre plein la vue, et d’employer enfin pour la peine ses quatre artistes de cirque, encadrés par un concepteur acrobatique, Patrick Léonard, des 7 doigts de la main. Pour ces deux minutes et demie de spectacle, ceux-ci ont passé des heures dans l’entrepôt à inventer des façons originales de se suspendre la tête en bas ou de se balancer au bout de cordes, comme des pantins ballottés par la houle… Ils apprennent à présent que leurs trouvailles pourraient être irréalisables, car le décor ne les supporte pas.

C’est à se demander si le Péquod tiendra le coup pendant une quarantaine de représentations et un mois de tournée si l’équipage continue à le mettre autant à l’épreuve. Le décor n’a pas été conçu pour encaisser de tels chocs. Mais les quatre saltimbanques se sont emparés du fragile bateau de bois avec l’enthousiasme de gamins testant un manège, et l’équipe technique a fait de son mieux pour s’adapter à leurs « sparages ». Les haubans ont été solidifiés pour qu’ils puissent marcher dessus, des prises posées le long d’un mur pour leur permettre de l’escalader, toutes sortes de poignées et de cordages ajoutés pour qu’ils s’y agrippent.

Le scénographe, Michel Crête, homme discret dont l’allure d’ouvrier ne laisse pas soupçonner la fortune (amassée notamment auprès du Cirque du Soleil), m’a exposé la situation avec une pointe d’exaspération souriante. « Il a fallu faire comprendre que ce n’est pas un appareil acrobatique du Cirque du Soleil, en acier. C’est un décor de théâtre. Il ne faut pas se promener là-dedans comme des mercenaires, mais comme des chats. On est au TNM, pas à Vegas. » Michel Crête en sait quelque chose : il a accepté un cachet si dérisoire pour son année de travail à temps plein sur le Péquod — bien en dessous du salaire minimum — qu’il considère sa participation comme son « bénévolat ». Ce sera, dit-il, sa dernière scénographie après 30 ans de carrière.

*

L’ autre écueil à l’horizon ? Toute cette eau que Dominic Champagne veut voir gicler : il faudra trouver le moyen de la faire cohabiter avec le bois, les circuits électriques, les micros, les instruments de musique, et les costumes qui devront sécher entre les représentations, va savoir comment.

Entre les souhaits des créateurs et les ressources à leur disposition, un abîme s’est creusé. Vingt-trois ans après avoir marqué une génération désabusée avec la pièce Cabaret Neiges Noires — une tragédie violente et cabotine montée avec trois fois rien —, Dominic Champagne se trouve bien à l’étroit dans le carcan institutionnel du TNM. Le dramaturge constate avec frustration qu’il n’a pas, au sein du plus grand théâtre du Québec, la capacité d’aller au bout de sa folie. « Le TNM, pour une équipe de création, c’est notre théâtre national. C’est là où on a le plus de moyens, en théorie », m’explique-t-il en longues phrases sinueuses, lors de rares pauses dans ses journées de travail. « L’idée, ce n’est pas de demander 22 millions de dollars, mais que de temps à autre, quand le théâtre national te confie le soin, le privilège d’y aller, on devrait, une fois aux cinq ans, avoir les moyens de nos ambitions. Puis on n’a pas ça. Des fois, je me dis que j’aimerais mieux faire deux shows de moins, mais quand j’en fais un, que je puisse aller au bout du projet. On finit par jouer safe. Et moi, je refuse de jouer safe. Le Québec n’a pas de complexe à avoir par rapport à aucune grande capitale culturelle. Sauf qu’on n’a pas décidé de se donner un véritable théâtre national, où des équipes de création auront les moyens de l’occasion qu’on leur donne. » À commencer par un décor praticable, dit-il, « sur lequel les artistes pourraient swinguer ».

*

Pour reprendre une formule prisée par certains dans l’équipe, « on s’est payé un gros char, mais on n’est pas assez riches pour mettre du gaz dedans ». Des sources bien informées soufflent que la facture de Moby Dick, l’une des plus grosses des dernières années, dépasse le demi-million de dollars, dont plus d’une centaine de milliers consacrés au décor. (La patronne du TNM, Lorraine Pintal, refuse de dévoiler des chiffres précis, par crainte qu’ils ne soient mal interprétés par le public ou suscitent de la jalousie dans le milieu.) Dominic Champagne n’en retirera pas grand-chose, puisqu’il a lui-même fourni environ 100 000 dollars par l’intermédiaire de sa compagnie, Il va sans dire ; il a aussi renoncé à son cachet de metteur en scène pour payer celui d’un jeune acteur qu’il trouvait fabuleux, Mathieu Richard, dont l’embauche n’avait pas été prévue.

Qu’est-ce qu’on se paie avec un demi-million de dollars dans le monde de la culture au Québec ? C’est à peu près ce que valent un spectacle de feux d’artifice à La Ronde ou cinq épisodes du téléroman 30 vies ; trois fois moins que ce que l’Opéra de Montréal dépense pour ses plus importantes productions ; sept fois et demie moins que le budget moyen d’un film québécois. Et 100 fois moins que ce qu’ont coûté certains spectacles du Cirque du Soleil.

Un demi-million, ce serait cependant le gros lot pour à peu près n’importe laquelle des 300 autres compagnies répertoriées par le Conseil québécois du théâtre.

Avec des revenus annuels de près de huit millions de dollars, le TNM est de loin le théâtre le plus nanti au Québec (une fois et demie plus que la Compagnie Jean Duceppe, au deuxième rang). Les gouvernements fournissent, bon an, mal an, entre 26 % et 29 % de cette somme, pour un total d’un peu plus de deux millions en 2014. Or, lorsque Lorraine Pintal est arrivée à la tête de l’établissement, en 1992, la contribution de l’État dépassait 50 % ! Pour colmater cette brèche, il a fallu se tourner vers les fonds privés, tels que les commandites et les dons (12 % des revenus), et miser sur des salles presque pleines soir après soir : pour boucler le budget, au moins 80 % des places doivent être occupées, précise Lorraine Pintal. « On doit même inscrire un certain nombre de représentations supplémentaires au budget. Le TNM est condamné au triomphe. »

Même s’il retrouvait un financement public de 50 %, comme le revendique sa directrice, le TNM serait encore loin de rivaliser avec les grands théâtres européens. À Paris, le vénérable Odéon est subventionné par l’État à 75 %, par exemple ; l’historique Deutsches Theater, de Berlin, à 84 % (selon un rapport du Conseil québécois du théâtre publié en 2011). « Qu’on revienne à un financement équitable, réclame l’ancienne candidate péquiste, battue aux élections de 2014. Est-ce qu’on a des gouvernements qui sont prêts à financer suffisamment les grands lieux culturels pour permettre une plus grande accessibilité et un très haut niveau d’expression artistique ? C’est ça qu’on défend. »

*

Toutes les institutions culturelles doivent affronter ces défis dignes de la baleine blanche : conjuguer santé financière et intégrité artistique alors que les subventions stagnent, les coûts enflent, la concurrence s’intensifie et les publics rapetissent. Rappe­lons aussi que le Québec fait figure de cancre en matière de philanthropie : tandis que son industrie des arts de la scène a reçu, en 2012, 31 % de plus en subventions publiques que celle de l’Ontario, cette dernière a recueilli 187 % de plus en dons, comman­dites et autres fonds privés, selon Statistique Canada.

Encadre_Moby

Le professeur aux HEC Serge Poisson-de Haro, spécialiste de la gestion des organisations artistiques, n’est pourtant pas prêt à crier à la catastrophe. Les organismes qu’il a étudiés partout sur la planète, dont le Centre national des arts d’Ottawa, le Metropolitan Opera de New York, le Grand théâtre du Liceu de Barcelone et, à Montréal, l’Orchestre symphonique, le Musée des beaux-arts et l’Opéra, sont la preuve, selon lui, qu’on peut s’en sortir en innovant. Pourquoi ne pas moduler le prix des billets en fonction du jour de la semaine ? suggère-t-il. Partager la salle entre plusieurs compagnies pour amortir les coûts ? Multiplier les coproductions internationales ?« Parfois, on se conforme à ce qu’on a toujours fait, dit-il. Notre propre expérience nous rend myopes à d’autres façons de faire. »

Malgré des moyens plutôt modestes, l’Opéra de Calgary l’a eu, son Moby Dick à grand déploiement, en 2012, en s’alliant à quatre autres compagnies d’opéra (trois américaines et une australienne). Les cinq institutions se sont partagé les coûts de la composition de l’œuvre, du décor et des costumes (totalisant 1,5 million), puis chacune d’elles a investi le nécessaire pour monter le spectacle sur sa propre scène (1 million supplémentaire dans le cas de Calgary). Cette production, qui comptait 8 solistes, 40 choristes et 14 alpinistes, Dominic Champagne lui-même ne l’aurait pas reniée.

*

Avec une population si peu nombreuse, le Québec pourrait difficilement faire vivre son théâtre sans le soutien de l’État. Mais il s’en trouve pour dire que le TNM ne mérite pas sa part de cette cagnotte… pour ce qu’il en fait. Selon Gilbert David, historien du théâtre et professeur à l’Université de Montréal, l’établissement fondé en 1951, qui a jadis fait naître des pièces aussi contestataires que Les fées ont soif, de Denise Boucher, est devenu un temple du divertissement « inoffensif ». « Je n’y crois plus, au TNM, lance-t-il. C’est une compagnie sans âme. Alors que sa mission devrait être d’amener les gens à se poser des questions, il se contente de fabriquer des produits culturels comestibles, agréables. »

Ce n’est pas seulement le montant de l’aide gouvernementale qu’il faut revoir, selon lui. C’est toute la répartition des fonds entre des parties devenues, à son avis, trop nombreuses (le Québec compte à lui seul 34 % des compagnies de théâtre au pays et 40 % des lieux de diffusion des arts de la scène, selon Statistique Canada). En ce moment, trois salles montréalaises — le TNM, Duceppe et le Rideau Vert — accaparent chaque année presque quatre millions de dollars en subventions pour produire, à ses yeux, le même genre de contenu grand public. Qu’on leur coupe les vivres, dit Gilbert David, et qu’on renfloue plutôt les compagnies plus modestes ou émergentes qui peinent à se maintenir à flot. Des groupes comme Espace Go, l’Usine C, La Veillée, énumère-t-il, qui pratiquent un art d’une exceptionnelle vitalité, un art qui bouscule. « Duceppe, le Rideau Vert et le TNM devraient cesser de recevoir des fonds publics. Parce qu’ils peuvent très bien survivre sans. Il y a un public qui veut de ces produits-là. Mais l’art du théâtre souffre, parce qu’il y a des compagnies vrai­ment créatrices qui sont laissées à elles-mêmes. »

Le TNM deviendrait ainsi un producteur privé. C’est déjà ce qu’il fait une fois l’an en s’associant à Juste pour rire (formant l’entité JPR-TNM inc.) pour présenter de grands spectacles populaires, non subventionnés, comme Cyrano de Bergerac et Les trois mousquetaires. Les billets se vendent environ 20 dollars de plus qu’en saison normale, et les salles se remplissent.

*

Chose certaine, personne ne peut reprocher aux artisans de Moby Dick de ne pas faire de contorsions pour concrétiser la vision grandiose de Dominic Champagne. La conceptrice des maquillages, Nathalie Gagné, est allée « racler les tiroirs » du Cirque du Soleil, avec qui elle a maintes fois collaboré : « J’ai eu un bon prix. J’ai réussi à monter des kits de maquillage pour presque chacun des artistes pour 300 dollars au lieu de 3 000 », a-t-elle annoncé en réunion de production, s’attirant les applaudissements de ses collègues. La créatrice des costumes, Mérédith Caron, une autre vétéran du Cirque ayant à son actif plus de 150 pièces et opéras, a pour sa part renoncé à faire confectionner de zéro toutes les parures qu’elle a dessinées — trop cher.

Dans l’appartement immaculé du Plateau-Mont-Royal où elle m’a reçue, Mérédith Caron m’a ouvert son cahier d’esquisses, où chaque détail — la longueur d’un manteau, un boutonnage — raconte une histoire. Les cabans des matelots, elle espère les acheter neufs et les trafiquer en refaisant leurs coutures à la main, par exemple, pour évoquer le reprisage grossier des habits de marins. Elle m’a aussi montré, dans une penderie pleine de trésors, quelques articles de sa propre garde-robe mis de côté à l’intention de la troupe : un foulard, un pull rayé, un fin tricot. Des vêtements qu’elle ne porte plus et qu’il suffira de teindre ou de recouper pour en habiller les acteurs, m’a-t-elle expliqué, une étincelle dans son œil renard.

S’en sortir avec les moyens du bord, ces bouts de ficelle que certains considèrent comme l’ingrédient premier du génie québécois, c’est un jeu plus qu’un frein pour cette artiste. « Qu’est-ce qu’on peut faire avec ce qui est , c’est un défi formidable, dit-elle. Avec de gros moyens vient une sorte de mentalité aussi. L’argent, ce n’est pas tout. Si tu n’es pas créateur avec cinq piasses, tu ne le seras pas avec cinq millions. »

*

À partir de la cinquième semaine de répétition, dans l’entrepôt étouffant, Dominic Champagne sent le temps lui échapper. Les journées finissent toujours trop tôt à son goût. Les pauses (15 minutes toutes les deux heures, en vertu d’une entente collective avec l’Union des artistes) sont une nuisance permanente à ses yeux. Il est increvable. Pour se déplacer entre les acteurs, les musiciens et son poste d’observation derrière une table pliante, il ne marche plus, il trotte.

Quelque chose en lui de plus sombre s’est réveillé. Sa disposition résolue, bon enfant, s’ennuage d’impatience. Je l’entends quelquefois qui ronchonne sur son siège ; son visage se contracte, il se triture les cheveux. Car il voit bien que le temps lui manquera pour faire de chaque scène une perle, pour trouver, comme il dit, « le diamant dans la montagne ».

Il ne reste que quelques jours avant la pause estivale pour travailler une deuxième fois l’ensemble de la pièce. L’équipage a beau ramer à un rythme essoufflant, les retards s’accumulent. L’ennui, c’est que Dominic Champagne ne se contente pas de consolider ce qu’il a déjà mis en place : il change d’avis, fignole jusqu’à l’obsession, jette des pans entiers qui lui paraissent platement réalistes, telles « de mauvaises scènes de film ». À tout bout de champ, il interrompt la troupe au milieu d’un enchaînement pour peaufiner un détail qui, dans les circonstances, semble extraordinairement pointu ; il peut passer de longues minutes à faire reprendre l’intonation d’une réplique, le lugubre d’un rire ou le tribal d’un chant, et s’égare parfois dans une tirade sur le sens profond de l’œuvre. C’en devient presque maladif. « Il peut nous dire une chose un jour et le contraire deux jours plus tard, me fera remarquer Steve Gagnon, l’interprète d’Ishmaël. C’est une bibitte. Il cherche. Tu sens qu’il n’arrête jamais de réfléchir. » Les quatre musiciens, eux, gardent leur sang-froid en toutes circonstances, même s’ils doi­vent réagir à la seconde aux consignes de plus en plus télégraphiques que le dramaturge leur lance sans ménagement, d’un bout à l’autre du local.

Dominic Champagne, coauteur et metteur en scène : «Je veux que le show soit pertinent et impertinent. Je pense que le TNM a un peu besoin de se faire brasser.» (Photo : Simon Lachance)
Dominic Champagne, coauteur et metteur en scène : «Je veux que le show soit pertinent et impertinent. Je pense que le TNM a un peu besoin de se faire brasser.» (Photo : Julia Marois)

La gestion du temps fait l’objet de frictions perpétuelles entre Champagne et son assistant à la mise en scène, Guillaume Cyr, qui a été de tous ses spectacles depuis quatre ans. Leurs accrochages sont devenus si prévisibles qu’on dirait un numéro de duo burlesque. Peu importe combien de fois Guillaume le rappelle à l’ordre, Dominic ambitionne, alternant entre la résistance ouverte (« Non mais je veux voir quelque chose, “crisse” ! »), la contrition (« O.K., excusez. Là, j’arrête plus ») et des ruses gamines pour déjouer les interdits. « Si on se réincarnait en insectes, il serait le papillon qui varge contre l’ampoule », me dira Guillaume au sujet de son entêtement à se mettre dans le pétrin. « Il a ses obsessions. Quand il n’aime pas quelque chose, il veut le changer tout de suite. Des fois, je baisse les bras, et c’est là qu’il me rentre dedans. C’est difficile, parce que ça me force à jouer le rôle du bourreau. »

Un soir, le dramaturge a essuyé un refus catégorique lorsqu’il a demandé aux comédiens de se munir d’un seau d’eau… à 21 h 58, à deux minutes de la fin de la répétition. Alors Dominic a empoigné son sac à dos et, sans se retourner ni saluer personne, a quitté l’entrepôt en trombe. L’incident a laissé tout le monde interloqué, même Guillaume : « C’est la première fois que je le vois faire ça. »

*

Dominic Champagne n’est jamais rassasié, confie la comédienne Julie Castonguay, sa femme et la mère de leurs trois enfants de 26, 24 et 18 ans. « C’est un gars intense, rigole-t-elle au bout du fil. Il a toujours trop de choses à faire pour le temps qu’il a, dans tous ses projets. Même au Cirque du Soleil. C’est très rare qu’il s’arrête vraiment. C’est toujours foisonnant. » C’est le même garçon que les pères maristes envoyaient courir autour du séminaire, le midi, à Québec, pour lui faire dépenser son énergie déjà débridée. L’original qui, à 20 ans, est devenu ramasseur de merde d’éléphants dans un cirque, en Grèce, puis amuseur public sur les routes de l’Europe. Le type qui a planté de sa main des milliers d’arbres autour de sa maison de campagne, dans Lotbinière. Celui qui, à l’époque de Cabaret Neiges Noires, répétait la pièce tous les jours, même après une centaine de représentations, et trouvait encore le moyen de la parfaire.

« L’argent n’est pas tout. Si tu n’es pas créateur avec cinq piasses, tu ne le seras pas avec cinq millions. »
– Mérédith Caron, la créatrice des costumes

 

Il y a de la graine de capitaine Achab chez ce créa­teur, qui, lui aussi, s’est un jour frotté à plus grand que lui. En 1989, dans le Vieux-Port de Mont­réal, Champagne présente sa toute première pièce pro­fes­sionnelle, Import-Export : un bide terrible. Un soir, pour rafraîchir le chapiteau où règne une chaleur du diable, il monte sur le toit pour l’arroser… mais il glisse, tombe et se casse les pieds en 22 morceaux. On lui prédit qu’il ne remarchera pas avant deux ans, peut-être plus jamais ; il se remettra en six mois. Depuis, cet « artiste boiteux », pour repren­dre ses mots, poursuit sa quête d’idéal avec l’acharnement d’un Achab traquant sa baleine blanche.

« Achab, c’est un enragé. Sa trajectoire n’est pas tant de tuer Moby Dick que d’aller s’y mesurer. Puis moi, je suis un battant. Je suis en “crisse”, je trouve qu’il faut changer le monde, ne pas accepter les choses telles qu’elles sont. Et je reconnais ça chez Achab », me confie-t-il dans l’une de ses grandiloquentes envolées. Son Moby Dick à lui, coûte que coûte, sera de la même trempe. « Je suis possédé par l’œuvre, dit-il. Faire un beau show bien contrôlé, je sais faire ça. Mais j’ai envie de faire un show inachevé. De communiquer dans la forme même une part de ma révolte de citoyen. C’est une des raisons pour lesquelles j’amène des musiciens live, des acrobates, pour que ça génère assez de désordre que je n’arriverai pas à dompter. Alors je vais me défoncer jusqu’au bout, à tirer tout le jus que je peux des acteurs, de moi, du texte, de la scéno, de l’équipe, des roulettes du décor. »

Un tel discours n’a pas de quoi rassurer la patronne du TNM, Lorraine Pintal, qui craint que la « gourmandise » du metteur en scène ne finisse par faire échouer le spectacle. « Ça peut se retourner contre l’objectif de création, parce qu’à un moment donné, à vouloir embrasser très largement, on en oublie l’essentiel, m’a-t-elle dit en entrevue. Il va y avoir 15 personnes sur scène. Est-ce nécessaire qu’autour, ce soit le manège ? C’est le genre de discussion que j’ai avec Dominic : qu’il place les priorités aux bons endroits pour faire ressortir la tragédie de l’œuvre. Qu’elle ne soit pas noyée par toutes sortes d’effets spéciaux. » Peut-être a-t-elle en tête le désastre que fut Paradis perdu, une pièce lourde en artifices créée par Dominic Champagne à la Place des Arts, en 2010, en collaboration avec le cinéaste écolo Jean Lemire. L’enveloppe sonore et visuelle « époustouflante » ne remédiait pas au texte trop bavard et rempli de clichés, aux « personnages risibles », à l’histoire « à la limite du mièvre », avaient écrit les critiques de La Presse et du Devoir : « Un éléphant technique qui accouche d’une souris dramatique. »

*

La bouderie d’hier soir est déjà pardonnée. Aujourd’hui, l’équipage de Moby Dick est prêt à suivre son capitaine dans ses excès. La soirée est bel et bien terminée, pourtant. Les gars se sont applaudis, fiers d’être enfin venus à bout des 21 scènes du spectacle ; ils se quitteront bientôt pour ne reprendre les répétitions que dans deux mois. La plupart d’entre eux sont trempés, Normand D’Amour a perdu la voix, Steve Gagnon a éraillé la sienne, Yamoussa Bangoura vient de s’écorcher la cheville sur une arête du décor. Peu importe. Presque personne ne rechigne quand Dominic Champagne réclame deux minutes de grâce. « Mes deux minutes d’hier ! »

C’est le naufrage du Péquod qui le tracasse toujours. L’épisode est encore trop timide à ses yeux pour une apothéose censée figurer l’engloutissement de l’homme dans sa soif d’hydrocarbures. Alors le dramaturge décide de pousser l’audace, une fois de plus, pour voir. Devant lui se dresse une rangée de barils de pétrole métalliques noirs, employés tout au long du spectacle en différentes configurations : ici, ils deviendront cercueils. « Faites-nous une noyade, demande-t-il à ses matelots. Tant qu’à être mouillés ! »

Les plus dégourdis s’exécutent. Steve, Guillaume, Reda, Yamoussa, Jean-François et Gisle s’immer­gent, à moitié nus, dans les barils remplis d’eau. Ils se mettent à se débattre comme des perdus à grand renfort d’éclaboussures, sombrant et surgissant, puis coulant de plus belle dans un extravagant tumulte, comme si une baleine invisible les tirait vers le fond d’un océan furieux. Leurs cris, leurs halètements paniqués, leurs grands gestes de bras inutiles sont à faire frémir.

Leur ardeur est telle que l’eau déborde en torrents sur le sol et menace d’inonder les équipements électriques. Il faut couper court au manège. Les yeux écarquillés, l’assistant à la mise en scène, Guillaume Cyr, se précipite avec son squeegee pour évacuer le raz-de-marée de l’entrepôt.

Voilà. Dominic Champagne le tient, son naufrage. Son image nette, qui prend aux tripes, avec ce qu’il faut de déchaîné pour exprimer sa rage et son désespoir face aux cataclysmes qui guettent l’huma­nité. Un moment puissant, né in extremis, parce que le créateur a refusé d’être raisonnable.

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Excellent récit Mme Mercier!
Votre article nous rappelle que le monde du théâtre peut être très ardu…comme la vie !
J’ai hâte de voir le travail de Dominique Champagne, quel personnage…