Dans les coulisses d’un opéra

Pour clore sa saison printanière, l’Opéra de Montréal s’est attaqué à Faust, de Charles Gounod, un des opéras français les plus joués dans le monde. L’actualité a eu un accès privilégié à l’arrière de la scène.

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Dix jours avant la grande première, chanteurs et figurants se réunissent pour répéter quelques scènes de l’opéra dans la salle E, bien cachée dans les méandres de la Place des Arts, à Montréal. Le ténor Guy Bélanger (qui interprète Faust à la fin de sa vie) choisit de chuchoter durant la répétition, afin de protéger sa voix au maximum. Pour la même raison, d’autres interprètes demeureront silencieux devant les quelques représentants des médias présents ce jour-là. Le baryton Étienne Dupuis (ci-dessous), quant à lui, joue le jeu avec bonheur.

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Assis sur son tabouret, le chef d’orchestre Emmanuel Plasson dirige les solistes (… et chante pour eux s’ils ne le font pas !), accompagné de la pianiste-répétitrice Esther Gonthier. Devant eux, le metteur en scène Alain Gauthier étudie le déroulement de l’action avec soin et n’hésite pas à interrompre la répétition pour rectifier le tir ou apporter des modifications dans la scénographie. (Photos : © Mathieu Hotte)

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Alain Gauthier présente une version plus « contemporaine » de l’opéra en cinq actes du compositeur Charles Gounod, joué pour la première fois en 1859. Aux décors et aux éléments scéniques traditionnels de la dernière version, présentée il y a 15 ans par l’Opéra de Montréal, le metteur en scène a préféré une production plus intemporelle et plus sobre, afin de laisser toute la place à la partition musicale. « On retourne aux sources, au texte même. C’est dans l’air du temps ! L’idée est d’enlever un peu de crémage sur le gâteau pour goûter vraiment au gâteau », dit-il pour comparer les deux représentations.

 

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Sur une table, une maquette présente, en version miniature, les 11 bibliothèques colossales qui serviront de cadre principal à l’opéra (et qui bougeront sur scène pour changer la dynamique d’un acte à l’autre). Dans ce décor imaginé par le scénographe Olivier Landreville, chacune des bibliothèques symbolise la somme des connaissances de l’univers, alors que le docteur Faust se fait vieux et maudit sa vie, tout juste avant de croiser Méphisto, le diable en personne… (Photo : © Mathieu Hotte)

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Deux jours plus tard, les techniciens de scène s’affairent à assembler les décors, transportés par quatre camions depuis l’entrepôt de l’est de Montréal où ils ont été fabriqués. Comme pour les éclairages — installés et préréglés la veille —, les employés auront besoin de la journée au complet pour ériger ces gigantesques colonnes d’aluminium sur la scène de la mythique salle Wilfrid-Pelletier. Chacune d’entre elles pèse 2 200 livres [998 kilos] ! « Tous les panneaux sont numérotés ; c’est comme un gros kit Ikea », explique Pierre Massoud, coordonnateur de la production.

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Sur la passerelle technique, perchée à 11 m du sol, des machinistes qu’on appelle cintriers manipulent les câbles qui feront bouger les rideaux, les appareils d’éclairage et d’autres éléments du décor grâce à un ingénieux système de contrepoids. D’autres techniciens font la même chose sur une seconde passerelle, située celle-là à une hauteur de plus de 27 m. Ces employés s’assurent, par exemple, que les spectateurs dans la salle ne voient pas les chanteurs lorsqu’ils enlèvent leurs perruques une fois sortis de scène.

 

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Neuf couturiers s’activent depuis six semaines à la réalisation des costumes dans l’atelier, niché lui aussi à la Place des Arts. L’équipe a choisi de partir de zéro et de ne rien récupérer des précédentes productions de l’Opéra de Montréal, à l’exception des corsages. Durant plusieurs semaines, trois membres ont ainsi fait les boutiques — comme L’Aubainerie ou Bouclair — à la recherche des vêtements et des tissus qui serviront à habiller les personnages. Une employée est même attitrée à la patine (ou au vieillissement des costumes). Par exemple, sur les vestons marine portés par les militaires, elle ajoutera du « vécu » aux boutons couleur or, jugés trop pimpants.

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Dominique Guindon est chef de l’atelier de costumes. C’est elle qui a dessiné tous les croquis et imaginé le style épuré et monochrome des tenues. Elle pose ici dans la pièce où sont entreposées les toilettes de plus d’une cinquantaine de productions présentées jadis par l’Opéra de Montréal. « Pour Faust, je me suis inspirée du style steampunk, lié à l’ère de la révolution industrielle et de la vapeur. Je l’ai toutefois actualisé pour le rendre un peu plus “mode”, sans qu’on soit capable de lui attribuer une époque précise — un défi énorme. Les couleurs dominantes sont le brun, le noir et le beige », explique-t-elle.

Pour la conceptrice, les accessoires sont d’une importance cruciale, en particulier les ceintures, qui représentent les contraintes de la société de l’époque. « Tous les interprètes en portent une… Mais à la fin, Marguerite [un des personnages principaux] enlève son corset en signe de libération », raconte Dominique Guindon.

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Trois jours avant la générale (… et cinq jours avant la grande première !), les musiciens de l’Orchestre Métropolitain répètent dans la salle D de la Place des Arts. Habillés de manière décontractée, ils écoutent attentivement les indications du chef d’orchestre, rigolent avec lui et prennent parfois des notes sur leurs partitions. Quand elle n’a pas de mouvement particulier à jouer, la harpiste replonge dans son polar de Henning Mankell, tandis qu’un percussionniste tripote sa tablette iPad. Une fois la répétition terminée, les concertistes s’applaudissent entre eux et rangent leurs instruments dans une ambiance de franche camaraderie, avant de se revoir le lendemain pour la wandelprobe (en langage d’opéra, la répétition avec chef durant laquelle on règle l’acoustique et l’équilibre entre les voix et l’orchestre).

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Originaire du nord de la France, le chef d’orchestre Emmanuel Plasson baigne dans la musique classique et l’opéra depuis qu’il est tout jeune : enfant, il a notamment chanté dans l’opéra Carmen, de Georges Bizet. « Je me sens investi d’une mission, celle de transmettre le goût et la connaissance de l’opéra français au public et aux interprètes, parce que le français n’est pas une langue facile en musique… bien qu’elle soit si belle », raconte celui qui a déjà dirigé Faust à Toulouse, en 2009. « Cette version de l’Opéra de Montréal, plus épurée, laisse vraiment toute la place à la musique et fait ressortir beaucoup d’aspects parmi les plus intéressants de l’opéra », dit-il.

Lorsqu’on lui demande s’il est habituel pour un chef de chanter durant les répétitions, il rit. « Je ne chante pas très bien ! Mais d’après moi, chaque chef d’orchestre devrait le faire, parce que les musiciens peuvent alors s’adapter et jouer de façon juste plus rapidement. Le chant devient un repère mélodique pour eux. » Emmanuel Plasson partage aujourd’hui sa vie entre le New Jersey, où il vit avec sa famille, et le village de Middlebury, au Vermont, où il agit à titre de directeur musical de la compagnie d’opéra locale.

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19 h. C’est soir de « piano-tech », une répétition sans la présence des musiciens, mais durant laquelle les chanteurs sont accompagnés du chef d’orchestre et de la pianiste-répétitrice. C’est aussi leur premier contact avec les décors. Quelques minutes avant d’arriver sur scène, solistes et figurants s’installent dans les loges pour revêtir leurs costumes et essayer leurs perruques, sous la supervision du chef perruquier et de ses assistantes, qui effectuent les ajustements nécessaires. Dans le couloir, d’autres discutent avec des membres de l’équipe de production, parlent au cellulaire ou grignotent quelques croustilles.

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Les personnages chargés de déplacer les décors attendent, vêtus de leurs sombres habits, les indications du metteur en scène. Pendant ce temps, le chef d’orchestre s’active dans la fosse au son de la pianiste, située à quelques mètres de lui. En temps normal, cette « voûte » souterraine peut accueillir jusqu’à 76 musiciens.

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À l’arrière, choristes et figurants attendent leur tour en coulisse tout en suivant l’action sur les moniteurs télé suspendus. À chaque extrémité de la scène, les régisseuses adjointes suivent la partition à la note près et surveillent toutes les entrées et sorties, comme il est indiqué sur leurs feuilles. Munies d’un casque d’écoute, ces employées restent en communication avec la directrice de scène, qui, de son côté, supervise tous les mouvements, le lever de rideau, l’appel d’un soliste avant son entrée, etc.

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Les figurants et les choristes (membres du Chœur de l’Opéra de Montréal) intègrent enfin le décor pour jouer une scène de kermesse, durant laquelle ils devront rire, avoir des conversations animées et faire semblant de boire. Alain Gauthier se joint à eux à plusieurs reprises pour leur faire répéter les mouvements et fignoler quelques détails. Et que se disent donc ces figurants entre eux, tandis qu’ils doivent prétexter une ambiance réaliste de fête sans enterrer les voix des interprètes principaux ? « On n’a pas de texte précis à dire : on se parle de nos costumes ou on se raconte des anecdotes, tout simplement ! » confie l’une d’entre elles.

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Étienne Dupuis, 33 ans, interprète le rôle de Valentin, le frère de la jolie Marguerite (celle dont tombe amoureux Faust après avoir conclu un pacte avec le diable pour retrouver sa jeunesse perdue). Véritable star montante de l’opéra, cet ex-disquaire devenu baryton cumule les rôles sur les scènes d’ici et d’ailleurs (Starmania Opéra, La bohème, Le barbier de Séville, Pagliacci). « Si je sens que le rôle qu’on m’offre ne présente aucun défi particulier pour moi, alors ça ne m’intéresse pas. Et les meilleurs défis sont toujours ceux qu’on découvre une fois qu’on travaille à l’œuvre ; par exemple, lorsqu’on se sent dominé, d’un coup, par le décor sur scène », explique-t-il.

Le moment qu’il préfère durant la préparation d’un opéra ? « La générale [toujours deux jours avant la première], à laquelle assistent généralement des jeunes du secondaire. Un public en or qui a une qualité d’écoute exceptionnelle et qui réagit davantage que le public habituel des soirs de spectacle. Ça peut sembler étrange, mais je trouve qu’il est beaucoup plus exagéré de se retenir d’applaudir et de rire que l’inverse ! » raconte le chanteur originaire de Repentigny.

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Guy Bélanger (en haut) et Antoine Bélanger (en bas) interprètent respectivement Faust vieux et Faust jeune. Du jamais-vu à l’opéra : les deux ténors sont père et fils dans la vraie vie ! « C’est sûr que c’est très émouvant d’avoir mon père à mes côtés sur une scène professionnelle, raconte Antoine Bélanger. Avec lui et d’autres chanteurs, comme Étienne, on s’amuse beaucoup, on est comme de vieux meubles. L’opéra, c’est comme un amalgame de plein de types d’arts pour créer une seule œuvre au final. J’adore ça. »

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20 h 56. Après une pause d’une vingtaine de minutes, la répétition se poursuit, et de nouveaux éléments du décor font leur apparition. On teste les éclairages. Sur scène, Antoine Bélanger suit sa partition avec son père, Guy Bélanger, à ses côtés. S’il reste discipliné, le jeune ténor ne se gêne pas pour cabotiner — entre deux indications scéniques — en compagnie de ses semblables et du chef d’orchestre. « Moi, je ne suis pas carriériste : tout ce que je veux dans la vie, c’est d’avoir du fun ! » dit-il.

À l’instar de tous les autres solistes principaux ce soir-là, Antoine Bélanger protégera son outil de travail en se retenant de pousser la note aussi fort qu’il le fera lors des représentations officielles… lorsque la salle de 3 000 places sera pleine à craquer de spectateurs venus entendre le fameux « Air des bijoux » (repris notamment par la Castafiore dans Tintin !). « Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir… »

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