Dans sa bulle

Extrait du roman Dans sa bulle, par Suzanne Myre, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.
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Extrait du roman Dans sa bulle, par Suzanne Myre

Hôpital de dingues

 

Dès que je mets les pieds à l’hôpital où je travaille depuis maintenant six ans, une vieille chose décatie à bâtiments multiples qu’on restaure par petits bouts, mes narines se collent l’une à l’autre ; elles savent très bien que l’air y est vicié et qu’il leur est préférable de se serrer les ailes plutôt que de respirer à fond. Dans mon casier, vandalisé aux trois mois, j’entrepose tout un arsenal pour me défendre des attaques ambiantes : eau saline en spray, onguent nasal, baume pour les lèvres, crème hydratante et petite réserve de chocolat. Une note est scotchée en permanence sur la porte de mon vestiaire : « Ne vous fatiguez pas, ce casier ne contient aucun objet de valeur. » Profil des voleurs : analphabètes et amateurs de chocolat. Ou ce sont tout simplement des tarés et des malfaisants.

Je vaporise l’intérieur de mon nez d’eau de mer, enduis mes lèvres de gras parfumé, hydrate mes mains en insistant sur les cuticules ébréchées et dépose une pastille de chocolat à la menthe sur ma langue. J’aime faire ce test : tenter de me rendre à mon unité de soins avant que le chocolat ait eu le temps de fondre. Ce qui ne marche jamais, car un ascenseur sur quatre est constamment en réparation. L’un d’eux étant en permanence monopolisé pour la salle d’opération, il en reste deux pour accommoder les usagers, les employés et les patients. Malades, vieux, gros, fatigués ou paresseux, sur civière, en lit ou en fauteuil roulant. Que les gens soient en pleine capacité de leurs moyens ou pas, toutes les excuses sont bonnes pour ne pas monter un seul étage à pied de toute façon. Les visiteurs les plus impatients ou les plus ambitieux marcheront un demi-kilomètre dans l’espoir de trouver un ascenseur magique dans l’un des pavillons adjacents, mais ils se perdront avant d’y parvenir. S’ils ont de la chance, ils seront aidés par un agent de sécurité, les chanceux, car les agents, quand on en a besoin, sont aussi faciles à dénicher qu’un médecin de famille.

Se taper plus de trois étages à pied n’est pas tentant quand on commence son quart de travail. Alors, j’attends. J’arrive toujours tôt, je peux me le permettre. Économiser son énergie, c’est primordial quand on risque de passer la soirée entière sur ses pattes, à courir d’une chambre à l’autre, en tentant de ne pas se prendre les pieds dans tout ce qui traîne au milieu des corridors.

Il y a un aspect un peu déprimant à commencer sa journée à quatre heures, quand la majeure partie des employés affiche un sourire de soulagement en se dirigeant vers la sortie, comme s’ils étaient libérés de Auschwitz. C’est extraordinaire de voir le changement ; ils passent de contractés à décontractés en quelques minutes, enfin débarrassés de leur uniforme hideux, parfois remplacé, à mon avis, par quelque chose de pire. Ou bien c’est totalement l’opposé : ils ont été vidés de leur énergie vitale, présentent un faciès livide, ils sont enfermés dans un mutisme inquiétant et ils ont la nette impression que c’est la Grande Faucheuse qui les attend à la porte pour leur donner un lift et non un collègue, une copine ou leur gentil mari. S’il s’agit par contre d’un jour de paye, c’est l’euphorie générale, comme à la sortie d’un concert rock. D’un côté, on entend parler avec extase de sushis, de vin et de visites chez Ikea ou chez le coiffeur, de l’autre, on peste contre la maudite voiture à faire réparer, contre la carte de crédit à rembourser et le laissez-passer d’autobus à acheter.

Dans l’ascenseur, je rencontre deux journaliers, toujours les mêmes, à croire qu’ils se synchronisent avec moi, peu importe mon horaire. Un hôpital, c’est comme un petit village doté d’une route principale, où tout le monde finit par se croiser sans le vouloir. Je sais bien que ces deux paysans ne sont pas méchants, juste un peu bêtas. Mais ils m’énervent ! Pourquoi me parlent-ils, d’ailleurs ? Est-ce que j’ai une tête de conseillère en pastorale ? C’est le plus costaud qui finit inévitablement par m’accoster, le mini reste muet et se contente de rire des vannes de l’autre.

– Tiens ! Ma préposée préférée. Tu fais un shift de soir jusqu’à minuit, mon petit vampire ? J’espère que quelqu’un t’attend à la sortie. Tu es venue à bicyclette ? Je t’ai vue arriver sur ton joli petit vélo mauve l’autre matin. On devrait faire une randonnée ensemble, un de ces jours.

– Attends-moi à la sortie, toi, sans ton copain, je vais te régler ton compte une fois pour toute, épais. Je vais t’arracher la langue avec mes dents et rouler dessus avec mon « joli petit vélo mauve ».

Évidemment, je ne dis pas ça, je ne dis rien, même si ça me démange, j’oblige seulement ma bouche à croasser un semblant de rire. L’envie me titille de lui faire un croc-en-jambe quand les portes s’ouvrent au premier étage, mais je pourrais me fracturer la cheville contre le mollet de monsieur Gym.

– Bye, là, essaie de ne pas t’endormir sur la job. Si ça te prend, rêve de moi.

– J’ai d’autres fantasmes, je ne te dis pas lesquels. (Te couper la bite et en faire une bouillie pour le plateau des patients de la psychiatrie, mais ça ne serait jamais assez pour en nourrir même un seul, parce qu’elle est sûrement toute petite).

– Tu travailles demain ?

– Rien de moins sûr, je suis sur appel.

– Je te trouverai de toute façon. Ciao, ma belle.

Il lâche enfin la porte et suit son copain en souriant benoîtement, comme s’il avait fait une touche ou marqué un point au bowling. Je suis découragée. Ce genre de plaie sévit partout dans l’hôpital, à croire que les germes fécondent les dadais à la pelle.

C’est la cohue autour du poste. Les préposés de jour finalisent leurs dossiers et ceux de soir en prennent connaissance. Tout le monde parle en même temps et dans plusieurs langues, ce qui produit un brouhaha infernal ; c’est à se demander comment ils font pour se comprendre dans ce Babel médical. Je n’ai qu’une hâte : qu’ils s’en aillent au plus vite. J’aime la tranquillité des unités de soins quand le personnel diurne s’en va, emportant avec lui fatigue, humeurs toxiques et aisselles malodorantes.

Les visiteurs arrivent ensuite petit à petit, animent les chambres, ajoutant un peu de couleurs et de vie autour des malades tout pâlichons dans leur jaquette bleue qui laisse voir leur derrière, parce qu’il faut être contorsionniste pour les nouer comme il faut. Pourquoi des jaquettes bleues, au fait ? En rêvant de patients multicolores, je distribue les plateaux de nourriture insipide qui répandent une odeur indéfinissable dans le couloir, mais les patients sont toujours contents de me voir arriver. C’est le seul moment du jour où ils ont l’impression d’être à l’hôtel. Ils se rendent compte qu’ils en sont bien loin quand ils enlèvent le couvercle de leur plateau et découvrent les purées, la viande noyée dans sa sauce sans assaisonnement et le petit pouding beige.

C’est la première fois que je suis affectée à l’étage des soins prolongés. Personne ne veut travailler là. La plupart des patients ont entre 40 et 190 ans et sont non autonomes ou en perte d’autonomie, dans tous les cas, ils ont besoin de soins médicaux et en paient la note. Ils attendent qu’une chambre se libère dans une vraie maison de soins de longue durée, un hospice quelconque où ils seront aussi bien traités que des animaux domestiques. Certains se trouvent là depuis des mois, ils sont fondus dans le décor. Couchés dans leur lit comme s’ils s’exerçaient à prendre la posture cercueil-pédic, ils fixent le plafond en étreignant un ourson en peluche ou un chapelet. Dans le but de les distraire un peu, on les corde le long des murs du couloir, dans des fauteuils roulants ou adaptés. Pour les aider à rester assis, ils sont parfois soumis à la contention. Ils observent ce qui se passe, c’est-à-dire rien, la plupart du temps. Pour faire joli, un aquarium a été installé face au poste et paqueté de poissons qui tournent sur eux-mêmes ou font du surplace, l’air hagard, la bouche entrouverte ; ils observent ce qui se passe, c’est-à-dire rien, la plupart du temps.

S’ils ont d’assez bons yeux, les patients lisent les romans à l’eau de rose ou les magazines obsolètes que les bénévoles leur apportent. Les livres de mots mystères ont beaucoup de succès, les mots croisés demandent un effort supplémentaire que la plupart hésitent à exiger de leur cerveau endormi. Principale distraction : la télévision dans la salle communautaire, s’ils ne peuvent se payer le luxe d’en avoir une dans leur chambre, suspendue au mur, tel un vautour les surveillant. Les boîtes de jeux de société s’empoussièrent sur les étagères, faute d’intérêt et de partenaires. Les plus chanceux reçoivent des visites. Leur visage s’éclaire alors, comme si une douce décharge électrique réanimait leur corps ; ils se redressent, ouvrent les bras et la bouche, ils bougent, ils parlent, ils ne sont pas (encore) morts !

En ramassant les plateaux dans les chambres, je me sens émue à la vue d’un octogénaire coiffé d’une houppette hirsute qui lui fait une bouille comique à croquer ; il n’arrive pas à enlever le couvercle de plastique qui protège la tasse de café. Les doigts noueux et arthritiques de l’homme s’échinent sur le récipient qu’il risque de renverser sur ses genoux. Sa bavette est constellée de sauce brune et de morceaux de légumes. Le genre de patient qui fait fuir les préposés de l’équipe volante, comme si le fait d’être de passage sur un étage enlevait la motivation requise pour s’occuper des patients « spéciaux, difficiles, pas le fun ». On n’est là que pour un jour, un soir, on ne s’implique pas, on invoque le fameux détachement. Je dépose mon fardeau et viens en aide à monsieur Gouin, c’est le nom qui est affiché au-dessus de son lit, qu’on dirait calligraphié par un manchot. En m’approchant de lui, je remarque les poussières microscopiques qui flottent dans le halo de lumière émanant de la lampe de chevet. Un fil d’araignée se balance à l’angle d’une fenêtre. Mais où est l’araignée ? Et les responsables de l’entretien ménager ?

– Je ne suis pas fou, vous savez, j’ai juste un problème avec mes articulations ! Je veux qu’on arrête de penser que je suis fou parce que j’ai du mal à manger et que j’en mets partout ! Et qu’on arrête de m’appeler « Pingouin » dans mon dos. Je ne suis pas sourd non plus !

– Monsieur Gouin, je sais bien que vous n’êtes pas fou et que vous n’êtes pas un pingouin. Et laissez-moi vous faire une confidence : je suis la plus folle de toutes !

– C’est vrai que vous avez l’air d’une folle authentique, hé ! hé ! hé !

– Hé ! hé ! hé ! C’est sûr ! Merci pour le compliment.

Je m’empare de son plateau en ricanant sur le même ton pour lui montrer que nous sommes complices et place sa tasse de café bien en équilibre sur la table de chevet, entre le biscuit sec et la bouteille d’Ensure non entamée. J’enlève le couvercle récalcitrant et verse le paquet de sucre que monsieur Gouin me tend. Je suis face à un original, c’est clair. Il est distrayant pour certains préposés, mais il est le cauchemar des autres. Moi, ça me plaît bien. Il porte la tasse de plastique à ses lèvres en tremblant et me regarde du coin de l’oeil, pour voir si je le guette. Il esquisse un sourire victorieux : il n’en a pas renversé une goutte !

– Restez donc un peu, entre fous, on s’amuse !

– J’aimerais bien, mais je dois m’occuper de vos compagnons. On n’est que deux préposés sur l’étage en ce moment. Toute la soirée, en fait.

– Ah oui, les autres fous, ha ! ha !

– C’est ça, eux autres, ha ! ha !

Il est attendrissant, avec son pyjama violet à rayures roses. Pour un peu, j’en tomberais amoureuse, j’envisagerais une demande d’adoption grandpaternelle. Je n’ai pas connu mes grands-parents. J’aime les personnes âgées ; elles me consolent de ce manque. Content, monsieur Gouin m’envoie la main. Ses doigts ressemblent à des tubercules pétrifiés. On ne lui avait pas accordé une telle attention depuis longtemps.

– Je vous aime, vous. J’espère que vous resterez et que l’autre s’en ira !

– Ne médisez pas en faisant des compliments, monsieur Gouin.

– Je ne médis pas, je dis ce que je pense. Pensez-vous qu’à mon âge, je vais commencer à me retenir ? À quoi bon ? On ne m’écoute pas, de toute façon.

– Je vous écoute, monsieur Gouin, j’ai tout à fait compris ce que vous dites. Moi aussi, je pense qu’il faut dire les choses qu’on ressent.

– Je le sais, vous avez les bonnes oreilles, pas les oreilles qui se ferment dès qu’une bouche édentée s’ouvre pour parler, comme s’il allait en sortir une langue étrangère. Quoi, est-ce que je risque l’euthanasie pour avoir dit la vérité ? L’autre est un cerbère, un point c’est tout.

– D’accord, mais ne le dites pas trop fort, les murs ont des oreilles, ici, et pas ces bonnes oreilles dont vous parlez.

Il saisit mon poignet, plutôt fortement pour un homme aussi frêle et me force à me pencher vers lui.

– On va bien s’entendre, vous et moi. On va avoir des discussions.

Il met l’accent sur le mot discussion, comme s’il voulait s’assurer que j’en saisis bien la portée. Discussion dans le sens de dialoguer et non pas de papoter, je sais. Je ne veux pas le décevoir en lui disant que je ne suis peut-être là que pour un soir, alors j’acquiesce d’un signe de tête, pour lui signifier que je suis sa complice et que non, je ne dirai rien à ses bourreaux, même sous la torture. Il me fait un clin d’oeil satisfait et s’empare d’un livre dont il me montre la couverture : Les désarrois de l’élève Törless, de Robert Musil. J’ai un mouvement de recul : c’était mon livre fétiche à 16 ans, une sorte de roman initiatique sur l’adolescence qui m’avait fascinée au point de remplacer, dans mon coeur, les écrits de Hermann Hesse, dont j’étais une adepte finie. Je me retiens de lui arracher le livre des mains, pour voir s’il ne s’agirait pas de mon exemplaire égaré, étant donné que ce bouquin est épuisé depuis des lustres, et donc pratiquement introuvable. Je ne sais pas s’il comprend mon langage secret ou quoi, mais il ajoute, alors que je me lève :

– Je vous l’ai dit, on va bien s’entendre, au cas où vous ne m’auriez pas cru. On va avoir des discussions philosophiques.

Un peu troublée, comme je le suis toujours dès qu’une certaine magie rompt la routine de la vie pour en bousculer les choses ordonnées, je continue ma tournée, passe d’une chambre à l’autre, me présente par mon prénom deux fois plutôt qu’une, surdité oblige, je prodigue des sourires à tout vent. Je me sens de super bonne humeur ! Un visage las s’illumine, un autre demeure dans l’ombre de ses pensées. Je n’avais jamais vu autant de vieillesse rassemblée dans un même endroit. Cela me rappelle la fois où j’étais allée au cinéma pour la représentation de midi. J’étais tombée sur une séance mamans-poupons. Voir tant de bébés réunis dans une même salle m’avait étonnée et réjouie, jusqu’à ce que les pleurs de l’un entraînent ceux d’un autre et ainsi de suite, et que je doive lire sur les lèvres des acteurs pour comprendre ce qu’ils disaient, en plus d’endurer l’odeur de caca qui attaquait mon nez sensible par petites brises. Ici, il ne s’agit pas de larmes et de couches, ou peut-être bien que oui, mais surtout de solitude, d’ennui, d’attente.

L’infirmière-chef, madame Vazin, est assise au poste, pendant que ma collègue et moi finissons de rapatrier tous les plateaux. Je me suis présentée à elle en bonne et due forme à mon arrivée, j’ai serré une main molle qui m’a rappelé ma poitrine quand elle n’est pas soutenue par des demi-cercles de métal et elle m’a souhaité la bienvenue avec une mine de déterrée. Ça ne m’a fait ni chaud ni froid, car je sais qu’elle doit être là depuis cent ans et qu’elle compte les jours qui séparent celui-ci du moment de sa retraite, comme plusieurs le font, à grand renfort de billets de loterie, espérant ainsi rapprocher ce jour béni. Elle a le nez plongé dans un dossier, ou est-ce un magazine de mode affichant des robes qu’une femme ayant un poids santé ne pourra jamais porter ? Pourquoi ne fait-elle pas une petite ronde dans le couloir, pour deviser un peu avec les patients qui n’ont pas de visiteurs ? Autant dire presque tous ! C’est la question qui me turlupine, alors que je suis déjà en sueur. Le printemps est arrivé, amenant avec lui une chaleur inattendue, mais les calorifères chauffent toujours. On n’ouvre aucune fenêtre, dans cette unité ? Hors de moi, je vais au bout du couloir et entrouvre celle qui donne sur le parc. Une brise pénètre dans le hall, fait voleter quelques poussières, quelques microbes.

– Madame Mélisse ! Madame Mélisse !

– Oui, oui, j’ai entendu, pas besoin de gueuler, toutoune, tu déranges tout le monde. Et puis, lâche-moi avec ton madame.

Je ne dis pas ça, je respecte l’autorité, même quand elle, elle ne me respecte pas, et qu’il me vient des idées de perforations mortelles à la seringue. Je me retourne quand même pour voir l’infirmière qui me fait signe de fermer la fenêtre en agitant un bras qui ferait le bonheur de cannibales affamés. Elle crie plus fort qu’il ne faut en détachant les mots et les syllabes, comme si elle s’adressait à une pensionnaire apathique, sénile et dure du cornet :

– Ça pro-duit des cou-rants d’air !

– C’est le but. On n’a pas tous un ventilateur dans la face pour se rafraîchir comme vous, qui ne foutez rien, et Dieu sait que ça vous ferait du bien de bouger votre gros derrière.

Je ne dis pas ça non plus, je sais fort bien que les remarques impolies, adressées aux supérieurs, marquent le dossier de l’employé au fer rouge, autant que si on se faisait prendre à voler un stylo ou de la morphine. Je me contente de refermer la fenêtre, heureuse d’avoir profité d’un peu d’air frais. Et puis, c’est l’heure de ma pause. Dans l’empressement, j’ai oublié de prendre mon portefeuille. Par chance, j’ai au moins emporté mon lunch, sinon j’aurais été bonne pour le plateau qu’un patient n’aurait pas touché, le recours ultime, l’expérience d’humilité culinaire par excellence. L’infirmière-chef Vazin, regrettant sans doute d’avoir été rude avec moi, la nouvelle recrue qu’elle risque fort de revoir dans son unité, me tend une pièce de deux dollars : « Garde-les, tu me les rendras un de ces jours. » Parfois, elles sont comme ça, imprévisibles.

J’ai à peine le temps de descendre à la cafétéria, d’acheter un café et un biscuit aussi gros qu’une tranche de jambon, puis de remonter à mon étage, que les quinze-minutes-pas-plus allouées sont déjà écoulées. En sortant de l’ascenseur, je rencontre un préposé à l’entretien ménager qui me dit vaguement quelque chose. Je connais, de manière obscure, tous les préposés de la secte des Vadrouilles, mais je ne parviens jamais à mettre un prénom sur un visage. Il me hèle et se dirige vers moi en agitant un chiffon blanc, comme s’il s’agissait d’un drapeau de la paix. La guenille est tellement imbibée de produit germicide qu’un effluve parvient jusqu’à mon nez et me décape les muqueuses. À moins que ce ne soit son haleine ; il n’a pas lésiné sur le rincebouche non plus. À quoi bon, je peux sentir des années de nicotine et même les voir, sur l’émail jauni de ses dents.

– Tu n’es pas une amie de Pénélope ?

– Euh, oui.

– Elle a changé d’unité, je ne la rencontre plus. Où est-ce qu’elle est rendue ?

– Pourquoi veux-tu savoir ça ?

(Ne me le dis pas, je connais la réponse, cochon.)

Pénélope est une fille dont on se dit, après l’avoir rencontrée une fois seulement : « Si cette fille n’existait pas, est-ce que j’aurais envie de l’inventer ? » On ne peut répondre à la question, à moins d’avoir envie de coucher avec elle. Je connais Pénélope depuis ma tendre enfance et je n’ai jamais eu envie de coucher avec elle. On s’accepte l’une et l’autre malgré tous nos petits travers, mais avec le temps, je reconnais que j’y penserais par deux fois avant de laisser entrer la Pénélope d’aujourd’hui dans mon intimité. Pour toutes sortes de raisons. Pénélope tangue sans arrêt entre la planète immense des désirs et l’îlot minuscule de la profondeur. Elle peut se montrer atterrante de superficialité, et l’instant d’après, afficher une sensibilité et une générosité à fendre le coeur. Nommée l’infirmière auxiliaire « la plus sexy dans son uniforme » par les gars de l’entretien ménager, elle a couché avec la moitié du personnel mâle de l’hôpital. C’est ce qui est véhiculé par les mauvaises langues, et les autres aussi.

– Elle est aux soins palliatifs.

– Elle y a eu un poste ?

– Non, elle est en phase terminale.

Sur ce, je tourne les talons sans attendre sa réaction, en réprimant un sourire de satisfaction. Je n’ai aucun mal à imaginer sa lippe pendante, pas besoin de la voir en direct. Une nouvelle rumeur est sur le point de naître.

Ginette, ma collègue préposée, empile des paquets de couches sur un chariot avec une expression sinistre. Si elle ne portait pas d’uniforme, on pourrait la confondre avec un bénéficiaire échappé de l’unité psychiatrique. Les imprimés enfantins qui décorent le tissu rêche de cet uniforme, des Betty Boop en tenue de nuit, me rendent d’ailleurs songeuse ; était-il en solde ou l’a-t-elle délibérément choisi ? J’ai bien envie de faire une blague pour la dérider, mais je devine que le sens de l’humour, noir ou autre, ne fait pas partie de ses outils de communication.

– Qu’est-ce que tu as ? Ça ne va pas ou quoi ?

– Maudit que c’est plate, travailler dans cette unité. Y a pas d’action, personne ne bouge, la moitié des patients sont déments, pas moyen de jaser.

– Bien, tu n’as qu’à en mettre, de l’action. Promène-toi, va leur parler, ils n’attendent que ça, d’être un peu réveillés.

Je me demande pourquoi je lui ai dit ça, vu qu’elle-même a l’air complètement endormie.

– On est mieux de ne pas les réveiller, justement ; après, ils ne nous lâchent plus. Ça paraît que tu ne travailles pas ici à plein temps.

– Est-ce que tu as pensé que toi aussi, un jour, tu vas être vieille, très, très vieille, et que tu te retrouveras peut-être dans ce genre d’endroit (avec des airs bêtes comme toi en guise de préposés) ?

– Je vais me flinguer avant que ça arrive, garanti, ma fille.

(Flingue-toi donc tout de suite.) Je déteste me faire appeler ma fille.

– Si tu aimes tellement ça, travailler dans ce mouroir, y a une fille qui s’en va en congé de bébé dans deux jours. Y sont pas capables de trouver quelqu’un, ça se comprend, c’est pire encore que les palliatifs. Bon, je vais en fumer une.

(C’est ça, accélère les choses, tu n’auras pas besoin de flingue.) Cette fille me rend déjà folle, elle est trop typique, tellement prévisible. Si je veux passer la soirée en demeurant sereine et concentrée, je dois mettre en marche la DLB, une technique dont je me sers pour me préserver : dans la bulle. Un tampon entre moi et les assauts extérieurs, qui les absorbe ou sur lequel ils rebondissent sans me toucher, une enveloppe protectrice qui fonctionne une fois sur deux, étant donné mon hypersensibilité à la bêtise. Hypersensibilité étant une manière élégante pour dire intolérance.

J’ai côtoyé des dizaines de préposés pareils à Ginette, qui ont cette attitude déplorable et déprimante. Ça me tue. S’ils n’ont pas la vocation, et elle est peut-être nécessaire pour s’occuper des patients, ils n’ont qu’à aller nettoyer les chiottes, tiens. D’autant plus que c’est aussi payant. Bon, j’exagère en parlant de vocation. À mon avis, personne ne se dit un matin en se réveillant : « Putain ! J’ai reçu l’appel, je sais enfin ce que je vais faire de ma vie dérisoire : je vais me rendre utile à la société et devenir préposé aux bénéficiaires et essuyer de la merde jusqu’à la fin de mes jours et être heureux à mort ! » Cela m’étonnerait que ça se passe comme ça, mais disons qu’il faut quand même aimer un peu les gens pour pratiquer ce métier. J’exagère encore quand je parle de merde, c’est juste que c’est ce qui vient à l’esprit de ceux qui ignorent de quoi il en retourne vraiment, qui imaginent que nous nageons dans les couches par-dessus la tête à longueur de journée, ce qui est faux. Nous nageons aussi dans les plaies, ouvertes, refermées ou cousues à la broche, les mauvaises haleines et les odeurs corporelles désagréables, les ongles d’orteils pas coupés depuis dix ans et les regards désespérés, fatigués, et les yeux qui disent qu’ils n’en peuvent plus de devoir occuper une chambre avec un ronfleur ou un pétomane et de se faire perforer de haut en bas.

– Tu veux une bande dessinée pour ta pause ? J’ai un Calvin and Hobbes. C’est totalement drôle et brillant ! Ce sont les aventures d’un petit gars dont le tigre en peluche prend vie quand il est seul avec lui. Ils s’amusent en philosophant.

– T’es folle, je ne lis pas ces trucs-là, des comics. C’est pour les bébés. Merci quand même, l’infirmière-chef m’a prêté le dernier Elle Québec, y a un spécial mode « Uniformes d’hôpital dernier cri ». Et j’ai un gratteux à gratter. J’espère que cette fois, ce sera la bonne, que je me tire d’ici au plus vite.

Prévisible, prévisible. Furieuse, je me retiens de lui botter les fesses pour faciliter sa sortie. J’ai eu beau pratiquer toutes les techniques de méditation et de visualisation pour m’aider à trouver un juste milieu, l’endroit béni où se terre le détachement, je n’y parviens pas. Mon esprit critique persiste à me mettre des bâtons dans les roues. Dans un hôpital, les plus malades ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit. On dit ça pour rire, mais ce n’est pas drôle, car c’est la triste réalité. Encore la semaine passée, un de mes collègues préposés a pété un plomb, son antidépresseur n’ayant pas fait effet. Il a lancé un urinal sur un infirmier qui critiquait sa lenteur d’exécution, en utilisant un langage, comme on dit, coloré. J’étais là, je n’ai rien pu faire, sinon de prendre mon collègue par le bras et de l’emmener dans une salle de bain, le temps qu’il se calme. En temps normal, c’est un excellent employé qui ne lance rien à la tête des autres, et l’urinal en question était vide, mais la direction n’a pas considéré ces données et il a été suspendu pour une semaine. Au milieu de cette semaine, on a appris son suicide. Une anecdote parmi tant d’autres, un sujet de conversation inépuisable pour les heures de pause.

Je me demande si ce n’est pas à cause de cette Ginette que le recrutement dans cette unité de soins est si difficile. Il y a des moutons noirs, des indésirables chez les préposés aux bénéficiaires, avec qui personne n’a envie de faire équipe et ils sont connus. Je m’accuse de les faire connaître, étant donné que je fais partie de l’équipe volante et que je goûte à tout, pas que je sois la pire des médisantes, mais il faut bien faire sortir la vapeur. Les réputations se font et se défont à toute vitesse, dans un hôpital où le cancan est l’activité préférée. D’où l’importance, entre autres choses, de ne pas ébruiter les détails de sa vie personnelle et de s’efforcer d’offrir une figure avenante, même si on n’est pas sous antidépresseur.

Je vais faire un tour dans la salle communautaire, d’où proviennent des bruits de voix. La guerre est déclarée entre une petite dame, dont le visage ressemble à un raisin de Corinthe sorti d’une boîte des années 1920, et un monsieur au ventre saillant qui accapare la télécommande. Madame Couillard veut écouter son quiz, « c’est bon pour le cerveau », monsieur Parizeau veut voir les starlettes à une émission de variétés, « c’est bon pour le moral ». C’est évidemment à moi de jouer au shérif.

– S’il n’y a pas moyen de vous mettre d’accord, vous écouterez le téléjournal. C’est bon pour votre cerveau, un peu moins pour le moral, c’est vrai, mais la rubrique artistique s’en vient. Ou alors l’un de vous deux fait un compromis.

– Je suggère que ce soit elle.

– Vieux schnock ! C’est toujours lui qui décide. Il n’a qu’à se faire acheter des revues pornographiques par les bénévoles, s’il veut absolument se remonter le moral à coup de poupounes. Pitié, mon jeu-questionnaire est déjà commencé !

– Bon, O.K. On écoute le quiz et ensuite, mon cher monsieur Parizeau, vous pourrez regarder l’émission de votre choix. Il y a le câble. Je ne peux pas croire que vous ne trouverez pas une autre émission de variétés à sept heures ! Allez, soyez gentil, hum ?

Je lui fais de beaux grands yeux en papillonnant des cils, au risque d’une crampe de la paupière, et il me remet docilement la télécommande en cherchant des yeux ma poitrine, indécelable sous les plis de mon uniforme. Je lui tapote l’épaule en lui disant combien il est gentil et en me retenant de lui dire combien il est cochon. Une chose de réglée.

La soirée passe lentement, « on dirait que les minutes sont devenues des heures », ronchonne Ginette qui n’a pas gagné le gros lot. Elle se console en grattant consciencieusement les carreaux d’un énième billet à l’aide de son ongle artificiel, sans se soucier de saloper le plancher avec les épluchures. « J’ai gagné un autre billet ! Ça te dérange que je te laisse seule cinq minutes ? J’irais le chercher tout de suite. Si c’est un gagnant, je te donne cinq pour cent. » Je ne peux qu’acquiescer, c’est si gentiment demandé, et puis cinq pour cent de zéro, c’est mieux que rien. J’en profite pour faire le tour des chambres, je borde quelques petits vieux, change quelques couches, m’assure que tout va bien. J’ai de l’affection pour eux, ce qui me dépasse ; je veux travailler là, je veux côtoyer cette vieillesse délaissée. Les derrières à la peau plissée, les bouches édentées qui balbutient et les tremblements ne me font pas peur. Ils témoignent d’une réalité qui sera peut-être un jour la mienne, si je ne meurs pas avant ma ménopause.

Assis derrière le poste, un médecin aux cheveux grisonnants, que je n’avais jamais vu auparavant, est absorbé dans le dossier qu’il feuillette, autant que s’il lisait le roman d’une vie, ce qui est probablement le cas, vu l’épaisseur des trois tomes dudit dossier. C’est le gériatre de garde, sans aucun doute. La tranquillité qui émane de son silence me trouble, m’incite à ne plus bouger et à m’en imprégner. Je ne vois pourtant que ses cheveux coupés en brosse, la nuque propre qui surplombe un dos large et droit sous l’habituel sarrau blanc. Sa présence est solide, on dirait qu’il a physiquement été conçu pour être là. Il s’insère parfaite- ment dans l’environnement, tel un morceau de puzzle, alors que chef Vazin dépasse de partout. Je me suis souvent interrogée sur ce qui peut bien motiver un médecin à se consacrer à la fin de la vie ou à ce qui précède cette finalité. Il faudra que je le lui demande, un de ces jours, s’il s’agit d’un médecin parlable. J’aime connaître les motivations des gens, à défaut de toujours comprendre les miennes.

Je suis tirée de mon état hypnotique par l’infirmière-chef qui, depuis un moment déjà, exécute une espèce de pantomime étrange, visant de toute évidence à attirer l’attention du gériatre. À demi cachée par un chariot métallique débordant de draps, de couches, de contenants à dentiers et de linge divers, je continue mon observation, me donne la permission de faire une pause : je suis comme au théâtre. Ma place est payée, j’ai travaillé suffisamment fort depuis mon arrivée pour la mériter. Et la pièce à laquelle j’assiste m’enchante.

Une infirmière-chef, Mireille Vazin, femme dans la cinquantaine et célibataire malgré elle, cherche par tous les moyens et depuis des années à séduire un M.D… À son grand malheur, seuls les préposés à l’entretien ménager haïtiens, africains ou jamaïcains, elle n’arrive pas à faire la différence, semblent s’intéresser à elle. Justement, entre en scène un vadrouilleur coiffé de dreads. Il nettoie le plancher autour d’elle en sifflant No Woman No Cry, ce qui a tout l’air d’irriter l’infirmière, en plus de contrecarrer ses plans. Elle zieute le nouveau gériatre depuis un moment, un être mystérieux, discret, et surtout non marié, selon les rumeurs. Personne n’en sait trop sur lui, sinon qu’il vient d’un hôpital situé en région, ce qui ajoute de l’altruisme à son aura. Il a fait le sacrifice de sa personne. Il n’est pas snob et il a dû revenir dans la grande ville pour des motifs personnels. On parle de divorce, de faute professionnelle, d’écoeurement, on spécule, sans trouver de quoi il s’agit exactement. L’infirmièrechef, en cette soirée de morosité, fait preuve d’une hardiesse qu’elle ne se connaissait pas : elle défait avec fébrilité la cellophane qui emprisonne une minuscule boîte toute neuve de Laura Secord. C’est son péché mignon, elle se les offre elle-même en faisant croire que ce sont des cadeaux venus « d’en haut ». Les coins de sa bouche sont relevés, comme s’ils étaient brochés sur ses joues, ce qui révèle enfin sa capacité à sourire. Puis, dans un geste poignant d’abnégation suprême de sa gourmandise, puisqu’elle les mange presque toujours en cachette, elle tend la boîte au gériatre avec une grâce que lui envierait un hippopotame en chaleur. Elle ignore bien sûr l’infirmière auxiliaire et les préposées, qui ne méritent pas un seul des petits chocolats provenant de cette boîte divine ; elle est réservée à la monarchie médicale, c’est-à-dire elle et ceux dont le salaire est bonifié de toutes sortes de primes contestables, mais indiscutables. Une expression d’indifférence traverse le visage du gériatre. Il examine les chocolats, comme s’il ne comprenait pas de quoi il s’agissait précisément, puis regarde la face ruisselante de servitude de l’infirmière-chef, revient à la boîte et pige dedans. Il ne se gêne pas, il en prend au moins quatre, en faisant bruire les petits papiers bruns. L’infirmière-chef voit le contenu de sa boîte être réduit du quart et tente de conserver un faciès avenant, alors qu’elle bout. Le rideau se ferme en même temps que la boîte, puisqu’il faut sauver le peu qu’il reste. Je me délecte de la scène finale, félicite intérieurement le médecin qui a un grand sens de l’humour et je ne peux retenir un rire aigu ; la fatigue commence à amoindrir mes facultés et me prive de mes inhibitions. Ce son inopiné qui, je le conçois, semble plutôt provenir de la gueule d’une hyène que de la bouche d’une jolie fille (moi), attire l’attention des patients qui ne sont pas encore au lit et du personnel derrière le poste. Toutes les têtes se tournent simultanément dans ma direction ; j’ai enfin la chance de voir le visage du médecin.

 

La suite dans le livre…

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