David Goudreault, le slameur qui fait rimer intervention avec passion

Déterminé à dépoussiérer la poésie, David Goudreault, lauréat de la cinquième Coupe du monde de slam, enseigne les métaphores, les assonances et les allitérations à des adolescents, qui en redemandent. L’ex-délinquant reconverti en travailleur social a un outil : la puissance des mots.

Quand intervention rime avec passion
Photo : J.-F. Dupuis

Gesticulant comme un rappeur du Bronx, David Goudreault entonne avec énergie et émotion : « À fond que je suis cucu et cheezy / Mais si elle ne peut te porter espoir / Je l’ai dans le cul la poésie. »

En ce matin frisquet et humide de septembre, capter l’attention d’une vingtaine d’adolescents mal réveillés après une nuit d’orage sous la tente s’annonçait ardu. Mais le roi des rimes et des calembours a frappé dans le mille avec sa pièce « Mathys », tirée de son album À]pprofon[dire.

Réunis dans la grange du parc de la Gorge-de-Coaticook pour un atelier de slam, les jeunes, des élèves de 3e secondaire du collège de l’Assomption en camping dans le cadre d’une sortie inscrite à leur programme d’études, se concentrent sur les paroles de David Goudreault, ex-toxicomane reconverti en travailleur social.

Après cette introduction rythmée, le jeune homme de 32 ans, jeans, chandail rayé et traits enfantins qu’une barbe clairsemée ne parvient pas à vieillir, se présente brièvement. Évoquant à peine sa victoire à la cinquième Coupe du monde de slam, tenue en juin 2011 à Paris – prix qui a eu des échos jusqu’à Québec, où il a été décoré de la médaille de l’Assemblée nationale l’automne suivant -, il s’empresse d’interpeller les jeunes : « Qu’est-ce que la poésie ? En avez-vous déjà lu dans vos cours ? »

« On a étudié Émile Nelligan. C’était pas ben bon, parce que je ne comprenais rien », avoue Benjamin, 14 ans, une casquette des Expos placée avec style sur ses cheveux blonds.

Fin pédagogue, David Goudreault, intervenant auprès des jeunes du cégep de Sherbrooke, profite des réponses obtenues pour introduire quelques notions. « Écrire de la poésie, c’est produire un texte avec l’intention d’y mettre du sens ou de la beauté, résume-t-il simplement. Au moment où vous l’écrivez, c’est un poème, mais lorsque vous le « performez », il devient un slam. »

L’artiste, originaire de Trois-Rivières, parle ensuite d’Homère. « Pas Homer Simpson », précise-t-il avec humour. Homère, le personnage de l’Antiquité grecque, un des plus vieux « slameurs » de l’histoire, qui récitait ses poèmes sur la place publique dans le but de divertir les habitants de la cité, explique-t-il. C’est exactement l’objectif recherché par les nouveaux « poètes de l’oralité », qui sont apparus dans les années 1980 aux États-Unis.

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Au Québec, ils s’affrontent lors de concours de plus en plus populaires, où les règles sont strictes : les textes doivent être originaux, être présentés sans accessoires et ne pas durer plus de trois minutes. Des juges choisis dans le public par le « slamestre » – l’animateur de la soirée – évaluent les acrobaties linguistiques des athlètes de la parole.

« C’est le jeu le plus cruel du monde : on te note sur tes pensées les plus profondes », dit David Goudreault, qui admet parfois manquer de confiance en lui et qui a décidé, il y a plus d’un an, de délaisser les concours pour se consacrer à ses projets artistiques et à son boulot. Il vient d’ailleurs tout juste de publier deux recueils de poème, un au Québec et un autre en France, pays qu’il visite de plus en plus souvent pour monter sur scène avec Grand Corps Malade et donner des ateliers à des écoliers de l’Hexagone. 

Même s’il apparaît aujourd’hui évident que les deux activités sont complémentaires, David a longtemps cherché à dissocier l’artiste et le travailleur social, de crainte d’être étiqueté comme artiste engagé. L’idée qu’il peut porter les deux casquettes a peu à peu fait son chemin. Ses ateliers de slam dans les écoles, les maisons de jeunes et les centres de détention sont le plus bel exemple de cette interdisciplinarité nouvellement assumée. « Les cours de slam devraient être officiellement utilisés comme outil d’intervention ! » plaide l’ancien délinquant, pour qui l’écriture a servi d’exutoire.

Lorsque l’ambiance dans la grange s’est réchauffée, David Goudreault annonce que c’est au tour des élèves de prendre la parole. « Vous avez le coffre d’outils assez plein pour commencer à créer un brin. »

Le sujet est libre, et la présentation devant la classe volontaire. Le maître de cérémonie insiste cependant pour que tous les jeunes repartent avec un poème de leur cru. Charlotte, une petite brune, s’avance timidement. « Le suicide, c’est une maladie / Je ne veux pas te perdre / Reste ici, tu es mon ami. » Pressentant la note que le jury attribuera à la jeune poète, un élève chuchote : « C’est un 10, c’est sûr. »

« Suicide, homophobie, consommation, deuil, amour, amitié… » À la fin de l’atelier, David Goudreault énumère les sujets abordés par les adolescents. « Si j’avais voulu, en tant qu’intervenant social, parler d’un de ces sujets à un groupe, je n’y serais jamais parvenu aussi efficacement », constate-t-il humblement.