De l’art de bien parler « français »

Les Français sont prêts à jaser de tout, même d’argent, si on sait dans quel contexte en parler. Et si on comprend deux choses très simples sur le bonjour et le sens caché du mot non.

Crédit : L'actualité

Alors que les Français s’apprêtent à fêter le 14 juillet, il est plus que temps de revisiter la question du parler « français », ou plus exactement la manière dont les Français parlent. On fait habituellement beaucoup de cas des anglicismes et de l’accent, mais il est nettement plus important de considérer ce qu’ils disent et ne disent pas.

Je dois d’ailleurs confesser que si j’ai écrit un livre sur ce sujet il y a quelques années*, c’est parce que je me suis salement buté à ce problème lors de mon premier séjour en France. Comme je l’ai découvert à mon grand dam, il est possible de passer deux semaines en France sans aucun contact notable avec les gens de la place. Pour dire les choses crûment, j’avais eu l’impression d’être ignoré comme du bétail.

Or, avec le recul, j’ai réalisé que si l’on m’avait ignoré ainsi, c’est parce que je me comportais comme un veau. Les Français sont prêts à jaser de tout, même d’argent, si on sait dans quel contexte en parler. Mais mon réel déblocage est venu quand j’ai compris deux choses très simples sur le bonjour et le sens caché du mot non.

Les Français ont la réputation d’être compliqués, et je l’ai moi-même écrit dans quelques livres. Mais à force d’examiner les Français, j’en suis venu à comprendre que leur mode de communication est finalement beaucoup plus simple que le nôtre. D’abord parce qu’ils ne prétendent pas que tout se vaut : ils mettent manifestement une prime sur une bonne élocution, une bonne maîtrise de la langue et une bonne culture générale. Mais aussi parce que leur conversation obéit à des règles universelles, un peu comme pour la table et la convivialité, qui lui sont intimement liées.

Mais avant d’en arriver là, il faut pouvoir dire bonjour. Le « bonjour » français est plus qu’une simple politesse. En jargon d’anthropologue, bonjour est un terme « phatique », c’est-à-dire un code. Habituellement, il signale trois choses : « je suis là », « j’entre dans votre bulle » ou « je m’apprête à vous parler ».

La notion de bulle est importante. Quand vous entrez dans un commerce français, vous n’entrez pas dans un établissement « public » qui est l’extension de la rue. C’est le contraire : vous entrez chez le commerçant. Il est donc très grossier de ne pas dire bonjour dans un commerce ou quand on s’adresse à un commis. Même dans un grand magasin, quand vous entrez dans le rayon de la vendeuse, vous êtes chez la vendeuse.

Avec les années, j’ai appris à dire bonjour (ou ses variantes) aussi souvent que possible. Quand j’ai l’impression d’en faire trop, j’en ai fait juste assez. Quel que soit votre accent, si vous commencez à essayer de leur parler avant d’avoir dit bonjour, vous risquez d’être mal perçu. Plusieurs Français installés au Québec retournent en France avec leur accent français et leurs manières québécoises, et ils se font ramasser comme des « pas bons » parce qu’ils oublient de dire bonjour.

Il n’existe que deux exceptions au bonjour. Si vous l’avez déjà dit, il faut dire autre chose, comme « rebonjour » ou « décidément ». Autre exception : si vous vous apprêtez à râler, il faut produire un autre terme phatique, le « râlâlâ » (parfois prononcé « rololo »). Ce n’est pas vraiment un mot, mais un bruit qui annonce qu’on s’apprête à râler et à se plaindre. En France, si vous commencez à râler ou à vous plaindre sans avoir dit râlâlâ avant, vous serez mal compris. Parfois, il suffit de seulement dire râlâlâ pour que la situation se corrige. Par contre, s’il s’agit de formuler une plainte au bureau des plaintes, vous devez commencer par bonjour, pas râlâlâ. À moins qu’il s’agisse de râler contre le bureau des plaintes.

Bonjour est la première clé langagière, que la plupart des étrangers ont du mal à percevoir. La seconde, c’est le « non », que les Français servent à toutes les sauces et sous toutes ses formes — « ça n’est pas possible », « ça n’existe pas ». En fait, les trois quarts du temps, le « non » et ses variantes ne signifient pas un refus : il veut dire « mais encore ».

Les Français disent « non » par réflexe parce qu’ils ne peuvent pas dire « je ne sais pas » à tout venant. C’est un tabou social très fort : la peur du ridicule s’exprime d’abord par la crainte de paraître ignorant ou stupide — une faute qui peut justifier un congédiement. Les Québécois, comme les Nord-Américains, ont la mauvaise habitude de dire qu’ils ne savent pas même quand ils savent, pour faire sympa parce que leur grand tabou social est d’être rejeté. On veut être aimé et accepté : d’où nos sourires Colgate un peu idiots à s’en déchirer le risorius. Les Français aussi aiment avoir l’air sympa, mais jamais au prix d’avoir l’air ridicules. Le non est donc leur bouclier antiridicule et ils vont faire tout un cinéma plutôt que d’admettre qu’ils ne savent pas.

Donc, quand ils vous disent non, l’attitude à prendre est de continuer à s’expliquer : d’où vous venez avec votre question, ce que vous en savez, pourquoi ça va mal, etc. L’essentiel est de leur donner le temps de réfléchir et de vérifier que vous n’êtes pas une menace. Une minute plus tard, ils vont commencer à vous dire « vous voulez dire que », « je pense peut-être que » ou « je connais quelqu’un qui ».

Une fois qu’on sait ça, il n’y a pas beaucoup de limites à la conversation, même pour des questions sensibles comme l’argent. J’ai longtemps pensé que les Français ne parlent pas d’argent, de travail. On entend ça souvent. Or, quand on connaît les Français, ils parlent au contraire constamment d’argent ou de boulot.

En fait, tout est question de contexte (pour simplifier, j’exclus ici le domaine des affaires, qui suit ses propres règles). Avec des gens qu’ils ne connaissent pas, les Français vont parler de l’argent « qu’ils n’ont pas ». Ils vont vous dire que c’est effrayant, que la vie est chère, qu’on ne peut plus vivre, les impôts, râlâlâ, ça va mal, que ça va mal. Sur une note plus positive, ils vont vite évoquer le système D, les « bons plans », les rabais, les soldes.

J’y vois un vieux réflexe paysan qui remonte aux siècles, pas si lointains, où les Français étaient taxés à la richesse apparente. Qu’ils soient d’Alsace, de Bretagne ou de Provence, la litanie est toujours dans les mêmes termes quasi universels. Considérez seulement leurs très nombreuses manifestations : neuf fois sur dix, ça se rapporte à l’argent qu’ils n’ont pas. Ce qui explique aussi pourquoi même la bourgeoisie française n’hésite pas à prendre la rue, voire à prendre le parti de la rébellion. Toutes les classes sociales françaises proclament l’argent qu’elles n’ont pas. Exactement le contraire de la bourgeoisie britannique, qui n’a jamais supporté la rue.

Le pessimisme affiché est aussi une de ces stratégies pour exprimer ce que l’on n’a pas, un peu comme les façades un peu « drabes » qui masquent bien souvent de très jolis jardins intérieurs. Plusieurs sondages récents montrent que les Français, à plus de 80 %, sont optimistes pour eux-mêmes et qu’ils aiment leur travail, en privé. Mais quand on leur demande de s’exprimer sur la société ou l’emploi, ils sont 80 % de pessimistes. La France est un pays d’optimistes de placard qui enfilent leur pessimisme le matin comme d’autres mettent une cravate.

Cette propension à parler de l’argent qu’on n’a pas nous ramène encore à la notion de bulle. En France, parler de son travail et de son argent, dire son nom, admettre qu’on ne sait pas, faire de l’humour avec une personne qu’on ne connaît pas, ça ne se fait pas. Mais exprimer une opinion, donner son avis, faire de l’esprit, faire étalage de sa connaissance est parfaitement acceptable.

Mais une fois que vous aurez passé un certain temps à converser de cuisine, de cinéma ou de votre région natale, et parfois à débattre avec des gens dont vous ne connaissez pas le nom, ceux-ci vont commencer à vous tendre des perches. Ils vont vous dire leur nom, ils vont faire un peu d’humour, vous parler de leur travail ou de leur famille. Quand ils font cela, ils sont en train de vous envoyer un signal. Ils sont prêts à vous accueillir un peu plus en privé dans leur bulle. Si vous leur renvoyez l’ascenseur, vous allez vite vous en faire des amis. C’est le meilleur que je vous souhaite.

*Ainsi parlent les Français, Robert Laffont, 2018.

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Ça me laisse toujours un peu perplexe lorsque l’on parle de « nos cousins » pour désigner les Français. À part la langue écrite, les Québécois ont peu de choses en commun avec les Français. Deux mondes différents, deux cultures différentes. Les exemples que vous citez illustrent assez bien le gouffre qui nous sépare.

ll faudrait également ajouter à ce palmarès l’amour du débat, inscrit profondément dans leur ADN et absent du nôtre. Je me rappelle d’ailleurs cette phrase éloquente d’une Française expatriée au Québec qui disait qu’en France lorsque le ton monte, la discussion commence alors qu’au Québec elle se termine.

« Les français aussi ont un accent»
Était-ce vous ….?
Voyez, étant québécois, je ne suis pas inhibé à dire que je ne sais pas, mais ça me taraude de retrouver
ce …. cet …. était-ce un livre, un article ,une entrevue, je ne me rappelle plus très bien.
Pardonnez-moi si ce n’est pas vous.

“Je me suis salement buté à“ est incorrect et vulgaire. On “bute sur quelque chose”.
Pour le reste, il y a à boire et à manger.