De l’utilisation du mot « pute » par la jeune femme moderne

Pour certaines filles « branchées », traiter une amie de « pute » n’a plus rien d’une insulte. C’est une forme d’ironie ou, mieux encore, une preuve de l’émancipation des femmes!

C’est un détail étymologique peu connu, mais le mot français « pute » vient d’un adjectif latin de la même famille que le verbe putere (être pourri, puer), ce qui en fait un proche cousin de mots comme « putréfaction » et « putois ». Il désigne aujourd’hui une prostituée, bien sûr, mais aussi une femme considérée comme facile et, par extension, quelqu’un qui est prêt à tout pour arriver à ses fins. Bref, autant dans ses origines que dans sa connotation, « pute » n’est associé à rien de très noble.

Contre toute attente, ce mot semble pourtant particulièrement à la mode en ce moment. Si vous fréquentez un certain milieu branché de la francophonie occidentale, vous l’entendez à la radio et dans la conversation de vos amis, vous le lisez dans des blogues, des forums de discussion et, en grosses lettres, sur le t-shirt d’un chanteur populaire (Jérôme Rocipon, du groupe Numéro#, pour ne pas le nommer). S’il y avait une Bourse des mots, « pute » serait un titre à surveiller.

L’utilisation du terme est certes encore un phénomène d’initiés. Comme le souligne Frédérick Galbrun, intervenant psychosocial qui a remarqué cette banalisation du langage à caractère sexuel, « ce qui surprend le plus, c’est qu’il est le fait de jeunes filles pour la plupart cultivées et fréquentant l’université. Parmi les jeunes en difficulté avec lesquels je travaille, je n’ai entendu personne dire ce genre de choses. » Mais quand on sait que les trendsetters, les gens dits « branchés », sont les créateurs des tendances qui gagneront un jour le reste de la population, il vaut la peine de s’intéresser à celle-là.

Catherine Bélanger, par exemple, fait partie de ce groupe d’initiés. Vingt-quatre ans, étudiante à l’UQAM, allumée. Enfant de la génération de féministes des années 1970. Avec sa sœur Annie, elle tient un blogue influent sur la scène musicale montréalaise et coanime 45 tours, la baladodiffusion du magazine multimédia indépendant P45. Même si elles s’en défendent, Catherine et Annie ont contribué à l’acceptabilité sociale de « pute ». Le mot s’est souvent glissé dans leur blogue, de manière plutôt gratuite, comme dans « Pute ! Tu as acheté un cadeau sans moi ! » Elles se décrivent aussi comme des « putes de lancement » (des pique-assiettes impénitentes fréquentant les événements mondains), expression qui a été reprise par d’autres dans la blogosphère montréalaise.
Assise devant une bière, Catherine, grande brune aux yeux verts, explique son usage désinvolte de ce mot lourd de sens. « Quand je dis pute, je ne pense pas à une prostituée. À la limite, ce n’est même pas une insulte. Quand j’ai traité ma sœur de pute, par exemple, elle ne s’est pas sentie menacée dans sa condition de femme. C’est un mot comme un autre. »

Lorsque je demande à Catherine qui, autour d’elle, utilise le mot « pute », la réponse vient tout de suite : « Tout le monde qui connaît Omnikrom. » Aucun doute, ce groupe de rap montréalais a joué un rôle majeur dans l’épidémie de « putes » qui s’est répandue au sein de l’avant-garde culturelle québécoise. Comme ses mentors du trio français TTC, Omnikrom utilise à fond les stéréotypes d’une certaine forme de hip-hop : l’argent, la célébrité, les filles. Mais dans ses textes, les bitches et les hos (forme argotique de whores) des rappeurs américains sont devenus des pouliches et des putes.

Le consensus, parmi les amateurs du genre, est que TTC ou Omnikrom ne font que grossir les clichés pour mieux les ridiculiser, un peu à la manière d’un humoriste. Marie-Ève, 19 ans, est ainsi une fana typique. Elle reconnaît utiliser le mot « pute » avec ses amies : « Dans des phrases comme “ Ça va, pute ? ”, mettons. Mais c’est une blague, je ne pense pas vraiment que mon amie est une pute ! Les gars d’Omnikrom non plus ne le pensent pas. » Opinion semblable chez Flore, 18 ans, étudiante en histoire et civilisation au cégep du Vieux Montréal : « Je prends les paroles au deuxième degré. Les gens qui trouvent ça choquant, ils n’ont qu’à ne pas écouter ce genre de musique. » Lui arrive-t-il d’utiliser ces mots-là ? Elle hésite, sourit timidement. « Ça peut paraître dégradant, mais oui, je le fais. Ç’a été banalisé, j’imagine. »

Catherine Bélanger, qui connaît personnellement les membres d’Omnikrom, partage la position « c’est-une-blague-ne-nous-énervons-pas » : « Tu ne peux pas prendre ça au sérieux, à moins de t’appeler Sophie Durocher. » La chroniqueuse et animatrice a été l’objet de bien des railleries, l’an dernier, lorsqu’elle a dénoncé dans son blogue les propos de certains rappeurs québécois. On s’est moqué du fait qu’elle avait pris ces textes au pied de la lettre ; de toute évidence, selon bien des gens, elle n’avait pas compris la blague. Ni son époque.

Car s’il y a un trait qui caractérise la culture des 15 dernières années, c’est bien ce recours généralisé à des procédés considérés comme ironiques. Ironique : l’adjectif semble être devenu synonyme de postmoderne, de cool, d’intelligent, même. Tout, de nos jours, se retrouve sous cette étiquette — souvent à tort, d’ailleurs. Une série de téléréalité présentant le quotidien d’une vedette has been ? Ironique. Un roman bourré de notes en bas de page ? Ironique. Un rappeur disant : « Sale pute ! Tu cries trop fort et ta chatte pue le roquefort » ? Délicieusement ironique, bien sûr.

Sauf que voilà : contrairement à l’ironie préconisée par les philosophes, de Socrate à Kierkegaard, l’ironie contemporaine ne défend rien, vraiment rien. C’est de l’humour. Rien de plus. À bien des égards, la principale victime de ce que l’auteur américain David Foster Wallace qualifie de « tyrannie de l’ironie » aura donc été une certaine forme d’authenticité et de profondeur. De plus en plus, le sérieux est perçu comme une faute de goût.

Avec comme résultat qu’en écrivant ce texte je me sens étrangement vieux jeu. L’an dernier, j’ai publié un essai où je me désolais de l’engouement d’une bonne partie de la gent hip pour Omnikrom. Je savais bien que je m’attirerais beaucoup de commentaires désobligeants. Ce que je n’avais pas prévu, cependant, c’est qu’ils viendraient surtout de filles, pour qui, de toute évidence, le propos de tels groupes n’est vraiment pas problématique. En fait, j’ai eu l’impression de m’être engagé en leur nom dans une bataille qu’elles me trouvaient ridicule de mener.

La question s’est alors imposée : au-delà de notre obsession actuelle pour l’ironie, serait-il possible que l’attitude de ces jeunes femmes témoigne d’une nouvelle forme d’assurance ? Pensent-elles que les victoires du féminisme sont si irréversibles qu’on peut laisser entrer dans la bergerie lexicale des mots comme « pute » et « salope » ?

« Je me sens confiante, effectivement, peu menacée », me répond Roxanne Arsenault. Étudiante en maîtrise d’histoire de l’art, elle travaille à La Centrale, centre de création montréalais à tendance féministe. Elle est aussi musicienne et rappeuse, et anime à CISM, la radio de l’Université de Montréal, une émission où TTC et Omnikrom sont régulièrement diffusés. Même si elle se dit loin de penser que tout est réglé (elle évoque entre autres l’égalité salariale, pas encore atteinte), elle croit que la solution, pour les femmes, passe par la prise de parole. « À partir de là, que des gars, que je ne trouve pas misogynes, fassent de l’humour avec la sexualité des filles, ce n’est pas grave. C’est à nous de leur donner le change. C’est comme ça qu’on va vraiment arriver à l’égalité. » Combattre le feu par le feu, autrement dit.

L’écrivaine française Virginie Despentes (Baise-moi, Grasset)prône elle aussi une prise de pouvoir par les mots. « On peut voir le phénomène des filles qui utilisent les mots “ pute ” ou “ chienne ” avec humour, comme on a vu auparavant les Noirs s’emparer de “ nigger ” ou les homosexuels revendiquer le mot “ queer ” : quand un groupe reprend une insulte à son compte pour la désamorcer, c’est un signe de sa force. »

En ce sens, l’appropriation du terme « pute » par les femmes s’inscrirait dans la veine des vêtements sexy issus du girl power, des t-shirts portant des messages évocateurs (« Slut », « Bitch ») ou des cours de strip-tease suivis par Madame Tout-le-monde. Des phénomènes qu’on peut ranger dans ce que la journaliste américaine Ariel Levy a appelé la raunch culture (culture de l’obscénité), où égalité rime avec indécence et où certaines femmes adoptent des attitudes qui « donnent envie de vomir à leurs aînées féministes ».(Quant à lui, le magazine la Gazette des femmes, dans son numéro de mars-avril 2007, parle de « tendance pitoune ».)

Rhéa Jean, justement, semble un peu avoir envie de vomir quand je lui mentionne cette infiltration du mot « pute » dans le langage. Plutôt qu’une forme de prise de pouvoir, cette doctorante en philosophie à l’Université de Sherbrooke et spécialiste des enjeux éthiques de la prostitution y voit la perpétuation d’un scénario immémorial. « Ces femmes ne font que réitérer, sans s’en rendre compte, une vision machiste de la sexualité : une femme libre serait une pute. On joue sur sa culpabilité. C’est une astuce que toutes les sociétés machistes ont trouvée pour empêcher les femmes d’avoir une sexualité aussi libre que les hommes. Quand des filles adoptent ce vocabulaire, même pour blaguer, elles perpétuent cela. »

Fabbie Barthélémy, étudiante en communication politique qui collabore à des magazines alternatifs et coanime une émission de radio musico-féministe à CISM, voit plutôt dans le phénomène une façon d’avoir l’air cool. « Pour ces filles-là, c’est une manière de dire : “ J’ai de l’humour, je suis au-dessus de ça. ” Elles ont l’impression que les propos misogynes ne les concernent pas, alors elles choisissent d’en rire plutôt que de les voir comme une attaque contre les femmes en général. Mais je trouve ça dangereux. » Fabbie, qui est noire, en a aussi contre tout le phénomène de réappropriation des insultes, qu’elles soient sexistes ou racistes, évoqué par Virginie Despentes : « Il n’y a rien de positif là-dedans, ça ne peut que nous faire retourner en arrière. »

Comment réagir à la banalisation du langage à caractère sexuel ? Et au fait, paradoxal, que ce phénomène est d’abord porté par des jeunes femmes issues d’une génération de féministes ?

Il y a peut-être trois réactions possibles. La plus radicale passe par la censure ; aux États-Unis, par exemple, un mouvement, soutenu surtout par des puristes du hip-hop, cherche à purger celui-ci des mots comme nigga, bitch et ho. Rhéa Jean, elle, prône de recourir aux tribunaux : « On n’hésite pas à le faire lorsqu’il est question de propagande haineuse contre les Juifs ou les Noirs. Pourquoi a-t-on tant de scrupules quand ces propos portent sur les femmes ? »
À l’opposé, on peut choisir l’indifférence. Se dire, par exemple, que les jeunes chercheront toujours à scandaliser leurs parents, et que ça leur passera. Ou qu’on assiste à un retour de balancier, après des années de rectitude politique. Ou alors se contenter de penser, comme les amateurs de TTC et d’Omnikrom, que tout cela n’est qu’une blague et qu’il est ridicule de s’énerver à ce sujet. On peut aussi se dire que ces groupes sont marginaux et qu’ils ne touchent pas la masse. Ce serait cependant ignorer qu’ils bénéficient, au Québec, d’une couverture médiatique positive : TTC, par exemple, a récemment fait une prestation à Christiane Charette et Omnikrom a participé aux deux dernières cuvées des FrancoFolies de Montréal.

La troisième réaction possible passe par la reconnaissance du fait que les mots que nous utilisons sont rarement innocents. Ils ne sont pas accessoires à notre culture : ils sont notre culture.

Dans son essai Female Chauvinist Pig (Free Press), Ariel Levy se demande si notre culture actuelle de l’obscénité est un signe du chemin qui a été parcouru par les femmes ou de celui qui leur reste à accomplir. Dans le cas de la banalisation du mot « pute », la question semble particulièrement pertinente…

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