De Saint-Hyacinthe à Hefei

On savait la Chine assoiffée de pétrole, de fer et d’autres matières premières. Mais d’orgues à tuyaux ?

Chronique Affaires de Michel Van de Walle : De Saint-Hyacinthe à Hefei
Photo : D. Blain / Casavant Frères

Bertin Nadeau l’a découvert presque par hasard. De passage à Pékin il y a quelques années, il avait lu dans une brochure touristique que le gouvernement chinois entendait doter de salles de concert les 40 principales villes du pays. Pas 3 ou 4 : 40 ! « Sur une photo, j’ai vu que l’une d’elles avait un orgue, raconte le propriétaire de Casavant Frères. Ç’a été une révélation ! »

L’entreprise de Saint-Hyacinthe, fondée en 1879 par Joseph-Claver et Samuel-Marie Casavant, a beau être le plus important facteur d’orgues à tuyaux du monde, sa réputation n’avait pas franchi les frontières de l’Empire du Milieu. Le Grand Théâtre national de Pékin venait d’acheter un orgue allemand, tandis qu’à Shanghai on se dotait d’un instrument autrichien.

Bach étant né en Allemagne, ce pays devait produire les meilleurs orgues. Voilà ce que des responsables chinois avaient expliqué à Bertin Nadeau, à qui ils avaient fait visiter le chantier de construction d’une des salles de concert lors de son passage à Pékin.

Après moult péripéties et quelques échecs dus à la méconnaissance des méandres de la bureaucratie en Chine, Casavant Frères a finalement réussi, en 2009, à décrocher deux contrats pour équiper les salles de Hefei, à 500 km à l’ouest de Shanghai, et d’Ordos, en Mongolie-Intérieure.

Bertin Nadeau savait depuis longtemps que le salut de l’entre­prise ne passait plus par les seules églises, mais qu’il fallait plutôt se tourner vers les salles de concert et, surtout, viser les marchés émergents, comme l’Asie et l’Amérique du Sud. Tou­te­fois, réorienter une société vieille de 133 ans, spécialisée dans un domaine très pointu, exige des moyens et un savoir-faire.

Jusqu’à maintenant, Casavant avait réussi à survivre à plusieurs périodes de récession, malgré la fin abrupte de la construction d’églises au Québec, dans les années 1970, et une perte d’intérêt pour la musique classique. Cette résistance, Bertin Nadeau l’attribue à la qualité de ses instruments, à ses innovations technologiques ainsi qu’à son équipe multidisciplinaire. « En Europe, les facteurs d’orgues sont souvent des artisans qui font tout eux-mêmes. Lorsqu’ils meurent, c’est fini », explique-t-il. L’entreprise, avec ses 70 employés, a une taille qu’il qualifie d’industrielle. Son incroyable parc de plus de 3 000 orgues encore en utilisation, principalement en Amérique du Nord – tels ceux de la basilique Notre-Dame de Montréal, de l’église anglicane St. Paul de Toronto ou de l’église catholique St. John Cantius de Chicago -, lui a permis de traverser les crises : environ 30 % de son chiffre d’affaires provient de la restauration de ses instruments.

Casavant s’était en outre diversifiée dans l’ameublement avant que Bertin Nadeau, qui était propriétaire d’un atelier de fabrication de mobilier, en fasse l’acquisition, en 1976. « J’avais investi pour faire des meubles Casavant. Mais c’était une erreur. J’ai pris conscience que le cœur de l’entre­prise, c’étaient les orgues », raconte celui qui est devenu une figure publique dans les années 1990, lorsqu’il a vainement tenté de redresser la chaîne Provigo.

Si l’avenir passe par les marchés émergents, les explorer coûte cher. C’est l’une des raisons qui ont poussé Bertin Nadeau à chercher un partenaire financier qui a une vision à long terme. Il s’est tourné vers le Fonds de solidarité de la FTQ, qui vient d’inves­tir deux millions de dollars dans l’entreprise, devenant ainsi actionnaire minoritaire.

À 72 ans, Bertin Nadeau pense aussi à sa relève. Même s’il ne prévoit pas revendre sa part à court terme, il dit être à la recherche de quelqu’un qui pourra prendre le relais. Et il souhaite que ce soit quelqu’un d’ici. « Casa­vant est un joyau, un leader mondial. Ça fait plus d’un siècle que l’entreprise existe, et je me sens responsable d’en assurer la pérennité au Québec. »

 

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Casavant Frères fabrique actuellement l’orgue de la Maison symphonique de Montréal, pour un coût d’environ quatre millions de dollars. La façade est installée, mais il reste des milliers de pièces à assembler d’ici l’inauguration, prévue le 28 mai 2014.

 

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