De tout son cœur

Alain Vadeboncœur a le patronyme idoine pour travailler à l’Institut de cardiologie de Montréal. Mais on ne vient pas le voir pour un malaise cardiaque ; c’est pour sa première pièce, Sacré cœur, qu’il a coécrite et qu’il codirige avec Alexis Martin, et qui se déroule — devinez ? — dans un service des urgences. Devant la tâche nouvelle, ce médecin, père de trois enfants, semble heureux comme un gamin dans un magasin de farces et attrapes. Ses idées se bousculent, les phrases grimpent les unes sur les autres, il faut suivre.

Vous n’étiez pas assez occupé par votre travail d’urgentologue qu’il vous a fallu vous mettre à l’écriture ?
— J’écris depuis toujours et je suis un hyperactif qui a besoin de projets pour le stimuler. Après 18 ans de pratique de la médecine à plein temps, j’avais envie d’un recul, quand Alexis Martin, que je connais depuis l’enfance, m’a proposé d’écrire une pièce avec lui. Je suis mordu de son théâtre, qui sait injecter des éléments ridicules dans le drame et des éléments tragiques dans le rire.

Qu’est-ce qu’Alexis Martin est venu chercher chez vous : une validation médicale ou un véritable coauteur ?
— On a écrit une centaine de versions de la pièce et ce fut un très riche échange. Si Alexis m’a montré à écrire des dialogues, mon expérience a servi à apporter du réalisme. Par exemple, j’ai enseigné à Luc Picard comment intuber un patient (un mannequin, évidemment). Eh bien, aujourd’hui, Luc serait capable d’entrer dans un bloc opératoire et de réussir une intubation.

D’où est venue l’idée de la pièce ?
— Je parlais avec Alexis du fait que je trouve que les acteurs meurent mal, en tout cas de façon très peu réelle. Qu’est-ce qui se passe quand un patient meurt d’un arrêt cardiaque, par exemple ? Il ne lâche pas, comme au cinéma, une phrase percutante. Il s’éteint très rapidement, son cerveau n’a pas le temps de construire des phrases. La pièce va peut-être heurter des gens, car on a choisi de montrer la réalité des choses, que certains ne peuvent même pas imaginer.

C’est à du théâtre documentaire que vous nous conviez ?
— Il ne s’agit pas d’une pièce didactique sur les problèmes d’engorgement dans les salles d’attente, quoiqu’on aborde le sujet de façon indirecte en faisant jouer aux spectateurs le rôle des patients ! On pointe toujours les problèmes dans les urgences, mais on oublie de dire que c’est un extraordinaire lieu humain. Dans notre société, il n’y a plus grand terrain d’accueil pour quelqu’un qui vit une crise physique ou psychologique.

Quelle est l’anecdote de Sacré cœur ?
— Un médecin [Luc Picard], quelque peu arrogant, finit par rabattre de sa suffisance à la suite d’une erreur qu’il a commise. La pièce, si on ne retient que la trame humaine, raconte l’effondrement d’un homme.

Le personnel du réseau de la santé va sûrement constituer une bonne partie du public.
— La rumeur selon laquelle se préparait une pièce traitant des urgences a suscité beaucoup d’intérêt dans le milieu médical. Voyons voir si mes collègues, peu habitués au théâtre que pratique Alexis — oscillant entre métaphysique et trivialité —, pourront mettre de côté leur esprit scientifique.

Pas trop stressé avant la première ?
— Je fais beaucoup de musique ces temps-ci, je suis des cours toutes les fins de semaine. Je joue du piano, de la contrebasse et de la guitare basse.

Sacré cœur, avec Luc Picard, Muriel Dutil, Jacques L’Heureux, Hélène Florent et Alexis Martin. Espace Libre, à Montréal, du 25 mars au 19 avr., 514 521-4191.

La victoire en dansant
Vite regardé, il ressemble à Stéphane Rousseau quand celui-ci, dans son spectacle, se prend pour Rico le Latino. Mais — et sans vouloir offenser le talent de danseur de l’humoriste — côté fulgurances gestuelles, Victor Quijada, 31 ans, emporte le morceau. Né à Los Angeles de parents mexicains, il commence, à huit ans, à faire de la breakdance dans les rues, puis, bien avant l’âge requis et totalement dévoué à la culture et à l’iconographie hip-hop, à infiltrer les boîtes de nuit pour y montrer son savoir-faire.

À 20 ans, il quitte Los Angeles pour New York, où il se joint à la compagnie de Twyla Tharp, emblème de la danse moderne. « J’étais techniquement en retard sur les autres danseurs, mais le sens du risque et du courage qu’exige la breakdance avait façonné ma personnalité. » Il intègre les Grands Ballets Canadiens de Montréal en 2000. De la rue à Casse-Noisette, pas mal comme trajectoire ! « Mon rêve n’était pas de faire des créations classiques, mais de savoir que je pouvais en faire. » Bref, d’acquérir la technique du ballet pour la fondre avec ses acquis.

Il fonde, en 2002, Rubberbandance — déjà plusieurs titres au répertoire, des tournées internationales, des critiques enthousiastes. « Mes chorégraphies sont la somme de mes expériences, frottées à des influences multiples, et pas juste en danse. Il faudrait laisser tomber les étiquettes, comme on devrait abolir les frontières entre races, langues, religions. » Oui, Victor, on est d’accord, mais peut-on éclairer le lecteur en lui disant qu’on retrouve dans un spectacle de Rubberbandance l’énergie brute et la dextérité de la breakdance, la fluidité et la concision de la danse contemporaine, la grâce et le délié du ballet classique, avec des clins d’œil aux arts martiaux, à la capoeira, voire au yoga ? Le tout dans une dramaturgie aux contours clairs, où alternent giration rapide et ralenti, prouesse et humour. Quant à la thématique ? « Pour moi, il n’y a que la relation qui compte. » Qu’il s’agisse du rapport à soi, à l’autre ou à l’environnement.

L’an dernier, les parents de Victor Quijada ont vu pour la première fois une production de la compagnie de leur fils, lors d’un passage de Rubberbandance à San Diego. « Plus que de mes réalisations artistiques, je crois qu’ils sont fiers du fait que j’ai quitté la maison à 19 ans et que je n’y suis jamais revenu pour demander de l’aide ! »

AV Input/Output, duointerprété par Victor Quijada et sa compagne, Anne Plamondon. Cinquième Salle (Place des Arts), à Montréal, du 26 au 29 mars, 514 842-2112.

PARENTHÈSE
Métis rappeur
J’ai décroché du rap, qui n’était déjà pas mon fort, quand un océan de conformisme et de platitudes démagogiques a inondé ce genre musical. Le rap n’avait plus rien à dire, mais il a continué de le dire quand même, par le truchement de faux mauvais garçons, à tatouages et gourmette, récupérés par le showbiz. Tous ces clones avaient oublié le premier commandement du rappeur : « Jamais ce qui déjà a été fait tu ne feras. »

Arrive un Anishinabe de Pigokan, en Abitibi, et là, émoi : Samian, alias Samuel Tremblay, 24 ans, cervelle sensible, langue bien pendue, rage à l’estomac, comme il se doit. En français et en algonquin, il rappe sa vie, ses racines, l’histoire des siens. Il agit comme un haut-parleur des problèmes d’isolement et de toxicomanie dans les réserves amérindiennes. Si elles dénoncent et revendiquent, ses chroniques travaillent aussi au corps et l’invitent à danser.
Parfois, il suffit que, dans un livret d’album, un artiste remercie sa « grand-maman qui [lui] réapprend l’algonquin » pour qu’on l’aime tout de suite. Le disque de Samian, Face à soi-même, est bourré d’autres choses « aimables », comme la participation de Loco Locass à un titre (« La paix des braves » — un canon). On n’a aucune idée de ce que le métis peut donner sur scène, mais on ira l’entendre au Théâtre Petit Champlain, à Québec, le 3 avr., 418 692-2631. Jusqu’en juin, il effectue une tournée dans diverses communautés amérindiennes.

LES RENDEZ-VOUS
THÉÂTRE / TOUR DE MÉNAGES
Cofondateur du Théâtre ni plus ni moins, il appose sur tout ce qu’il touche une signature vive, cinématographique, parfois moins profonde qu’elle ne s’en donne l’air, mais toujours diablement efficace. Frédéric Blanchette décrypte l’amour et l’amer dans Couples, jeu de courtes pièces qu’il a écrites et qu’il met en scène. Avec Denis Bernard, Steve Laplante, Marie-Hélène Thibault et Catherine-Anne Toupin. Salle Jean-Claude Germain (Théâtre d’Aujourd’hui), à Montréal, du 1er au 19 avr., 514 282-3900.

DANSE / ENGAGEMENT ISRAÉLIEN
« La danse ne se raconte pas, elle s’éprouve », dit Ohad Naharin, qui aime secouer les dogmes. Son estampille : gestes virtuoses, technique au cordeau, brusques changements de rythme. Et joie dans la salle. Les danseurs des Grands Ballets Canadiens de Montréal, pour qui Naharin a créé, en 2002, Minus One — un triomphe —, présentent Kaamos et Arbos, deux pièces acquises en 2005, ainsi qu’un collage de quelques pièces repères du chorégraphe israélien. Théâtre Maisonneuve (Place des Arts), à Montréal, du 3 au 5 et les 10 et 12 avr., 514 842-2112 ; Centre national des Arts, à Ottawa, le 8 avr., 613 755-1111 ; salle Louis-Fréchette (Grand Théâtre de Québec) le 15 avr., 418 643-8131.

OPÉRETTE / FILLE D’AGRÉMENT
Saint-Saëns disait : « L’opérette est une fille de l’opéra-comique qui a mal tourné, mais les filles qui tournent mal ne sont pas toujours sans agrément. » L’opérette, c’est l’opéra sans les moyens : les bien-pensants la snobent, le public la plébiscite. La veuve joyeuse, de Franz Lehar, fait pétiller les airs (« Heure exquise », « Ah les femmes, femmes, femmes ») et cascader la vertu. Une production des Jeunesses musicales du Canada. En tournée dans une douzaine de villes du Québec — de Rouyn-Noranda à Saint-Hyacinthe en passant par Sherbrooke, Granby, Sillery et Montréal — du 1er avr. au 3 mai.

MUSIQUE / AIMEZ-VOUS BRAHMS ?
Johannes Brahms avait des manières rudes, la silhouette mal fagotée et l’amitié de Robert Schumann, qui nota dans son carnet, en 1853 : « Visite de Brahms. Un génie ! » Assertion que réfutera plus tard le compositeur Hugo Wolf : « Brahms avait l’art de composer sans idées. » Le pianiste Evgeny Kissin se moque du débat. Avec ses doigts à la course folle, mais un son profond, lumineux, et une âme pleine d’images, il interprète, avec la connivence de Kent Nagano et ses musiciens, le Deuxième concerto pour piano, que le compositeur a émaillé de difficultés techniques. Salle Wilfrid-Pelletier (Place des Arts), à Montréal, les 1er et 2 avr., 514 842-9951.

CHANT / HYMNE À LA JOYCE
Elle a trouvé elle-même le slogan pour se définir : « A voice, a vision, an adventure », mais c’est la critique qui a qualifié de « soyeuses et ambrées » les couleurs de son timbre. Américaine au nom italien — celui de son mari —, Joyce DiDonato profite d’un séjour chez elle, dans son Kansas natal, pour faire un saut à Québec. Du beau monde dans ses valises : Vivaldi, Gershwin, Chausson, Turina et Copland. La palette émotionnelle de la mezzo-soprano, son talent pour les langues et sa chaleur scénique devraient s’épanouir à leur aise. Salle Raoul-Jobin (Palais Montcalm), à Québec, le 28 mars, 418 641-6040.

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