« Dédonner », c’est pas beau…

On ne peut pas donner en grande pompe puis reprendre en cachette. C’est la décision que vient de prendre un arbitre dans la cause qui oppose un musée à son bienfaiteur… plus de 40 ans après sa mort!

Lord Beaverbrook a dû se retourner dans sa tombe. Car 42 ans après sa mort, le riche magnat de la presse britannique vient d’être accusé de manigances par un juge canadien. De quoi cet ami intime de Winston Churchill s’est-il rendu coupable ? Il aurait délibérément mis en péril l’avenir du musée qu’il a lui-même fondé en 1959, au Nouveau-Brunswick, en magouillant pour lui retirer en secret la collection qu’il lui avait donnée en grande pompe et en faisant étalage de sa générosité.

L’affaire remonte à 2004, peu après que la maison Sotheby’s eut évalué quelque 200 toiles de la Galerie d’art Beaverbrook : 100 millions de dollars. À elles seules, La fontaine de l’indolence, de William Turner, et Chambre d’hôtel, de Lucian Freud, valent 25 millions. Les deux fondations — l’une canadienne, l’autre britannique — qui gèrent le legs caritatif du défunt collectionneur d’art et qui avaient demandé l’évaluation des tableaux ont alors revendiqué leur part, se déclarant propriétaires des œuvres. Il s’en est suivi des procédures judiciaires.

Mais le 26 mars dernier, le petit musée remportait une première manche dans cette bataille contre ses deux adversaires. L’arbitre dans le conflit, l’ex-juge de la Cour suprême du Canada Peter Cory, décidait que l’établissement conserverait la propriété de 85 toiles qui lui avaient été offertes par son fondateur en 1959. Parmi celles-ci : le Turner et le Freud.

Dans sa décision, Peter Cory s’est appuyé sur de nombreux témoignages, parfois contradictoires. Ainsi, Max Aitken III, petit-fils de lord B., et lady Violet Aitken, sa bru, ont affirmé que le patriarche avait amplifié sa générosité en laissant croire qu’il avait donné les toiles, alors qu’il les avait seulement prêtées. Mais un neveu, Allan Aitken, présent à l’inauguration du musée, a juré le contraire. Le juge Cory a surtout pris en considération des articles parus à l’époque, qui affirmaient que les peintures avaient fait l’objet d’un don. Lord Beaverbrook avait fait imprimer de multiples copies de ces textes, qu’il remettait à ses amis afin de mettre en valeur sa générosité.

L’arbitre accuse même lord Beaverbrook d’être responsable de tout cet imbroglio. Le multimillionnaire aurait modifié les statuts de sa fondation du Royaume-Uni en 1960 et ordonné à sa secrétaire, Mrs. Ince, de détruire certains dossiers et d’en falsifier d’autres pour que les tableaux « redeviennent » la propriété de la fondation.

Celle-ci s’est tout de même vu reconnaître la propriété de 48 toiles confiées au musée après 1960. Cela ne l’a pas empêchée de contester la décision arbitrale et d’interjeter appel. Et cela n’empêchera pas non plus sa jumelle canadienne de poursuivre ses propres démarches judiciaires en vue de récupérer plusieurs dizaines d’autres tableaux qui sont en possession de l’établissement. L’avenir du musée de Fredericton est donc encore en jeu.

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