Demain sera sans rêves

Extrait du roman Demain sera sans rêves, par Jean-Simon DesRochers, avec l’aimable autorisation des éditions Les herbes rouges.

Extrait du roman Demain sera sans rêves, par Jean-Simon DesRochers

LA MAISON DES VENTS
Comment et en quel lieu Marc Riopel
attente à ses jours et ouvre une brèche
sur une idée de l’avenir

Novembre, ciel de variantes grises, nuages enchevêtrés, soleil lointain, presque invisible. Dans la rue, un homme debout. Derrière, il y a la maison où Marc Riopel rentrait après l’école, il y a les murs des premières amours au téléphone, des repas trop longs, des idées du monde simple, du frère qui a grandi pour partir, lui aussi. À gauche, la maison des Angers, celle où habitait Catherine, celle avec qui Marc aurait voulu. J’aurais aimé ça te revoir. À droite, la maison qui appartenait aux Dubois, parents de Myriam, partis vivre aux États-Unis. Plus loin, sur la gauche, se tient une ancienne promesse de maison sans vitres ni portes ; des murs couverts de papier noir, marbré par les taches de pourriture ; un toit jamais recouvert, trou de cheminée sans cheminée, escaliers sans main courante. C’est la maison des vents. Le domaine d’autrefois, le quartier général, la planque, le centre du monde. Combien de pas pour m’y rendre maintenant ? Quand Marc était enfant, c’était près de deux cents. Adolescent, plus qu’une centaine. Ça doit être ça, cent pas.

Outre l’usure occasionnée par une trentaine d’années passées aux quatre vents, Trois-Maisons n’a pas changé. Des arbres aux feuilles tombées ceinturent les maisons, des sapins et des épinettes montent la garde au nord. Plus loin, d’autres feuillus dénudés tracent des lignes poreuses entre les terres. Au-delà, Marc le sait trop bien, il y a d’autres champs, d’autres arbres sous ce ciel en demi-teintes. Les tiges des plants fauchés ont séché debout, elles restent hors de terre, droites, attendant les neiges qui les casseront. Le vent lèche la peau de Marc mal recouverte par ses vêtements de polyester. Peu avant de sortir, il avait pris son manteau, sans réfléchir. Pourquoi je le mettrais ? De quoi j’aurais à me protéger ? C’était un bon manteau, acheté à prix fort, du temps où l’argent était une simple commodité. Marc goûte l’humidité de l’air comme s’il buvait du vin. Les nuages bas ressemblent à des idées sombres, des bombardiers à neige animés d’un sentiment d’anarchie. Marc tourne la tête. Il reçoit l’image de sa maison d’enfance. Moins de deux mois avant Noël. La pelouse qui jaunit depuis quelques jours. Aucune décoration. Le vent traverse les muscles jusqu’à toucher les os. Marc ne sourit pas.

Il était néanmoins curieux. Quelles seraient ses pensées à cette étape précise ? Un manteau… la futilité, toujours la futilité. La maison des vents n’est qu’à vingt pas. Marc entend son père en souvenir. Il peste contre le constructeur qui n’a pas achevé le projet. « Un fiasco… Notre maison vaut plus rien de même. » Coup d’oeil vers cette rue en forme de thermomètre. Il fut une époque où un quartier complet avait été imaginé. Des maisons, partout, remplies de familles, de mythologies ordinaires, de drames privés ; des parcs où les enfants jouent, se battent, se blessent ; des entrées de cours en asphalte noire, des marelles, des parties de hockey-balle entre le passage des voitures. L’ordinaire… La futilité.

Encore quelques pas et Marc touchera la maison des vents. Sa fondation s’est effritée. Son odeur de bois pourri est plus prononcée qu’auparavant. La pancarte délavée au nom du constructeur gît sur le plancher de l’entrée. À quatorze ans, Myriam lui avait raconté l’histoire de Trois-Maisons. Ce pauvre entrepreneur frappé d’une crise cardiaque, mort ici même, dans cette cuisine avortée. Le père de Marc avait détaillé le mythe ; l’absence de testament, de succession, la municipalité qui n’avait pas modifié le zonage à temps, un ratage complet. À l’époque, Marc favorisait la version grandiose, construite phrase par phrase, une lampe de poche sous le menton. « La maison des vents a été laissée aux enfants de Trois-Maisons par le dieu Manitou, patron des enfants sauvages. Si nous disons un mot aux adultes à propos des choses qui se passent dans cette maison, Manitou la détruira avec une tornade remplie d’éclairs et viendra hanter l’âme du coupable jusqu’à la fin des temps.

Marc a peur. Non pas du geste à commettre. Pour cela, il est imperturbable. Le plancher gorgé d’humidité ondule sous ses pas. Il pourrait s’effondrer à tout moment. Pareil pour cette échelle de bois, toujours debout dans la cage d’escalier, vermoulue, rongée par les intempéries. Des craquements se font entendre. Le vent, le gel qui hésite. Le coeur de Marc qui bat avec plus de conviction. Le choix des lieux n’était peut-être pas la meilleure idée.

L’étage, ses quatre murs, l’espace ouvert, libre de montants et de cloisons ; l’étage comme un espace figé dans le temps. Marc y courait, autrefois. Il aimait cette acoustique molle, l’enfermement d’une vastitude. Quelques pigeons volent entre les montants du toit. Ils l’observent, ils roucoulent. Leurs fientes recouvrent la totalité du plancher. Marc avait oublié ce détail. Tant pis. Le vieux matelas de gymnastique est toujours devant la fenêtre sud, couvert de fientes. Il le retourne. Son dos est rongé par des moisissures. Parfait. Ce sera ici, couché devant ce rectangle vertical qui devait accueillir une fenêtre, sur ce matelas où chaque enfant de Trois-Maisons a dormi une nuit, seul, sans lumière ni bougie. Un puissant frisson fait vibrer ses os. Ses mains bleuissent. Marc souffle sur ses doigts afin de garder la dextérité requise.

La seringue lui paraît longue. Une triple dose suffira. Il doit appuyer avec vigueur sur le piston, tout envoyer, ne pas rater. Un réflexe lui fait chasser les éventuelles bulles d’air du mélange. Marc n’interprète pas ce geste comme un relent d’instinct de survie, il n’analyse plus rien sinon les couleurs, la lumière, la froide humidité de l’air. Un regard par le trou de la fenêtre. De légers flocons épars tracent de fines lignes blanches sur un paysage aux couleurs éteintes. Sans ressentir une joie réelle, il est satisfait d’en finir ici. Une ellipse. C’est bien, les ellipses.

L’aiguille est en place. Il pourrait reculer. Marc est jeune, à peine trente-trois ans. Sa santé est correcte. Son avenir n’est pas aussi terne qu’il l’entrevoit. L’espoir demeure un luxe admissible, il suffirait d’un effort d’imagination.

Il peut reculer.

C’est l’heure.

 

La suite dans le livre…

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