Deni Béchard : l’écrivain nomade

Il vit dans ses valises, a séjourné dans plus de 40 pays en cinq ans, écrit où il peut et publiera bientôt un essai sur la préservation des bonobos au Congo. Mais Deni Béchard est aussi un romancier à la voix forte.

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Photo : Julia Marois

La première fois que Deni Yvan Béchard a observé des singes bonobos dans leur habitat naturel, il a dû attendre six heures avant qu’un jeune mâle daigne descendre de sa branche et s’avance vers lui en lui présentant son profil droit, puis le gauche. « Ils sont un peu dandys, ils aiment montrer comme ils sont beaux », raconte l’écrivain de 37 ans, qui, lui, semble étranger à toute forme de vanité. « En même temps, on a l’impression qu’ils rient un peu de nous. »

C’était il y a un an, en République démocratique du Congo, où, depuis la fin de la guerre, les forêts vierges sont décimées par l’exploitation effrénée des ressources naturelles. Préoccupé depuis longtemps par les questions environnementales, Deni Béchard était venu y préparer son prochain livre : un essai qui paraîtra cet automne et qui porte sur la Bonobo Conservation Initiative. Cette modeste ONG a réussi à convaincre les populations locales d’abandonner la chasse aux bonobos et de créer de petites réserves communautaires autogérées, qui, ensemble, forment une vaste aire protégée, trois fois grande comme toutes les réserves fauniques du Québec.

« Les bonobos m’intéressent surtout en tant que symboles du potentiel humain, dit Deni Béchard avec son léger accent américain. Contrairement aux chimpanzés, auxquels nous nous sommes longtemps identifiés, ils ne sont pas agressifs et ne s’entretuent pas. Ils forment des coalitions et accueillent facilement les individus des autres groupes. Ils peuvent nous servir de modèles à ce stade-ci de notre évolution, où les populations sont mobiles et où, pour survivre, il faut apprendre à collaborer, à échanger le savoir, à partager les ressources sans penser uniquement à les exploiter. »

Son passeport ressemble à une collection de timbres : outre le Congo, il a vu le nord de l’Irak, l’Afghanistan et une quarantaine d’autres pays en l’espace de cinq ans. Il finance ses voyages en vendant des reportages à divers magazines et, quand il veut se consacrer à ses propres livres, il s’arrête deux ou trois mois en Inde ou à Zanzibar, là où vivre ne coûte presque rien. « Je peux écrire n’importe où : dans les cafés, dans les bus… Je m’adapte très rapidement à un nouvel environnement. J’emménage dans une ville et, au bout de quelques semaines, j’ai déjà un cercle d’amis. »

Il vit dans ses valises, et le reste de ses possessions tient dans quelques boîtes, entreposées chez un ami à Boston. « Je n’ai pas de chez-moi depuis des années et je ne garde presque rien. Je ne suis pas très sentimental », admet-il. Il est tout de même attaché à une photo prise au début des années 1960 où l’on voit son père, dans la jeune vingtaine, posant devant une Galaxie Sunliner décapotable — photo qui illustre la couverture de son tout dernier livre, Remèdes pour la faim (Alto). Dans ce récit aux allures de roman d’errance, Deni Béchard raconte son enfance en Colombie-Britannique, sa transplantation en Virginie après le divorce de ses parents et son retour à Vancouver pour retrouver son père.

Remèdes pour la faim est dominé par la figure quasi mythique de ce père aventurier, bagarreur, qui étanchait sa rage de vivre en courtisant le danger et fascinait son fils par le récit de ses exploits de jeunesse, du temps où il parcourait l’Amérique en braquant des banques et des bijouteries — entre deux séjours en prison. Ce natif de la Gaspésie, qui avait tourné le dos au Québec de la Grande Noirceur parce qu’il le trouvait arriéré, ne comprendra malheureusement jamais l’amour de son fils pour la littérature ni son désir de poursuivre ses études littéraires à l’université. « Je voulais me libérer de cette histoire en l’écrivant, dit Deni Béchard. Aujourd’hui, la page est tournée. »

Ce n’est qu’à l’âge de 20 ans, après le suicide de son père, que Deni Béchard a renoué avec ses racines québécoises. Il a retrouvé sa parenté à Matane (dont sa grand-mère, décédée l’hiver dernier à l’âge de 104 ans), et il a vécu ensuite à Montréal, à Québec, à Rimouski. « Je me considère surtout comme un Américain, mais je suis québécois à ma façon, dit-il. Quand j’écris, par exemple, j’essaie de garder une distance ironique avec le monde tout en restant sincère. De toute façon, à cause de mon nom français, les Canadiens anglais ne m’ont jamais accepté autrement que comme Québécois. »

Cette rencontre avec la branche paternelle de son arbre généalogique lui a inspiré son premier roman, Vandal Love ou Perdus en Amérique (Prix des écrivains du Commonwealth 2007), une épopée carnavalesque sur la migration des Canadiens français à travers le continent. « Une tante m’a raconté que, dans ma famille, certains hommes pouvaient se lever un beau matin, s’embarquer sur un bateau, et puis revenir 10 ans plus tard comme si rien ne s’était passé. » À ce sujet, il cite un article paru récemment dans le magazine National Geographic sur le gène 7R, qui, selon certains chercheurs, donnerait la bougeotte à ceux qui en sont porteurs (incluant une forte concentration de Québécois). « Je me suis dit en lisant cet article : mon besoin de me déplacer constamment, c’est peut-être une prédisposition biologique. »

Il repart dans six mois pour l’Afghanistan, où il a déjà fait plusieurs séjours (dont un de trois mois comme enseignant bénévole). « Je serai là au moment du retrait des troupes étrangères, dit-il. Ça devrait être intéressant. » Il craint cependant les représailles contre les femmes, qui ont bénéficié des programmes d’aide, alors que les hommes, jugés ennemis, en étaient exclus. « Les Américains ont polarisé la société afghane en voulant s’imposer comme les sauveurs des femmes, et c’est la question que je vais explorer dans mon prochain roman : comment on se perd dans ses discours quand on les prend pour des vérités absolues. »

Pour Deni Béchard, il n’y a pas d’autre vérité que le monde, pas d’autre impératif que celui de le comprendre dans toute sa complexité. « Même si on est dans une période où l’écriture atteint très peu de gens, je veux aborder les questions qui sont importantes pour moi sans être simpliste, atteindre un équilibre entre l’idéal et la réalité. » Prédisposition biologique ou pas, il n’est donc pas près de s’arrêter. « Je me dis parfois que j’aimerais avoir un pied-à-terre, mais en vérité, c’est de la bullshit. L’idée de prendre racine me rend tellement malheureux… J’aurais l’impression de mourir. »

 

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