Dernière édition

Un ancien correspondant à l’étranger choisit la fiction pour faire la chronique d’une mort annoncée : celle du bon vieux journal sur papier.

Chronique de Martine Desjardins : Dernière édition
Photo : DPA / Zuma / Keystone

Dans six ans, les journaux traditionnels auront disparu des kiosques aux États-Unis. Au Canada, on n’en publiera plus après 2020. C’est du moins ce qu’avance le futurologue aus­tra­­lien Ross Dawson, qui a établi une chronologie prédisant l’extinction des quotidiens en tenant compte de l’évolution des ardoises électroniques, de la hausse des coûts d’imprimerie et de la baisse des revenus publici­taires. Selon lui, seuls les habitants du tiers-monde liront encore leurs nou­velles sur papier après 2040. Comment ferons-nous alors pour déménager la vaisselle ou allumer un feu de foyer ?

La diffusion éclair de l’infor­mation ne métamorphosera pas que le visage de la presse. Elle aura aussi une incidence importante sur une autre forme d’écrit : le roman sur le journalisme – genre qui nous a donné des œuvres aussi diverses qu’Illusions perdues, de Balzac, Scoop, d’Evelyn Waugh, Un Américain bien tranquille, de Graham Greene, Hygiène de l’assassin, d’Amélie Nothomb, et Nœuds et dénouements, d’E. Annie Proulx. Fini la course contre les heures de tombée, les articles charcutés faute d’espace, les sujets censurés par les magnats susceptibles. Les nouveaux Mikael Blomkvist pourront désormais sévir sur WikiLeaks !

Dans ce contexte, Les imperfectionnistes fera sûrement figure de document ethnologique. Ce premier roman de Rachman, qui connaît un succès inattendu partout dans le monde, examine à la loupe le triste déclin d’un journal, par l’intermédiaire des histoires de ceux qui l’ont fait vivre – rédacteurs en chef, journa­listes, correcteurs, administrateurs et lecteurs. Le journal n’est jamais nommé, mais il est calqué sur la publication International Herald Tribune, à la différence qu’il est établi à Rome et non à Paris.

Avec un sens de l’observation dévastateur, Tom Rachman rend aux journalistes indiscrets la monnaie de leur pièce. Ses portraits de ces êtres « plus susceptibles que des vedettes de cabaret » illustrent de manière désopilante et cruelle le vieux proverbe du cordonnier mal chaussé. Le rédacteur de la rubrique nécrologique est incapable de faire face à la mort d’un de ses proches. La journaliste économique se laisse manger la laine sur le dos. La rédactrice en chef est affamée de scoops, mais refuse de voir les infidélités de son mari et la faillite imminente du journal.

L’auteur passe aussi à la mou­linette la secrétaire irascible qui perd son temps à décontaminer son clavier, le chef de la correction tatillon, l’abonnée qui lit si lentement qu’elle a accumulé 13 années de retard et le reporter mythomane qui collectionne les con­flits armés : « Combien de pays j’ai fait, moi, déjà ? Soixante-trois, par là ? En incluant les pays qui n’existent plus. » Mais ses flèches les plus meurtrières, Rachman les réserve aux propriétaires présidant à la fermeture du jour­nal, gens d’affaires qui n’ont aucun respect pour le métier et le considèrent comme de la « sténographie améliorée ».

Au-delà de ces caricatures, Les imperfectionnistes est surtout un roman pour ceux qui aiment passionnément les journaux et qui pourraient difficilement s’en passer. Il évoque avec nostalgie l’époque où « la mitraille et le tintement des machines à écrire » résonnaient dans la salle de rédaction, l’arrivée des femmes dans ce club exclusivement masculin, la révolution des premiers terminaux informatiques, puis, tristement, le vieillissement du lectorat, la crise provoquée par Internet. Mais il rappelle aux prophètes de malheur que les journaux ont encore une planche de salut : « La crédibilité. C’est tout ce qu’il nous reste. »

 

ET ENCORE…


Tom Rachman
n’avait qu’un seul but en devenant journaliste : trouver de bons sujets pour ses romans. Il a fait ses classes dans la salle de rédaction de l’Associated Press, à New York, puis il a été nommé correspondant à Rome, ce qui l’a amené à faire des reportages au Japon, en Corée, en Égypte et en Turquie. Il a écrit Les imperfectionnistes à Paris alors qu’il travaillait comme réviseur à l’International Herald Tribune. Cet Anglais élevé à Vancouver vit maintenant à Londres, de sa plume : son roman a été traduit en 12 langues et Brad Pitt en a acheté les droits cinématographiques.

Les imperfectionnistes, par Tom Rachman, Grasset, 395 p., 29,95 $.

 

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