Des enfants forts

Quand ils réussissent non seulement à survivre, mais encore à vaincre l’adversité, il n’y a pas plus grands héros que les enfants maltraités.

Chaque année, au Québec, environ 30 000 mineurs sont pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse. Certains ont été maltraités physiquement ou agressés sexuellement, la plupart sont victimes de négligence. Ils n’échoueront pas tous dans la rue ou au pénitencier. Beaucoup évitent l’écueil de la délinquance, parviennent à se reconstruire et à devenir des adultes plutôt bien adaptés. Ils ont ce qu’on appelle de la résilience — aptitude dont les psychologues n’ont commencé à parler qu’en 1970, mais qui inspire aux écrivains, depuis le 19e siècle, des personnages inoubliables : la Cosette des Misérables, Jane Eyre, Oliver Twist, Poil de Carotte, le petit Rémi de Sans famille, Brasse-Bouillon dans Vipère au poing…

Maintenant que les détails des abus sont exposés plus ouvertement, on pourrait s’attendre à ce que les romans contemporains traitant de maltraitance versent dans un sensationnalisme sordide. Or, ce n’est pas du tout le cas. Avec une retenue exemplaire, les écrivains s’intéressent davantage aux facteurs qui font qu’un enfant se remettra de ses blessures alors qu’un autre ne s’en remettra pas.

La confiance en soi, d’abord. Pour l’auteure montréalaise Heather O’Neill, c’est l’équivalent psychique de la potion magique, et la narratrice de son roman La ballade de Baby semble être tombée dedans quand elle était petite. Avec une lucidité qui la rend d’autant plus adorable, Baby raconte comment, à 12 ans, elle est sale, mal nourrie, trimballée d’une maison de chambres à une autre par un père toxicomane qui traîne au carré Saint-Louis. Mais l’amour que celui-ci lui porte, l’admiration avec laquelle il loue son intelligence et ses talents compensent ses graves manquements. Forte de cette estime, Baby ne se considère pas comme triste ou vulnérable, mais comme futée, originale et bûcheuse. Elle se trouve « assez belle pour travailler dans un cirque, avec des hommes qui auraient lancé des couteaux sur moi ». Elle réussit à s’adapter aux familles d’accueil, et à se déprendre du maquereau qui veut l’entraîner vers l’héroïne et la prostitution. Elle peut ainsi faire un bilan positif de ses expériences : « Il fallait reconnaître que mes chances de survie étaient fabuleuses. »

Une telle confiance manque cruellement au narrateur de Flight, de l’écrivain amérindien Sherman Alexie. Ce délinquant métis de 15 ans est passé par 20 foyers d’accueil et 22 écoles différentes ; il fume du crack et allume des incendies pour apaiser sa haine de lui-même. Il a toutefois un atout : « Je pourrais facilement battre 99 % de la terre dans un jeu de Trivial Pursuit sur les Indiens. » C’est ce sentiment d’appartenance à une collectivité — dont il est par ailleurs coupé — qui va le sauver au moment où il allait commettre l’irréparable. À la suite d’une série de visions chamaniques, il peut enfin admettre : « J’ai besoin qu’on m’aide. »

Le présent est si pénible pour les enfants maltraités qu’ils risquent de s’y enliser à jamais. Le Montréalais Peter Behrens a une très jolie expression pour décrire la nécessité de continuer à avancer sans se décourager : La loi des rêves, qui est aussi le titre de son roman. Dans cette grande leçon sur le pouvoir de la persévérance, le jeune Fergus quitte l’Irlande durant la Grande Famine, fuit l’asile, où le typhus le guette, évite de justesse un bordel de Liverpool, survit à la traversée vers Québec. « Ce que tu veux te donne de la force. » Repenser à ce qu’il laisse derrière lui ne ferait que l’affaiblir.

La résilience d’un enfant dépend aussi de sa capacité de conserver une part d’optimisme — même s’il n’y a plus rien à espérer. Le Néo-Zélandais Lloyd Jones en fait la démonstration dans Mister Pip, qui se passe en 1980, quand le mouvement d’indépendance a été écrasé dans l’île de Bougainville, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Autour de Matilda, les animaux sont massacrés, les rebelles sont jetés des hélicoptères, les maisons de son village sont rasées par les troupes gouvernementales. Condamnée à vivre « pratiquement comme au temps d’Adam et Ève », elle n’en réussit pas moins à éprouver de la gratitude pour les richesses qui lui restent : l’air, l’eau, les fruits dans les arbres et le souvenir d’un ouvrage de Dickens, De grandes espérances, qu’on lui a lu en classe. « L’univers de ce roman formait un tout intelligible, contrairement au nôtre. » Son identification à Pip, le héros du livre, l’aide à entrevoir une fin heureuse. « Si ce n’est pas là de la magie, alors j’ignore ce qui peut prétendre à ce titre. »

La ballade de Baby, par Heather O’Neill, 10/18, 380 p., 24,95 $.Lisez un extrait du livre.

Flight, par Sherman Alexie, 200 p., 26,95 $. Lisez un extrait du livre.

La loi des rêves, par Peter Behrens, Christian Bourgois, 574 p., 34,95 $.Lisez un extrait du livre.

Mister Pip, par Lloyd Jones, Michel Lafon, 264 p., 24,95 $. Lisez un extrait du livre.

ET ENCORE…

Heather O’Neill a passé son enfance entre Montréal et la Virginie, entre un père québécois désargenté et une mère américaine qui avait viré punk. L’écrivaine a aujourd’hui 34 ans et vit à Montréal avec sa fille, Arizona. Elle est l’auteure de poèmes et de nouvelles, dont « Saint Jude », portée au cinéma par John L’Ecuyer d’après son propre scénario. La ballade de Baby, son premier roman, est en nomination pour le prestigieux prix Orange, décerné à une auteure de langue anglaise.

CITATIONS

« Je ne sais pas ce que l’on est censé faire de pareils souvenirs. Chercher à les oublier paraît être une erreur. »

Lloyd Jones

« Ma vie entière tient dans un petit sac à dos. »

Sherman Alexie

« À l’asile de nuit, il avait cru qu’il était passé dans le monde des morts. »

Peter Behrens

« Ils essayaient de vous arracher à l’enfance à coups de pied… alors il fallait s’y accrocher le plus longtemps possible. »

Heather O’Neill

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