Des souliers comme si on n’en portait pas

La mode de la course à pied sans chaussures a bousculé les grandes marques de sport… qui se sont vite adaptées.

Des souliers comme si on n’en portait pas
Photo : Vibram

Depuis des décennies, les multinationales de la chaussure de sport ont vanté leurs produits comme étant essentiels à une bonne performance. De la mousse double densité présentée par Asics dans les années 1980 à la bulle d’air comprimé de la Nike Air Max, en 1987, jusqu’aux nouveaux souliers à puce électronique Adidas 1, on nous laissait croire que les plus récentes technologies faisaient de nous de meil­leurs athlètes.

Mais récemment, des chercheurs et des coureurs pro­fes­sionnels ont commencé à remet­tre en question cette croyance. Selon eux, les chaussures techniques gênent la capa­cité naturelle de l’humain de courir en nuisant à sa machine de course fondamentale : le pied. Voilà un étrange revirement dans la quête du soulier de course parfait. Plutôt que de rivaliser dans la créa­tion de nouveaux mécanismes de support du pied toujours plus performants, certains fabricants envisagent maintenant de réduire l’espadrille à sa plus simple expression en éliminant tout support.

Ce mouvement minimaliste a germé en 1960 lorsque l’athlète éthiopien Abebe Bikila a gagné le marathon aux Jeux olympiques de Rome en courant pieds nus. En 1984, la coureuse sud-africaine Zola Budd en rajoutait, établissant un nouveau record mondial au 5 000 mètres chez les femmes en courant aussi pieds nus. Vers la fin des années 1990, le marathonien Ken Bob Saxton (« Barefoot Ken Bob ») prêchait les avantages de la course pieds nus, prétendant que les chaussures de course avaient « emprisonné nos pieds, les rendant plus faibles par manque d’usage ».

L’an dernier, l’idée de la course pieds nus a atteint le grand public grâce au journaliste Christopher McDougall, qui a publié un livre intitulé Born to Run. Il y décrit les Indiens tarahumaras, du Mexique, qui courent sans effort des distances équivalant à plusieurs marathons, avec pour seule protection de simples sandales à semelles de cuir ou de caoutchouc. Au grand dam des fabricants de chaussures, il cite de multiples études scientifiques, comme cette recherche publiée en 2008 dans le British Journal of Sports Medicine, qui soutient qu’il n’y a toujours aucune expérience démontrant que les chaussures de sport diminuent les risques de blessures. McDougall conclut que « les souliers de course pourraient être la force la plus destructrice à avoir frappé le pied humain » !

Pour profiter du mouvement émergent, plusieurs entreprises en pleine croissance, comme Vibram, Feelmax et Terra Plana, ont lancé d’étranges modèles de souliers destinés à simuler la course pieds nus. Quelques-uns de ces modèles, comme la Fivefingers, de Vibram (offerte au Canada à Mountain Equipment Co-op au prix de 80 dollars), ont l’air d’un croisement bizarre entre un gant à cinq doigts et une sandale. D’autres modèles présentent une semelle flexible très mince.

À première vue, on pourrait conclure que le mouvement pieds nus constitue une menace pour les géants de la chaussure. Or, il semble que ce soit plutôt le contraire. Nike fait figure de pionnier dans le domaine en présentant, en 2005, la Nike Free, un des premiers souliers minimalistes. Ayant l’allure d’une chaussette avec des lacets et une semelle à rainures profondes, la Free a été lancée après que Nike eut découvert qu’un entraîneur renommé de l’Université Stanford incorporait la course pieds nus dans son plan d’entraînement.

D’après E. C. Frederick, ancien directeur du laboratoire de recherche de Nike, la Free a été conçue pour offrir ce qu’il appelle de « l’insta­bilité contrôlée ». Agissant maintenant comme consultant auprès de l’industrie de la chaussure, Frederick affirme que les grands fabricants de souliers de sport perçoivent ce marché comme une nouvelle voie technologique ; ils ont déjà commencé à l’exploiter, en déposant de nombreux brevets. D’après lui, « Nike a une forte longueur d’avance dans ce domaine ».

En réalité, plutôt que de gru­ger le marché existant, le mouvement pieds nus pourrait s’avérer un cadeau du ciel. Nike, par exemple, présente la Free comme étant une chaussure d’entraînement dont les vrais athlètes ont besoin en plus de leurs espadrilles habituelles portées sur la piste. Et plutôt que d’offrir ces chaussures rudimentaires à bas prix, les entreprises invoquent « l’instabilité contrôlée » pour justifier un prix plus élevé. La Free se vend environ 125 dollars, et Frederick souligne que Masai, fabricant suisse de chaussures haut de gamme à semelles courbes, demande jusqu’à 200 dollars la paire aux États-Unis pour ses « antichaussures ».

Le marché de ces souliers minimalistes est encore petit. Matt Powell, analyste du marché de la chaussure de sport pour SportsOneSource, à Charlotte (Caroline du Nord), croit que la course pieds nus n’accaparera même pas 1 % du marché tradi­tionnel. Mais c’est un créneau en forte croissance. Les ventes de la Nike Free ont beaucoup augmenté ces dernières années, et Vibram prévoit atteindre des revenus de 10 millions de dollars en 2010 aux États-Unis.

Si, à l’instar des bikinis, les prix demeurent inversement proportionnels au poids des chaus­sures, l’industrie n’a rien à crain­dre.