Descente au séjour des ombres

Deux écrivains revisitent le mythe d’Orphée et vont aux enfers chercher un enfant disparu.

Cliquez ici pour lire des extraits des livres recensés.

Il est triste de le rappeler, mais de 1880 à 1920, Montréal a eu l’infâme honneur d’être la capitale nord-américaine de la mortalité infantile : un enfant sur trois y trépassait avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans. Est-ce parce que les chances de survie des petits sont devenues si grandes qu’on ne procrée presque plus ? Chose certaine, depuis la chute du taux de natalité, la mort d’un enfant n’est plus du tout acceptée avec fatalisme. En littérature, elle a déclassé celle de l’être cher au rang des pires tragédies et donne maintenant lieu à une réinterprétation du mythe d’Orphée.

Désormais, en effet, le héros ne descend plus au séjour des ombres pour aller y chercher sa femme disparue, mais plutôt son enfant. C’est ce qui arrive effectivement dans La porte des Enfers, de Laurent Gaudé. Ce roman d’une funèbre beauté s’ouvre avec fracas par un acte de vengeance : Pippo, serveur dans un restaurant, plante un couteau dans le ventre d’un mafioso napolitain et le traîne jusqu’à la tombe où il a déjà été enterré. Oui, enterré. Car lorsqu’il avait 11 ans, Pippo a été tué par une balle perdue dans une fusillade, mais il est revenu d’entre les morts : « Je me souviens des Enfers. Les salles immenses et vides parcourues par le seul gémissement des âmes mortes dans la souffrance. La forêt des goules où les arbres se tordent sous un vent glacial. » Sa résurrection, il la doit à son père, Matteo, lequel, trop lâche pour venger son fils, a pourtant eu le courage de s’aventurer jusqu’au royaume des morts pour le ramener à la vie.

Il faut un talent d’enfer pour imposer une telle histoire — et Laurent Gaudé n’a aucun mal à nous faire suivre Matteo dans ses errances nocturnes à Naples, cet antre du crime où tant d’hommes sont déjà damnés : « Il les voyait, marchant d’un air hagard le long d’une avenue, enfermés de solitude, le regard vide, allant d’un point à un autre de la ville, juste pour marcher, pour ne pas rester seuls et éviter la tentation de se lacérer les chairs. » Guidé par le professore Provolone, historien qui a cartographié le passage entre le monde des vivants et celui des morts, Matteo aboutit au port de Naples, où un escalier dérobé le mène à la porte des Enfers : « Elle était haute de plus de dix mètres et lourde comme les siècles. » Les descriptions que fait Gaudé du fleuve des larmes, des buissons sanglants et de la citadelle des morts doivent autant aux bas-reliefs hallucinés de Rodin qu’aux visions infernales de Dante. Elles donnent une grandeur épique à cette descente dans le monde souterrain, qui est l’épreuve suprême des héros mythiques — et maintenant des pères endeuillés.

Il y a pire endroit que le royaume des morts où aller chercher un enfant. Il y a Le ministère des Affaires spéciales, à Buenos Aires, que Nathan Englander recrée dans son premier roman. C’est là où les parents argentins ont attendu en vain des nouvelles des milliers de jeunes enlevés par les sbires du gouvernement d’Isabel Perón, lors de la « guerre sale » que la présidente livra aux gauchistes de 1973 à 1976. Englander raconte tous les efforts d’un couple éploré pour atteindre les archives souterraines de ce « ministère du dernier espoir ». Si Lilian et Kaddish Poznan parviennent à obtenir la preuve que les autorités détiennent leur fils Pato, ils pourront le réclamer. « Il s’agit de faire exister votre fils sur papier », leur explique un avocat. Sans habeas corpus, Pato n’est officiellement ni mort ni vivant, et rien n’empêchera le régime de le torturer ou de se débarrasser de lui selon sa méthode habituelle — en le précipitant dans le fleuve du haut des airs.

L’entrée du ministère, comme celle des enfers, est gardée par un cerbère intraitable : « La première ligne de défense qu’adopte tout système corrompu et dysfonctionnel consiste à placer un ignorant devant la porte », ironise l’auteur, qui ne manque pas une occasion de relever les aberrations de la répression. Égarés dans les corridors de cette « bureaucratie des abîmes », les parents risquent eux-mêmes de ne jamais en sortir. « Si nous continuons ainsi, disent-ils, nous finirons par errer dans ce bâtiment avec tous les autres désespérés qui ne retrouvent pas leurs enfants. » Et dont le deuil n’a pas de fin.

La porte des Enfers, par Laurent Gaudé, Actes Sud/Leméac, 272 p., 29,95 $.
Cliquez ici pour lire un extrait.

Le ministère des Affaires spéciales, par Nathan Englander, Plon, 379 p., 43,95 $.
Cliquez ici pour lire un extrait.

Et encore…

Laurent Gaudé a souvent exploité la veine épique, d’abord dans sa dramaturgie (il est l’auteur de 11 pièces), puis dans ses romans La mort du roi Tsongor et Le soleil des Scorta (prix Goncourt 2004). Fils de parents psychanalystes, ce Parisien de 36 ans est marié à une Italienne originaire de la région des Pouilles, dans le sud de la péninsule, où il passe tous ses étés.
Il lit peu de romanciers contemporains et leur préfère Márquez, Dostoïevski et Conrad.

Sa recommandation aux jeunes auteurs : « Être têtu et obstiné. »

Laisser un commentaire