Desjardins, croisé du coopératisme

« Dans 50 ans, on reconnaîtra l’utilité de cette œuvre », répétera souvent Alphonse Desjardins à sa fille Adrienne (devenue en religion sœur Marie du Calvaire) pendant sa difficile croisade auprès du gouvernement du Canada pour obtenir la reconnaissance juridique du mouvement coopératif qui porte aujourd’hui son nom.

L’idée selon laquelle la charité et la philanthropie ne suffisent pas à soigner les maux de la société a toujours été claire dans l’esprit du jeune Lévisien né dans la misère, ce terreau fer­tile où germent parfois les utopies qui, à force de persévérance et de travail, se transforment en projets de société. De la vision à l’héritage, ainsi Guy Bélanger aurait-il pu intituler cette biographie du fondateur des caisses populaires.

L’auteur décrit le cheminement tortueux mais inexorable de l’idée du coopératisme à travers l’enchevêtrement des intérêts des classes laborieuses et de la petite bourgeoi­­sie, qui vivent à la fin du 19e siècle les conséquences néfastes de la première vague de mondialisation. Plus qu’une sim­ple extension du secours catho­lique, le coopératisme deviendra aux yeux de Desjardins, porte-étendard du conservatisme canadien-français, planche de salut contre l’usure et rempart contre le socialisme. Guy Bélanger démêle patiemment l’écheveau dense des idées, intérêts et institutions à l’origine du succès exceptionnel de l’entreprise d’essaimage des caisses populaires du vivant d’Alphonse Desjardins.

Sur ce dernier, le lecteur apprendra qu’il était fin stratège, inlassable travailleur et qu’il a su développer un réseau inextricable de relations sociales ; en témoigne une correspondance abondante et nourrie avec des coopérateurs du monde entier, notamment des Européens, dont il synthétisera les modèles institutionnels au profit des Canadiens français, en position de vulnérabilité économique, puis pour l’Amérique entière, enthousiasmée par la valeur de ses idées.

Il faudra lire avec attention le chapitre où Bélanger décrit le chemin de croix de Desjardins devant le gouvernement fédéral, méfiant et influencé par des groupes d’intérêts marchands hostiles à toute amélioration du sort des classes laborieuses. Quel rôle les papes Léon XIII et Pie X, et tout le clergé – le petit plus que le grand -, joueront-ils dans la fondation des caisses ? L’auteur répond à cette question et à bien d’autres encore dans cet ouvrage bien documenté.

Les enseignements de Desjardins, prophète du coopératisme, voyageront comme feu de brousse à travers le Nouveau Monde, en dépit du scepticisme et du sarcasme dont ils furent d’abord la proie. Toute sa vie, son énergie, ses ressources et ses prières furent consacrées au coopératisme, comme le furent celles de son épouse, Dorimène, dont le dévouement et le zèle pour la cause seront exemplaires.

« Le souci de l’épargne épargne bien des soucis », lisait-on en lettrage doré sur les crayons de la caisse populaire où ma grand-mère déposait ses économies. En amont de ce geste anodin se cache un passé intellectuel dont il est difficile de ne pas rougir de fierté et que Guy Bélanger expose dans son ouvrage de manière claire, limpide et fascinante. Nous détenons tous une part dans ce capital social. (Septentrion, 675 p., 29,95$)

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