Dessine-moi Saint-Ex…

Dans ses tableaux géants, des personnalités du 20e siècle dévoilent leur fragilité d’enfant. Portrait du peintre Louis Boudreault, un Québécois qui séduit les collectionneurs d’Orient comme d’Occident.

Dessine-moi Saint-Ex…
Photo : J.-C. Lussier

La première chose qui frappe quand on entre dans l’atelier montréalais de Louis Boudreault, c’est le bruit. Un vrombissement inhabituel dans l’antre d’un peintre. Ponceuse électrique en main, nimbé de poussière blanche, l’artiste s’active devant un tableau plus haut que lui. La ponceuse lisse le visage d’un gamin, formé de multiples couches de papier collé et délimité au crayon noir. Un garçonnet aux traits vaguement familiers : regard grave, mèche rebelle et oreilles décollées. Picasso à huit ans.

Le vrombissement s’arrête. L’atelier redevient paisible et « L’aigle noir » de la chanteuse Barbara s’envole dans la vaste pièce. Tout autour, des dizaines d’enfants et de jeunes ados nous dévisagent. Des filles et des garçons en format géant (2,13 m sur 1,52 m pour les plus grands) que l’on a, d’emblée, l’impression d’avoir déjà vus. Avant de les reconnaître pour de bon en apprenant leur nom. Heming­way, Churchill, Kennedy, Disney, Luther King, Piaf, Mao, Hitchcock, Presley… « Des personnages qui ont marqué le 20e siècle et qui m’ont marqué, moi », résume Boudreault, cheveux poivre et sel, yeux bleu-vert. « Leur regard renferme déjà ce qu’ils seront plus tard. »

Intitulée Destinées, cette série, débutée en 2006, compte quelque 120 œuvres représentant 50 personnalités du siècle der­nier. Pour chacun de ces portraits, Bou­dreault a utilisé et s’est réapproprié une vieille photo qu’il a dénichée dans Internet ou en bibliothèque après de patientes recherches. Il se désespère d’ailleurs de trouver un jour Coco Chanel ou Barbara enfants. Aujourd’hui, des collectionneurs canadiens, américains, européens et asiati­ques s’arrachent ces œuvres originales. De prestigieux acheteurs, dont Boudreault tait le nom par discrétion. L’année 2011 verra s’accroître encore la renommée internatio­nale de l’artiste de 54 ans, originaire des Îles-de-la-Madeleine : il exposera Destinées pour la première fois à Paris et à Hong­kong. Puis, New York suivra en 2012.

Dans la lignée des peintres québécois Jean-Paul Lemieux (1904-1990) et Jean Paul Riopelle (1923-2002), Louis Boudreault a une vision unique. « C’est un artiste exceptionnel, un esprit libre, non conformiste », affirme James D. Campbell, historien et critique d’art canadien, auteur de nombreux ouvrages sur l’art québécois, installé à Montréal. « Ce n’est qu’une question de temps : d’ici peu, il sera connu d’un vaste public. » « Son travail intéresse d’importants marchands d’art de par le monde », ajoute Andrew Lui, propriétaire de la galerie Han Art, à Westmount, où ses œuvres sont vendues.

Situé dans le Belgo, immeuble de la rue Sainte-Catherine qui héberge de nombreuses galeries d’art contemporain, l’ate­lier de Louis Boudreault est un joyeux foutoir. Les papiers débordent de partout. Rouleaux d’emballage-cadeau et bouts de tapisserie. Retailles à 5 cents ou luxueux kozo japonais à 50 dollars la feuille. Napperons de dentelle vieillots dégotés dans un resto. Papiers paraffinés des années 1950 récupérés dans un ancien couvent…

Au milieu de la pièce trône une table où s’activèrent, à la fin du 18e siècle, 20 moines scripteurs. Acquise par l’artiste (« pour le prix d’un meuble Ikea ! ») dans une vente aux enchères à Lyon, elle accueille aujourd’hui une collection de papiers, de pots de colle et autres emballages de Gaufrettes Amusantes, que Boudreault grignote toute la journée. « Je travaille comme à la maternelle : avec des crayons à mine, des crayons de couleur, de la farine et de l’eau pour la colle. » Vêtu d’un jean et d’un t-shirt, il protège toutefois ses mains avec des gants chirurgicaux. Des mains agiles qu’il laisse de temps à autre courir sur son piano blanc, en bonne place dans un coin de l’atelier.

L’artiste pose sur ses sujets un regard intime, affectueux, comme s’il les connaissait personnellement. Devant son portrait des frères Wright, pionniers de l’aviation, encore bambins, Boudreault me glisse, rieur : « Ils n’ont pas l’air rassurants, hein ? » À propos de Churchill à 11 ans : « Non, mais quelle suffisance ! » Ou de John Lennon à neuf ans : « On dirait Bush ! » Avant de s’amuser du visage « entre le chat égyptien et la chauve-souris » du petit Gandhi et des « yeux d’épagneul » du jeune Einstein. Sombres, malicieux ou pleins d’assurance : quelle que soit leur expression, les yeux des uns et des autres nous rappellent, en un étrange jeu de miroirs, que notre regard ne change guère avec les ans.

Fils de commerçants madelinots, Boudreault fut d’abord attiré par le théâtre. Il étudie l’art dramatique à Montréal, puis à Paris, où il s’installe en 1978, gagnant sa vie avec de petits rôles au cinéma et en jouant les mannequins dans le monde de la mode. Mais ce passionné d’art a d’autres desseins. En 1983, il entre à l’École du Louvre. Assidu de l’Hôtel Drouot, haut lieu des ventes aux enchères d’œuvres d’art, le jeune homme découvre un jour deux dessins « signés comme une prescription médicale ». Des Modigliani que l’on croyait disparus depuis la Première Guerre mondiale ! « Personne d’autre ne les avait reconnus, raconte-t-il avec l’accent pointu hérité de 20 ans de vie parisienne. Je les ai eus pour l’équivalent de 1 000 dollars ! »

Toutes ses économies d’étudiant y sont passées, mais l’investissement s’avère lucratif. Sa fabuleuse histoire fait rapidement le tour du monde de l’art. « Une carte de visite extraordinaire ! » À 27 ans, sa carrière de conseiller en œuvres d’art est lancée. Pendant six ans, il sillonnera la planète en vendant Picasso, Matisse, Warhol, Utrillo… Tout en gardant un luxueux pied-à-terre à Paris : l’appartement et le bureau de courtage du boulevard Saint-Germain, qu’il s’est offerts en revendant les fameux Modigliani.

Puis vient le ras-le-bol. « On ne parlait plus d’art, seulement de business. » L’envie de peindre lui-même le taraude. Au début, il accroche dans son bureau quelques-uns de ses tableaux – des monochromes avec des fleurs de bois qui formeront la série Les jardins -, disant à ses clients qu’il s’agit des œuvres d’un « petit Canadien qui débute ». L’engouement est immédiat. En 1993, Boudreault expose pour la première fois à Paris et transforme son bureau en atelier.

S’ensuivent d’autres séries, acclamées à la fois par les critiques et les amateurs. Notamment Les envois, une réflexion sur la façon dont on se procurait, pendant la Renaissance, les couleurs servant à peindre les chefs-d’œuvre de la peinture occidentale. Une « route des couleurs » qui croisera souvent celle des épices, de l’Orient vers l’Occident.

SUITE DE L’ARTICLE >>


 
 

Gandhi, Simone de Beauvoir et Picasso. Le peintre dessine d’abord le visage,
puis bâtit le vêtement au moyen de couches de papiers colorés. (Photos : Kevin Bertram)

 

En 1998, las de la vie parisienne, Boudreault rentre au pays et devient propriétaire d’une galerie (Les Modernes, rue Crescent, à Montréal, aujourd’hui fermée). Tout en continuant la série des Envois, il entame ses Souvenirs d’enfance madelinots, qui regroupent une centaine de grands dessins, ainsi que les Porteurs d’oiseaux, inspirés d’une légende inuite.

L’idée de la série Destinées lui est venue au cours d’un voyage à Londres, en 1997, après la mort de Lady Di. « J’ai vu des paquets de journaux dans le caniveau, avec, à la une, la photo de Diana enfant. L’eau coulait sur son visage comme sur le temps qui passe, et j’ai trouvé ça très beau. »

Comme les piles de journaux londoniens, les portraits de Destinées apparaissent en trois dimensions. Les bords sont composés de bandes de papier usées, qui créent une épaisseur en trompe-l’œil. « L’œuvre semble collée sur une accumulation de feuilles, ce qui donne l’impres­sion qu’elle contient une stratification des vies antérieures », observe James D. Campbell.

Le portrait lui-même comporte aussi plusieurs couches, résultant d’un « palimpseste ». (À l’origine, le palimpseste était un manuscrit réalisé sur un parchemin usagé dont on avait effacé l’écriture, méthode utilisée par les copistes du Moyen Âge par souci d’économie.) Sur un panneau de bois recouvert de papier blanc, Boudreault dessine d’abord le visage de l’enfant. Puis, il bâtit son vêtement et son univers avec des couches de papiers colorés, qu’il colle et repasse au fer avant de les poncer pour faire ressortir les couches précédentes par transparence. Les couleurs délavées, les images rapiécées nous font remonter le temps comme de vieux souvenirs.

« Dans les « biographies visuelles » de Boudreault, le contenu et la présentation ont la même valeur, remarque le critique d’art montréalais John K. Grande. Ses œuvres sont ainsi totalement contemporaines. »

Si sa technique de palimpseste est unique, Boudreault n’est pas le premier peintre à utiliser du papier découpé. Matisse (1869-1954) est son plus illustre prédécesseur, qui disait « dessiner avec des ciseaux ».

L’artiste a une dizaine de portraits en chantier en même temps. Certains en versions multiples. « Warhol a bien fait 1 200 Marilyn ! » Son Picasso, par exemple, est très demandé, comme la Callas, que l’on découvre à deux ans, jouant à la dame avec le collier de sa mère et coiffée d’un diadème (son portrait illustre la couverture du roman de Bïa Krieger : Les révolutions de Marina [Boréal, 2010]). Boudreault peut rester dans son atelier jour et nuit, sept jours sur sept, sans voir passer l’heure. Hypnotisé par le magnétisme de ses tableaux. Il n’est pas solitaire pour autant, recevant volontiers étudiants et amateurs à son atelier. Sans parler des nombreux visiteurs de son site Internet…

L’été, il s’échappe avec son épouse dans leur maison de Havre-Aubert, aux Îles. Là, il ne travaille pas, mais expose au Café de la Grave, installé dans un ancien magasin général. Il possède aussi sur place une boutique de souvenirs – Les Modernes sur Mer -, où fidèles et touristes peuvent choisir parmi une centaine de jolis objets arborant des dessins signés Boudreault : t-shirts, calendriers, cartes à jouer… de même qu’une boîte de conserve contenant du « Vent des Îles ».

Louis Boudreault poursuivra ses Destinées pendant quelques années encore. D’illustres personnages sont promis à son temple de la renommée. Des Québécois comme Félix Leclerc ou René Lévesque, entre autres. À l’exception de l’emblématique Française Juliette Gréco, 84 ans, venue l’an dernier à son atelier lui remettre une photo d’enfance, Boudreault n’a jusqu’à présent immortalisé que… des morts. « Les mythes vivants ne courent pas les rues ! »

Atelier de Louis Boudreault :
Édifice Belgo, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, atelier 424.

Galerie Han Art :
4209, rue Sainte-Catherine Ouest, Westmount.

Prochaines expositions :
 – du 5 au 27 mai 2011, galerie Art Beatus, à Hongkong. artbeatus.com
 – du 12 septembre au 8 octobre 2011, galerie Tornabuoni Art, à Paris.

 

Les plus populaires