Destin

Extrait du roman Destin d’Olga Duhamel-Noyer, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope.

À la nuit tombée, nous avions regagné notre hôtel bâti à l’intérieur de l’enceinte fortifiée de Canterbury. La cathédrale et les longues heures à marcher dans cette très vieille ville d’Angleterre avaient produit sur moi une forte impression. À l’hôtel, un jeu de Space Invaders, curieusement incrusté dans une sorte de table noire assez laide, occupait un emplacement trop grand pour le volume du hall. Durant notre séjour, j’avais beaucoup joué à ce jeu tandis que ma mère buvait un verre. Mais ce dernier soir passé à Canterbury, nous étions rentrées bien plus tard que l’apéro. Ma mère s’était endormie très vite devant le petit poste de télé qui animait un peu notre chambre. La manière ancienne de tailler les pierres grises, l’arc brisé des voûtes et les flèches, le plan perpendiculaire de l’église et les vaisseaux spatiaux qui flottent dans le noir profond de l’espace de manière mathématique occupaient mes pensées.

D’un œil distrait j’avais regardé les images à l’écran. Je ne sais plus si en 83 les télés des hôtels étaient équipées de télécommande. Sans doute. À la maison nous avions depuis peu une minuscule télé noir et blanc avec la rondelle qui faisait tacatacatac pour changer les postes. Et puis un film avait commencé. L’action du film se déroulait en Europe centrale durant la guerre. Je me souviens d’une petite maison de bois et de la campagne brûlée, des arbres calcinés à perte de vue et de la neige. Le film est une traversée de l’enfer. À un moment, les deux héroïnes sont dans la maison, le gramophone fait entendre un air sur lequel elles dansent malgré la catastrophe de la guerre, leurs pas ont quelque chose de saccadé, et leurs lèvres vont se toucher longtemps. Elles portent toutes les deux des vareuses tachées, trop grandes, récupérées avec peine sur des cadavres raides. Ni l’une ni l’autre ne ressemblent aux épouses que l’on voit dans tant de films.

Pour une raison qui m’est inconnue, cette scène a transformé ma vie. J’avais pourtant vu un film déjà où de plantureuses Italiennes se caressaient longuement, mais le film entier m’avait laissée de glace. Alors que le baiser de ces deux femmes, perdues dans des territoires désolés où un hiver terrible menaçait de famine les derniers vivants alentour, avait eu sur moi l’effet d’une révélation.

Les jours suivants, nous avions pris le bateau pour traverser la Manche, puis de nombreux trains qui se jetaient dans des tunnels noirs creusés à l’intérieur du relief, jusqu’à la Costa Blanca. Je me souviens avoir guetté systématiquement les numéros de nos places, pour deviner l’avenir que j’imaginais crypté en eux.

J’avais en tête la bouche de ces deux femmes dans l’hiver terrible et le fracas des bombardements, tandis que l’on descendait vers le Sud, tandis que les couches nuageuses disparaissaient, que l’architecture se métamorphosait au long des heures et que les palmiers peu à peu surgissaient dans le paysage. Tandis que la brique faisait place à la pierre et à toutes sortes de crépis, j’avais en tête le mouvement de ces deux femmes, la chaleur de leurs corps dans la triste chaumière qui les protégeait tant bien que mal du froid. En 83, le train s’arrêtait encore aux frontières et à Port-bou, l’affreux vert des uniformes militaires espagnols et leur méchante coupe étaient frappants. D’autres militaires se déplaçaient dans Alicante. Là, nous nous étions arrêtées une nuit pour dormir. Le lendemain, dans le soleil levant, nous avions traversé une esplanade jusqu’à la gare routière. L’esplanade bordée de palmiers tentait de présenter sous un jour grandiose cette petite ville.

L’autocar nous avait déposées au mauvais endroit. À cet endroit, la terre était très sèche et seuls les chardons poussaient. En contrebas de la route, la mer s’étendait jusqu’au bout de l’horizon. Entre la route et le bord de mer, des ouvriers travaillaient à de nouvelles constructions, la peau foncée par le soleil. On les voyait perchés sur les toits le marteau à la main. Un chemin de campagne serpentait encore longtemps dans ce chantier. D’autres ouvriers recouvraient les chemins de terre à proximité de la plage. Ils creusaient au soleil, mettaient une couche de gravier et coulaient l’asphalte. Dans ce segment excentré de la station balnéaire, nous avions loué durant une semaine une minivilla à l’intérieur d’un jardin clôturé.

Je venais de terminer L’île aux trente cercueils et une fois le soleil couché, la sulfureuse prophétie des femmes en croix me tourmentait. La nuit, je ne parvenais plus à quitter l’atmosphère d’épouvante de l’île de Sarek. plusieurs semaines, nous avons mangé dans les restaurants de la zone centrale de la station et nous avons marché soir après soir, un peu ivres, sous les étoiles le long de la spectaculaire promenade longeant la plage de sable. J’avais 13 ans, j’aimais avoir des poissons entiers dans mon assiette et l’angoisse n’était plus revenue dans la nuit mystérieuse du bord des plages. Le soir transformait entièrement l’endroit. Le soleil pris le jour montait sur la peau. Ma mère avait 38 ans, l’âge que j’ai aujourd’hui.

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