Deux plumes de la Vieille Capitale

Quelles sortes d’histoires écrivent les romanciers de Québec ? L’un envoie ses personnages dans le vaste monde, l’autre ne leur permet pas d’aller plus loin que l’île d’Orléans.

Le premier s’appelle Neil Bissoondath. Né à l’île de la Trinité, il est le neveu du Prix Nobel de littérature pour l’année 2001, V.S. Naipaul. Il a écrit une oeuvre romanesque déjà importante et, depuis 2001, il enseigne la création littéraire à l’Université Laval, à Québec.

Je doute qu’il rencontre souvent, sur le campus de cette honorable université, l’autre romancier québécois de cette chronique. Celui-ci habite ce qu’on appelle le Vieux-Québec, il fait partie du Vieux-Québec, ou encore le Vieux-Québec fait partie de lui au point de se laisser transporter à Paris, où Jacques Poulin a passé quelques décennies. Il est de retour chez lui depuis quelques romans.

Est-ce par inadvertance, par ignorance ou pour quelque autre raison que Neil Bissoondath fait dire à l’un de ses personnages de La clameur des ténèbres que les Blue Jays sont « l’équipe nationale de hockey sur glace du Canada »? J’exclus les deux premières hypothèses. Neil Bissoondath a vécu à Toronto assez longtemps pour savoir que les Blue Jays sont une équipe de baseball. Mais en Inde, ou dans un pays qui ressemble à l’Inde, on a le droit de se tromper, même sur un sujet d’une telle importance.

Un jeune homme de bonne famille quitte la capitale de ce pays pour gagner une île du Sud, où il exercera le métier d’instituteur. Dans le train presque vide qui roule interminablement vers sa destination, il rencontre un militaire, Seth, qui va dans la même région pour y combattre un mouvement terroriste. Une amitié malaisée, ambiguë se noue entre eux, qui préfigure ce qui se passera dans l’île. Dans la petite ville où ils aboutissent, ville à la fois menacée et protégée par un camp militaire, gangrenée par la peur, on découvre peu à peu que personne n’est jamais ce qu’il paraît être, et le personnage principal verra se détruire presque toutes les intentions généreuses qui l’avaient entraîné là, à des années-lumière du confort de la capitale.

La clameur des ténèbres est un roman admirable, peut-être le plus beau, le plus profond qu’ait écrit Neil Bissoondath. Les personnages sont attachants, d’une rare complexité; et l’action, conduite d’une main de fer, comme un thriller de grande classe. Le fond de l’affaire, que le roman révèle progressivement, c’est que les conflits politiques ne sont jamais uniquement politiques, mais naissent et prolifèrent dans le coeur secret des hommes.

Autant le monde de Neil Bissoondath est vaste, divers, parfois déconcertant, autant celui de Jacques Poulin – tout particulièrement dans ce dernier roman, qui s’intitule La traduction est une histoire d’amour – joue sur le charme du connu, du familier. L’écrivain Jack Waterman, qui n’écrit qu’une demi-page par jour, debout devant sa table haute, et qui a le culte du mot juste, on le reconnaît aussitôt: c’est Jacques Poulin à peine déguisé. La jeune Irlandaise qui traduit un de ses romans n’a qu’à parler d’elle-même comme d’un « zouave » pour qu’on la perçoive sans tarder comme un membre du clan Poulin. Et je ne parle pas des deux chats: Chaloupe, qui traîne son gros ventre, et Ti-Mine, qui a été abandonné dans les environs par une étrange vieille femme…

Donc, nous sommes chez Poulin, un Poulin un peu vieillissant dont nous reconnaissons les tics, les lectures, le ton faussement naïf qu’il distille dans tous ses romans. Au début, c’est un peu agaçant, on dirait un roman jeunesse écrit à l’intention des adultes. Et puis, petit à petit, on se laisse reprendre. Non par l’intrigue quasi policière, celle du chat abandonné par une vieille femme atteinte d’un cancer incurable et de sa fille qui s’est ouvert les veines des poignets. Cette histoire demeure trop imprécise pour accrocher vraiment le lecteur. L’important, c’est plutôt l’histoire d’amour qui se développe entre le vieil écrivain et la jeune traductrice irlandaise. Les protagonistes ne semblent pas s’en rendre compte clairement, mais c’est bien ça qui a lieu, sans qu’il soit besoin de passer à l’acte. Oui, « la traduction est une histoire d’amour », et pas seulement entre deux textes.

La plus grande partie du roman se déroule à l’île d’Orléans, où Jack Waterman a installé sa jeune traductrice. C’est là qu’ils accueilleront, comme des parents adoptifs, si je puis dire, la jeune fille qui s’appelle – tiens, tiens! – Limoilou. Parions qu’ils y seront heureux et qu’ils n’auront pas beaucoup d’enfants. Ils auront autre chose à faire: lire, écrire, traduire.

La clameur des ténèbres, par Neil Bissoondath, traduit (remarquablement) de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, 474 p., 29,95$.

La traduction est une histoire d’amour, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 132 p., 15,95$.

LA CLAMEUR DES TÉNÈBRES

– La seule loyauté qui compte, ajoutat-elle, c’est celle qu’on a envers soi-même.

– N’est-ce pas égoïste?

– Vous n’y êtes pas du tout. C’est quand on est loyal envers soi-même qu’on peut être loyal envers les autres. C’est là que tout commence.

– Vous êtes une femme étrange, Anjani.

– Tout le monde est étrange. Même vous. Nous sommes étranges, inexplicables – c’est ce qui fait de nous des êtres humains.

Neil Bissoondath

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