Dévorer la beauté

Le musée est ouvert. Je suis là. La normalité est devenue un privilège qu’il faut déguster, ou peut-être dévorer, je ne sais plus.

Photo : Idra Labrie / MNBAQ

Vendredi matin. Il fait moins mille et j’attends l’ouverture du Musée national des beaux-arts de Québec (MNBAQ).

Je trépigne, mais ce n’est pas seulement en raison du froid : ça doit bien faire un siècle que je n’ai pas assisté à une manifestation culturelle en personne.

Je ne suis pas un fou des musées. Je les aime, mais ne suis pas du type à m’y garrocher à chaque voyage. J’y vais pour des expos qui m’intéressent lorsque je suis de passage. Les futuristes russes au MoMA. Gilbert & George au de Young. Warhol au MBAM. Le truc sur Cohen au MAC. Voyez le genre.

Je viens donc ici précisément pour consommer mon enthousiasme pour l’œuvre de Turner. Ses brumes anxiogènes, sa propension à extraire la beauté d’événements catastrophiques et sa capacité à peindre les subtilités de la lumière dans les paysages m’ont toujours fasciné.

Je ne suis pas déçu. Même les œuvres de jeunesse du célèbre peintre anglais du XIXe siècle portent déjà une touche que l’on ne peut décrire autrement qu’en évoquant le talent rare des grands artistes qui, peu importe la pratique, parviennent à un degré d’exécution qui confine à la magie.

Joseph Mallord William Turner, Paysage avec un château en ruine sur une falaise, 1792-1793. (Crédit : Tate, Londres 2017)

Ce n’est plus une chanson. Plus une danse. Plus un monologue. Plus un tableau. C’est de la prestidigitation. De la transsubstantiation. Ceci est leur âme, livrée pour nous.

Tout conspire à faire de cette visite au MNBAQ une expérience quasi religieuse. D’abord, la communion. Le fait d’être enfin accompagné d’autres gens qui, bien que distancés et masqués, vivent en même temps ce à quoi j’assiste ; ça peut paraître banal, et pourtant ce ne l’est plus. Chaque moment passé avec des étrangers ailleurs qu’à l’épicerie est devenu un rappel à la fois agréable et douloureux de notre besoin de vivre ensemble. Je suis happé par la mise en scène parfaite d’éclairages qui mettent admirablement en valeur le travail du peintre sur la lumière. Puis il y a la matérialité des tableaux : enfin, nous pouvons en quelque sorte côtoyer une œuvre réelle. Et celles de Turner, leurs craquelures, la finesse du travail, le relief, cet endroit où il a gratté la peinture avec son ongle… tout cela me fait réaliser que tous les Internet du monde ou les plus beaux livres d’art (celui de l’expo est d’ailleurs magnifique, en plus d’être instructif) ne rendront jamais la puissance des tableaux véritables.

Devant Venise — Maria della Salute, je regarde le profil de la Sérénissime fondre dans l’eau avec ravissement. Je passe une nuit sur le toit de l’hôtel Europa, je traverse une mer démontée, je disparais dans les vallées verdoyantes du Derbyshire où je devine le bruissement des feuilles dans les arbres autant que l’air qui refroidit tandis que, sur les personnages, glisse un nuage qui leur bloque la lumière du soleil.

L’irréalité, le flou volontaire des tableaux finaux me permet de m’y perdre totalement.

Mon esprit dérive. Je repense à la veille. En fin de journée, ma fille et moi revenions de faire quelques courses. La voiture déboîtait depuis la bretelle de la rue du Pont pour foncer sur Honoré-Mercier en direction de la sortie des Capucins. À notre gauche, un soleil turnien mangeait les nuages. Rouge, rose. Supernova brillant de tous ses feux avant l’extinction nocturne. Comme dans le tableau Lausanne, coucher de soleil. La neige sur la rivière Saint-Charles gelée se teintait de bleu-mauve et les fumées de la White Birch s’imbibaient des feux roses, orange et jaunes du couchant.

Joseph Mallord William Turner, Lausanne, coucher de soleil, 1841-1842. (Crédit : Tate, Londres, 2017)

« On vit vraiment dans une ville extraordinaire », a soupiré mon ado.

Retour au musée. L’ombre d’un petit voilier semble brûler dans le contre-jour d’une lumière qui carbonise Brighton Beach. Je soupire à mon tour. Puis je me concentre sur ce que je vois, ce que je vis.

Le musée est ouvert. Je suis là. La normalité est devenue un privilège qu’il faut déguster, ou peut-être dévorer, je ne sais plus.

Affamé d’humanité, j’inhale, comme une drogue forte, chaque fragment de beauté avant de retourner dans le froid.

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Mais quelle beauté que ce texte! Il y a longtemps que je t’attendais. J’ai les larmes aux yeux de tant de sincérité – la beauté de l’oeuvre de Turner ou bien celle de savoir que nous sommes encore des humains.

Ohhhh, que je partage ce superbe écrit sur la beauté, le besoin des autres et l’attention renouvelée aux gens, à l’expression, à la vie traversant les contraintes ! Merci David Desjardins , je gôuterai au festin bientôt moi aussi …

Avec quelle émouvante sensibilité vous avez su traduire la virtuosité de W. Turner ! Merci Monsieur Desjardins !

Cher collègue et ami, je prends quelques secondes de mon temps (confiné) pour te dire à quel point j’aime ta sensibilité, et la qualité remarquable de ton écriture qui la met en évidence (l’un ne va pas sans l’autre, j’imagine). Je ne suis pas toujours d’accord avec tes idées (je pense à ta chronique récente sur les photos de voyage… qui ont, pour ma part, illuminé ma solitude de prisonnier collectif), mais j’ai toujours un plaisir immense à te lire, et tu pousses ma réflexion et mes émotions dans les méandres de l’exploration intime. Bravo. Pour ce témoignage de ton retour aux événements culturels, pour ton émotion face à Turner, pour ton éloge récente de l’insouciance, pour ta critique lucide des comportements de meute… et je pourrais continuer ainsi sur des pages et des pages.

Au fait, quand nous livreras-tu ce livre que j’attends depuis 8 ans maintenent?

« …face à l’imminence de sa propre disparition, l’être humain entrevoit sa finitude. Hanté par la menace de sa destruction, il est saisi d’un sentiment de vertige. »

C’est peut-être l’éclairage dramatique parfait combiné au manque que vous décrivez si bien, mais la première toile m’a fait pleurer. Discrètement. Je sentais les visiteurs passer derrière mois, pour aller voir la suite. J’aurais pu rester une heure devant ce tableau. Me laisser inonder par cette scène de mer nocturne. Être submergée par la lumière de la lune, la qualité et les détails de la peinture. Le temps, qu’on ne ressent vraiment que face à une scène qu’on sent inscrite dans l’éternité, qui a traversé le temps et l’espace et qui se trouve devant nous.

Je suis d’accord avec ce que votre ami et collègue dit. A propos du livre aussi.