Dina

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.


 

Dimanche

 

Comme chaque semaine, le dimanche après-midi, je téléphone à ma mère. Comme d’habitude, ce n’est qu’après une dizaine de sonneries qu’elle décroche en demandant aussitôt :

— Qui est-ce qui est là ?

Et moi, suivant le rituel établi entre nous, je lui réponds:

— C’est moi !

Ma mère comprend et se tait sans rien ajouter. Quelques secondes plus tard, elle me dit:

— Attends que je ferme la télé, je ne t’entends pas bien.

Elle s’éclipse une bonne minute pendant laquelle j’ai l’impression d’entendre le chant d’un coq. Quelle heure est-il là-bas ? Neuf heures du soir. Ce ne peut donc être un coq car, à cette heure-là, les poules dorment toutes. De plus, depuis quelques années, ma mère n’élève plus de poules. Mes parents ont même renoncé aux chats et aux chiens.

Quand elle reprend le récepteur, je recommence sans enthousiasme la litanie de mes nouvelles. À mon grand déses­poir, ma mère m’arrête encore une fois en disant :

— Je ne t’entends toujours pas, attends que je ferme la radio aussi. Elle joue trop fort.

Comme d’habitude, ma mère a laissé en marche tous les appareils de la maison. Je ne doute pas que toutes les ampoules soient allumées également.

Pendant son absence, j’ai encore une fois l’impression d’entendre les sons familiers du village, le miaulement d’un chat et l’aboiement d’un chien. Mais quel chat et quel chien ? Ceux du voisin, peut-être.

Lassée de répéter les mêmes choses sur moi et ma petite vie au Canada, je lui demande :

— Quoi de neuf, maman ? Qui est-ce qui est mort encore ?

Depuis quelque temps, les seules nouvelles que ma mère me donne quand je l’appelle sont celles des décès. Dans mon village natal, perdu au milieu de la plaine, contourné par les grands chemins routiers et ferroviaires, les gens disparaissent à un rythme presque quotidien. Les vieux paysans périssent de maladies dont je n’ai jamais eu conscience dans ce coin: cancer de l’estomac, diabète, tumeur au cerveau, cancer de la gorge. Depuis mon enfance, je suis habituée à percevoir la mort comme un accident divin, celui qui vous conduit directement au ciel. Lors de mon avant-dernier coup de fil, ma mère m’a annoncé le suicide de son filleul. Il s’est pendu au milieu de son troupeau de moutons, en pleine nuit. Il a battu sa femme avec une chaîne et il s’est ensuite retiré dans l’étable, où il s’est pendu à une poutre. Cet appel succédait à un autre au cours duquel j’avais appris que la marraine de mes parents était morte d’un cancer de l’estomac.

Sachant d’avance que quelque nécrologie m’attend à chaque nouvelle conversation, je ne demande plus à ma mère ce qui se passe au village, mais plutôt s’il n’y a personne de ressuscité.

Cette fois-ci, de son ton habituel, ma mère m’apprend une autre nouvelle :

— Dina est morte.

Je crois que le brouillage constant créé par les lignes internet me fait confondre la première lettre du nom prononcé par ma mère :

— Qui ? lui demandai-je.

— Dina. Tu sais, Dina ?

Oui, je sais, Dina.

— Mais comment ?

Je lui pose cette question stupide, même si la réponse ne m’intéresse déjà plus. Dans cet éclair de lucidité où le cerveau est capable de brouiller la frontière entre passé et avenir, d’estomper nos sentiments actuels en faveur de ceux à venir, je perçois combien cette nouvelle me fait mal et combien elle me fera encore plus mal demain et après-demain. Pour le moment, je peux encore échapper à la déchirante tristesse qui me guette pour me concentrer sur des riens.

— Maman, qu’est-ce que vous dites ?

Je parle encore à ma mère en la vouvoyant car, dans mon village, il est interdit de tutoyer ses parents.

— Oui, oui, c’est vrai ! Dina, la fille d’Olympia, est morte.

— Maman, je sais qui est Dina, mais….

Maman ne dit rien et moi non plus.

J’essaie de la faire revenir sur ses paroles.

— Maman, qui vous a dit ça ?

— Personne, c’est le monde qui parle.

— Oui, je sais, le monde, mais qui vous l’a dit à vous ? Peut-être qu’elle est malade ! Est-ce qu’elle est à l’hôpital ?

— Je ne sais pas.

Je reprends un peu espoir et je suis cette trace :

— À quel hôpital ?

— Je ne sais pas !

— Quand a-t-elle été hospitalisée ?

— Je ne sais pas.

— Avez-vous parlé à tante Olympia ?

— Non. Je crois qu’elle est trop triste.

— Triste de quoi ?

— Mais je te l’ai déjà dit, sa fille est morte.

Le ton de ma mère me convainc. Oui, Dina est morte. Si les gens du village disent qu’elle est morte, il n’y a aucun espoir que mon amie ressuscite. Dina est morte. Les villageois, réduits aux quelques vieux couples qui y vivent encore, le savent pour sûr. Avant tout, là-bas, ce sont surtout les mauvaises nouvelles qui arrivent. Ils ne connaissent rien de rien, mais ils sentent toujours la présence des catastrophes. Quand l’Amérique est en train de s’effondrer, ils le savent à leur manière. Quand, en Irak, les attentats se poursuivent, quand les soldats canadiens meurent en Afghanistan, mes villageois savent que les choses tournent mal sur cette planète. Lorsque, à l’âge de quinze ans, j’ai été expulsée du dortoir du lycée, dans mon village, on a dit que j’avais quitté le pays en traversant la frontière en compagnie d’un Arabe. C’était à l’époque de Ceau?escu, et les pires scénarios de la vie de quelqu’un étaient liés à l’évasion du pays et à la présence des étrangers. La nouvelle était fausse mais vraie en même temps, car être expulsée du dortoir, c’était la pire chose qui pût arriver à une fille de la campagne. Cela allait tout bousculer dans ma vie, et les villageois, chaussés de bottes en caoutchouc et coiffés encore de tuques en peau de mouton taillées à la manière de leurs ancêtres daces, le savaient. J’arrête donc de soupçonner ma mère d’ivresse ou de tromperie. Neuf heures du soir, c’est le moment où, même si elle a bu, elle commence à se réveiller.

 

La nouvelle est donc vraie. La seule chose que je puisse faire est d’en apprendre les détails. De cette manière, je pourrai peut-être en diminuer la gravité.

— Maman, pourriez-vous aller parler à tante Olympia ?

— Oui, oui.

— Demandez-lui ce qui est arrivé. Je vous rappelle dans une demi-heure.

— Oui, oui, dit-elle, et elle raccroche sans me dire à bientôt.

Je raccroche aussi mais, au bout d’une minute, je compose de nouveau son numéro. Elle me répond tout de suite :

— Qui est-ce qui est là ?

— C’est moi, maman.

— Oui, oui, c’est toi, naturellement. Je ne peux pas y aller, car tout le monde dort à cette heure-ci.

— Alors, écoutez, maman, je vous laisse. Allez vous coucher, vous aussi. Je rappellerai demain. S’il vous plaît, allez parler à tante Olympia.

J’hésite un peu :

— Ou, mieux, interrogez les voisins !

— Oui, oui.

— Alors, bonne nuit !

— Bonne nuit !

 

Je ne dis rien à Calinic. Allongé sur le lit, il feuillette un magazine, sans s’attarder sur quelque chose de précis, dans l’attente du sommeil.

 

Depuis toujours, je déteste les dimanches. Même à l’époque où je travaillais comme journaliste pour un quotidien et où les dimanches étaient les seuls jours de repos, je ne les aimais pas. Tout comme Dieu, je sentais que, ce jour-là, il n’y avait pas grand-chose à faire. Je n’aimais pas faire la sieste non plus. Si le sommeil me venait, je m’assoupissais là où je me trouvais, dans un fauteuil ou sur une chaise. Le matin, la journée dégageait un certain plaisir, car nous nous levions tard, sachant qu’il n’y avait rien à faire dans la maison, à part réchauffer le repas. Les après-midi toutefois étaient insipides, car à part les rares fois où nos voisins venaient jouer au rummy, nous nous ennuyions ferme. Qu’est-ce que je vais faire jusqu’à demain, d’ici à ce que je puisse appeler maman pour avoir des détails sur la mort de Dina ?

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