Diversité bien ordonnée…

Et si ce n’était pas l’anglais qui menace le français, mais notre incapacité de préserver les langues régionales de la francophonie ?

Chronique de Martine Desjardins : Diversité bien ordonnée...
Photo : Paul Labelle

Qu’ont en commun les mots alouette, ruche, sapin, dune et tonneau ? Ils font partie des quelque 100 derniers vestiges de la langue gauloise. Tout le reste du vocabulaire français (soit plus de 100 000 mots) est d’origine étrangère. « Aucune langue n’est la création d’un seul peuple », fait remarquer Vassilis Alexakis dans son roman Le premier mot. « Le français se souvient d’une centaine de langues. »

Comme Alexakis lui-même, le personnage central du Premier mot (en lire un extrait >>) est un Grec francophile qui vit à Paris. Il retourne l’été dans sa patrie pour visiter les îles par ordre alphabétique. Professeur à la Sorbonne, se réclamant de ses deux cultures, ce Miltiadis aborde les langues comme un archéologue, effectuant des fouilles étymologiques pour exhumer « les voix de peuples qui se sont éteints il y a des milliers d’années ». Son rêve serait de remonter aux origines du langage et de retrouver le tout premier mot prononcé par l’homme. Il meurt malheureusement avant de le découvrir et c’est sa sœur, la narratrice du roman, qui reprendra cette enquête fascinante auprès de linguistes, d’orthophonistes, d’anthropologues, de paléonto­logues et de pédiatres spécialistes du langage des bébés.

Chaque fois qu’il en a l’occa­sion, Alexakis fait l’éloge du métissage culturel, qu’il juge essentiel à l’enrichissement de toute nation. Il pourfend à plusieurs reprises la politique d’immigration du président Sarkozy et se moque des puristes de la langue française, qui, en condamnant les mots étrangers, « font penser aux parents frileux qui ne permettent pas à leurs enfants de s’éloigner ». Même l’engouement des Français pour les anglicismes n’a pour lui rien d’inquiétant, et il affirme sans détour : « Le français est davantage menacé par l’étouffement des idiomes régio­naux que par l’expansion de l’anglais. » Ces 26 parlers régio­naux, tels le breton et le corse, risquent aujourd’hui de s’éteindre, car la France refuse toujours de les reconnaître officiellement – alors qu’elle prêche la diversité culturelle à l’échelle mondiale. Alexakis dénonce vivement cette hypocrisie : « Nous persistons à redouter les effets du multilinguisme sur l’unité nationale. »

L’acadien est un de ces parlers régionaux qui aurait bien pu disparaître sans laisser de traces si Antonine Maillet n’avait pas ressenti un jour l’urgence de le préserver. Fais confiance à la mer, elle te portera (en lire un extrait >>) est le récit du parcours exceptionnel qui a mené cette écrivaine de la parole à l’écriture et, enfin, à la littérature acadiennes.

Consciente très jeune d’avoir hérité d’un trésor oral unique transmis grâce au dévouement de toute une lignée de conteurs, Antonine Maillet perçoit avec acuité le risque de « laisser à la seule oralité le soin de manipuler, tripoter, malaxer la mémoire que tout un peuple se passait depuis Champlain ». Elle qui a reconnu dans Rabelais un ancêtre lointain va donc entreprendre une tâche gargan­tuesque : écrire une langue qui n’existait jusqu’alors que sous sa forme orale. Et faire émerger, du même coup, une véritable littérature nationale.

On compte sur les doigts de la main les écrivains qui peuvent se vanter d’avoir accompli à eux seuls un tel exploit. Si Antonine Maillet est bien consciente d’avoir introduit « dans l’histoire de la littérature française sa page manquante », elle est loin de se prendre pour un monument. À 81 ans, elle n’est pas prête à voir la langue française se scléroser en tentant de rester « pure » et revendique le droit de chacun de l’enrichir. Elle crie haut et fort : « Rien ne nous distingue comme notre parole. »

 

ET ENCORE…

Antonine Maillet est née en 1929 à Bouctouche, au Nouveau-Brunswick, de parents instituteurs, dans une famille de conteurs. Petite, elle collectionnait les mots « comme des cailloux précieux » et, à 12 ans, elle s’est levée en classe pour défendre la langue française. Il faut dire qu’elle apprenait alors la grammaire française dans un manuel… en anglais. Elle est l’auteure d’une cinquantaine de titres, dont Pélagie-la-Charrette, prix Goncourt 1979. L’hiver, elle écrit dans son grenier et, l’été, en haut du phare de Bouctouche. Pour elle, « chaque livre est le brouillon du prochain ».

Le premier mot, par Vassilis Alexakis, Stock, 464 p., 34,95 $.

Fais confiance à la mer, elle te portera, par Antonine Maillet, 232 p., 24,95 $.

 

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