Diversité : le rideau se lève

King Dave part en tournée 15 ans après sa création. Une version adaptée à la réalité d’un jeune Noir et aux enjeux raciaux actuels, qui témoigne de l’évolution récente d’un milieu encore très homogène.

Patrick Emmanuel Abellard en répétition pour la tournée qui s'arrêtera dans 22 salles du Québec entre le 3 novembre 2021 et le 27 février 2022. (Photo : Danny Taillon)

Au début de King Dave, le personnage principal, un jeune délinquant un peu naïf pris au milieu d’une spirale de mauvaises décisions, amorce son fulgurant monologue de près de deux heures en expliquant au public comment ont commencé ses déboires : « Moi, j’arrive dans c’te party-là : j’connais personne !?? Moi, j’ai été invité là par le chum d’un d’mes chums. Mais ni mon chum ni le chum de mon chum est là… »

Dans la bouche d’Anglesh Major, qui s’est glissé une trentaine de fois dans la peau de Dave au printemps 2021, au Théâtre Jean-Duceppe, la formule a pris un autre accent, celui d’un jeune Montréalais d’origine haïtienne : « J’étais invité par le patnais d’un de mes patnais, mais ni mon patnais ni le patnais de mon patnais n’est là. Mais c’est chill, mon gars ! »

L’originalité de cette adaptation de King Dave, qui part en tournée dans tout le Québec cet automne (avec Patrick Emmanuel Abellard dans le rôle-titre) et qui sera reprise chez Duceppe à l’été 2022, réside à la fois dans le choix d’avoir confié le premier rôle à un interprète noir, mais aussi dans celui d’avoir campé l’action au sein de la diaspora haïtienne. Deux faits rares, voire inédits dans la dramaturgie québécoise. 

Selon une recension des spectacles présentés entre le 1er septembre 2014 et le 31 août 2015 effectuée par le Conseil québécois du théâtre (CQT), seulement 10 % des artisans du milieu théâtral montréalais (interprètes, auteurs, metteurs en scène et concepteurs) étaient issus des communautés culturelles ou autochtones, alors que ces communautés formaient le tiers de la population montréalaise. Dans l’ensemble du Québec, c’était 11 % des artisans, alors que ces groupes représentaient environ 15 % de la population. 

Anglesh Major a eu la chance, depuis le début de sa carrière, de jouer des personnages qui n’étaient pas liés à la couleur de sa peau. Il a notamment été Ridolfo dans Les amoureux, de Carlo Goldoni, pièce dans laquelle Alexandre Goyette, auteur et premier interprète de King Dave, l’a remarqué en 2019 au Théâtre Denise-Pelletier. Son agenda était d’ailleurs trop chargé pour qu’il puisse partir en tournée cet automne. « Mais ce n’est pas parce que ça va bien pour moi que ça va bien pour la diversité, dit Anglesh Major. Ce n’est pas le cas pour tous les comédiens. Souvent, quand on voit quelqu’un de la diversité à la télé ou au théâtre, c’est dans un rôle typé et fonctionnel. C’est comme un poteau, une décoration. On va rarement dans la profondeur ou l’humanité du personnage. »

Secoué par la mort de George Floyd et inspiré par la montée du mouvement Black Lives Matter, Alexandre Goyette a choisi, au printemps 2020, de réécrire presque entièrement sa pièce avec l’aide d’Anglesh Major et les conseils de représentants de la communauté noire. « C’était pour moi une façon de participer à un changement qui est inévitable dans l’industrie culturelle québécoise », affirme l’auteur.

Anglesh Major, qui a coadapté King Dave. (Photo : Danny Taillon)

La relecture de King Dave est pertinente, estime Hervé Guay, professeur au Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières. « Le fait de placer l’action dans le contexte culturel de la communauté haïtienne et l’ajout d’éléments esthétiques comme l’emploi du créole sont venus bonifier la pièce, ce que toute adaptation devrait faire. » 

Adapter une pièce pour donner des premiers rôles à des acteurs noirs ou autochtones est une idée tout à fait louable, selon l’ancien critique au Devoir, mais cela ne suffit pas pour équilibrer la diversité des représentations au théâtre. « Parce qu’on va le faire seulement à l’occasion, et seulement si la pièce s’y prête à 200 %. »

D’autant que l’adaptation est un art difficile. Dans le cas de King Dave, la réécriture ne s’est pas limitée à l’ajout de quelques répliques en créole. Des scènes complètes ont été écrites, alors que d’autres ont pris un sens nouveau. « Christian Fortin, le metteur en scène, me disait tout le temps : “C’est la même histoire, mais racontée par quelqu’un d’autre” », relate Anglesh Major.

Au début, celui-ci récitait le texte tel qu’il avait été écrit à l’origine. « Rapidement, on a constaté qu’il y avait un problème », dit le comédien, arrivé d’Haïti à l’âge de trois ans. « Je parle québécois, mais j’ai toujours la musicalité créole dans mon oreille. Quelque chose ne collait pas. Alex, quand il a écrit ce texte, c’était tellement intime. Il fallait que je mette mon intimité là-dedans aussi. »

Il devait y avoir une sensibilité dans l’écriture et la mise en scène, sans que ça travestisse le texte, précise Alexandre Goyette. « Dave, c’est un jeune twit qui fait plein d’erreurs, mais ce n’est pas un mauvais garçon. Il fallait que ce constat demeure malgré les préjugés et les a priori qui planent dans la collectivité. »

Pour arriver à une meilleure représentativité des minorités, croit Hervé Guay, il faut plutôt favoriser une distribution sans égard à la couleur de la peau. 

Adopté depuis longtemps aux États-Unis et au Canada anglais, ce type de casting fait tranquillement son chemin au Québec. Il permet d’offrir des rôles substantiels aux comédiens de la diversité, même s’ils n’ont pas été écrits pour des acteurs noirs, asiatiques ou arabes, par exemple. Ainsi, Didier Lucien a incarné le très blanc frère Marie-Victorin dans la pièce Camillien Houde, « le p’tit gars de Sainte-Marie », à l’Espace Libre, en 2017-2018. 

« On y croyait à fond, rappelle Hervé Guay. Parce que dès qu’on instaure un autre type de vraisemblance, basé sur le travail de création du personnage de l’acteur et sur son talent, ça fonctionne. Que tu sois noir, blanc ou asiatique, tu es capable de jouer Gertrude dans Hamlet ou Ariel dans La tempête. Un acteur noir est d’abord et avant tout un acteur. On n’a pas toujours besoin d’adapter. On a surtout besoin de faire une place à ces acteurs dans n’importe quel rôle. »

Au-delà de l’adaptation et de la distribution, faire une place à la création des membres de la diversité est peut-être le meilleur moyen de favoriser l’inclusion, croit de son côté Philippe Racine, cofondateur de La Sentinelle, première compagnie théâtrale francophone entièrement dirigée par des artistes afro-descendants. « Ce serait se tirer dans le pied que d’aborder la question d’un seul angle. C’est plus global que ça. Ça demande des auteurs, des gens en position de pouvoir, un public et des lieux qui sont prêts à diffuser une offre diversifiée. »

Cet automne, la troupe que forme Philippe Racine avec Lyndz Dantiste et Tatiana Zinga Botao a présenté son premier spectacle à l’Espace Libre, Qui veut la peau d’Antigone ?, constitué de trois adaptations personnelles de cette tragédie qui remonte à l’Antiquité grecque. Pour la première fois au Québec, ce texte fondateur de la dramaturgie occidentale était adapté par des créateurs afro-descendants.  

Une façon de prouver que le répertoire appartient à tous et que les histoires sont faites pour être racontées d’une nouvelle manière, plaide Philippe Racine. « Si on veut entamer un vrai dialogue, si on est conscients que 10 % de la population montréalaise est noire, que Montréal et le Québec sont multiculturels et qu’ils le seront encore plus dans l’avenir, il serait peut-être temps que les histoires qu’on raconte le reflètent. »

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