Dixie

Extrait du roman Dixie, par William S. Messier, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles. 

Dixie

Rodrigue dit Hot Rod Létourneau et sa femme Ursule sont rentrés d’un souper bien arrosé pour constater que les congélateurs dans leur garage avaient été vidés. Il n’est pas inhabituel de cadenasser son frigo dans le coin, surtout si on possède du bétail. C’est connu, les voleurs de viande se paient parfois des visites sur les propriétés des éleveurs, au milieu de la nuit, dans l’espoir d’y rencontrer une serrure à forcer ou mal fermée. Chez Hot Rod, tout était en règle ; cela dit, un padlock ordinaire ne recèle pas de mystère pour le bum moyen.

Dans l’obscurité, il faut imaginer le bum en question arriver lentement en pick-up sur le chemin de Philipsburg. Un prédateur humant l’air des deux côtés de la route. Il ralentit quand il constate l’absence de signes de vie sur la propriété de Rodrigue. Il poursuit sa course et, au croisement du rang Corriveau, fait demi-tour. Il éteint ensuite les phares de son camion en montant la côte avant d’arriver à la hauteur de la ferme, interrompt le rock éructant d’une vitre à moitié ouverte par laquelle il lance un mégot de cigarette. Dans la fraîcheur du chemin de Philipsburg, la cendre encore vive virevolte et se désagrège sur la garnotte – une étoile filante en tire-bouchon. Il se stationne de reculons vis-à-vis de la grande porte du garage. Il coupe le moteur et s’équipe de gants de travail. Avant de bouger, il tend à nouveau l’oreille pour s’assurer que la voie est libre et sort enfin du camion en demeurant légèrement penché – une hyène dans les Cantons. Le long du pick-up, il glisse vers le garage, constate l’absence de poignée qui permettrait d’ouvrir par l’avant, franchit en quelques pas l’espace séparant son camion du bâtiment, qu’il contourne en longeant le revêtement. Il entre par la porte arrière du garage, après avoir défoncé la fenêtre. Le bruit de la vitre cassée résonne dans la noirceur, amplifié par les parois de roc de la cour arrière de Hot Rod. À l’intérieur, le bum brise la serrure des congélateurs avant d’ouvrir la grande porte et commence à transférer la marchandise.

À l’arrivée des Létourneau, les congélateurs alignés sur le mur du fond grognent, béants. Une fraîcheur plastique émane de leur gueule grande ouverte. En tout, trois cents livres de côtes, de flancs, de surlonges, de jarrets, de steaks de ronde, d’épaules et de t-bones ont disparu. Trop occupés à passer la région au peigne fin à la recherche d’un évadé de la prison de Cowansville, les enquêteurs des Verts prennent la déposition de Hot Rod par téléphone.

La viande, elle, doit être acheminée vers un autre congélateur en peu de temps. Entre le canton de Bedford et Saint-Armand, les insomniaques du rang Dutch voient un Dodge Dakota filer comme une balle vers le sud. L’éclat des phares a tout juste le temps de s’imprimer sur leurs rétines somnolentes, le pick-up a déjà disparu dans un croche de sentier de fond de champ. Dans son sillage, un rock gras tonitrue et éloigne la fraîche.

La suite ? Dans le livre…