Douglas Kennedy : «Madame Bovary, c’est moi !»

En mettant en scène l’amour, et le couple avec ses hauts et ses bas, sa fragilité et ses petites trahisons, le romancier américain Douglas Kennedy touche à l’universel. Les femmes en redemandent.

Douglas Kennedy : «Madame Bovary, c'est moi !»

Douglas Kennedy mène une vie rêvée. Il habite à Paris, à Berlin et dans un petit village du Maine, où il possède une maison victorienne, accoudée à un bras de mer.

Mélomane et cinéphile averti, il publie des best-sellers (traduits en 22 langues) sans interruption depuis une quinzaine d’années et parle couramment l’anglais, le français et l’allemand. Aux journalistes qui cherchent à lui accoler l’étiquette de romancier populaire, il lance souvent cette boutade : « Madame Bovary, c’est moi ! »

Ce qui n’est pas totalement faux. Puisque ses romans gravitent tous autour du même thème que le chef-d’œuvre de Flaubert : l’ennui. « L’ennui, et les petits désastres du quotidien qui en résultent », précise-t-il en français.

En cette rentrée 2011, Douglas Kennedy est omniprésent. Au cinéma, d’abord, avec la sortie au Québec de l’adaptation de son roman L’homme qui voulait vivre sa vie. Puis, en librairie, avec la parution de Cet instant-là, son 10e roman. Pour souligner ce doublé, L’actualité l’a rencontré chez lui, dans le Maine.

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Quatorze ans après sa parution, L’homme qui voulait vivre sa vie a été adapté au grand écran, avec Romain Duris, Catherine Deneuve et Niels Arestrup en tête d’affiche. Heureux du résultat ?

Le réalisateur, Éric Lartigau, a su s’approprier mon livre afin d’en faire son film. Et cela, tout en respectant l’esprit du roman et ses grands thèmes : la quête d’identité, l’idée que la vie est ailleurs et le sentiment que tout peut basculer à chaque instant. Et puis, Romain Duris est hallucinant dans le rôle de Paul, cet avocat prospère qui tue l’amant de sa femme par accident, lui pique son identité et s’exile… pour aller vivre sa vie.

Cette notion d’extrême fragilité du destin de l’Homo sapiens ordinaire est au cœur de tous vos romans. Pourquoi ?

Parce que c’est la vie. L’autre jour, j’ai reçu un coup de fil d’un copain avec qui j’ai étudié à l’université. Un super bon gars : sportif, non-fumeur, père de quatre enfants et marié à la même femme depuis 30 ans. Il m’appelait pour m’annoncer qu’il avait un cancer du pancréas et qu’il ne lui restait que six mois à vivre. C’est horrible, mais c’est le genre de drame qui arrive tous les jours. Dans toutes les villes de la planète. Un nouveau chef débarque au bureau, et votre carrière part en vrille. Vous traversez la rue sans regarder, et vous voilà paraplégique. La personne que vous aimez tombe amoureuse de quelqu’un d’autre, et vous avez envie de quitter le monde.

J’ai vécu quelque chose de semblable lors de la parution de The Big Picture [titre original de L’homme qui voulait vivre sa vie], en 1997. Je venais de signer un contrat faramineux à New York (deux millions de dollars pour deux romans). J’avais 41 ans et ma carrière était sur le point d’exploser. On me pressentait comme le prochain John Grisham, mes ventes décollaient en flèche ailleurs dans le monde, en France notamment. Puis, le livre est sorti. Il a reçu plusieurs critiques élogieuses. Mais les ventes n’ont pas suivi. Et lorsque la même chose s’est produite avec le deuxième roman, je me suis retrouvé sur la liste noire des éditeurs américains. Ç’a été une blessure terrible. Le fait d’être rejeté dans mon pays était vraiment douloureux.

Onze ans plus tard, Time Magazine a publié un article à mon sujet intitulé « The Most Famous American Writer You’ve Never Heard Of » [le plus célèbre écrivain américain dont vous n’avez jamais entendu parler]. Ce papier est à l’origine de mon come-back aux États-Unis. Grâce à Time, je suis de nouveau publié dans mon pays.

Vous avez écrit 3 livres de voyage et 10 romans, dont 3 thrillers psychologiques et 4 qui ont des femmes comme narratrices. À quelle catégorie d’auteurs appartenez-vous ?

J’écris des romans modernes dont on tourne les pages jusqu’à 4 h du matin. Je suis à la fois littéraire et très accessible. Enfin, je l’espère. Parce que j’écris surtout sur nos peurs et nos tristesses. Mes livres contiennent beaucoup de références culturelles et de questions existen­tielles : Pourquoi tombe-t-on amoureux ? Pourquoi passe-t-on sa vie à se battre contre soi-même ? Qu’est-ce qu’on attend de l’être aimé ? de nos parents ? de nos enfants ?

Cet instant-là, votre dernier roman, débute dans le Maine, où vous avez une maison. Le narrateur est dans la mi-cinquantaine et vient de divorcer, comme vous. Il reçoit un colis de Berlin, ville où vous vivez à tiers-temps. Où s’arrête la fiction ?

C’est un roman très personnel, mais pas autobiographique. J’ai osé me servir de certains aspects de ma vie comme jamais auparavant. C’est pourquoi il y a des aspects de Thomas, le narrateur, qui sont très proches de moi. Dans son rapport à l’écriture, notamment.

J’ai commencé Cet instant-là le 23 juillet 2008 à Montréal [il y était de passage chez des amis] et je l’ai terminé le 5 juillet 2010 à Berlin. J’étais alors dans une période très com­pliquée de ma vie. En plein divorce. Dans un cau­chemar juridique aux frais absurdes, et sur lequel planait l’immense tristesse de mes deux enfants. Heureusement, il y avait une cons­tante : l’écriture. C’est la discipline inhérente à l’écriture qui m’a permis de traverser ce mauvais moment.

Vous avez écrit un roman d’amour alors que vous étiez en pleins déboires conjugaux ?

C’est tout de même l’histoire d’une trahison. [Rire] En fait, c’est l’histoire d’un coup de foudre entre un jeune auteur américain (Thomas) et une traductrice est-allemande (Petra), à Berlin, dans les années 1980. Soit avant la chute du Mur. Quand la ville, très sinistre, était divisée en deux et fourmillait d’espions. C’est une grande histoire d’amour, avec un dénouement tragique.

Et un petit côté « eau de rose » ?

Ils sont jeunes. Ils sont beaux. C’est la première fois qu’ils sont fous amoureux. Ils découvrent l’amour pur. Celui que l’on rencontre une seule fois et après lequel on court toute une vie. Il y a aussi un côté très sexuel. Ce désir brûlant pour l’autre que l’on ressent au début d’une relation. Ce n’est donc pas « à l’eau de rose ». Ils se désirent. Ils s’empoignent. Ils sont euphoriques devant la possibilité du bonheur.

Jusqu’à ce que leur vie à deux génère son lot de « petits désastres du quotidien »…

C’est pourquoi la relation entre Thomas et Petra est si tragique. Parce qu’elle nous renvoie à nos rêves perdus, à nos instants manqués. Mais ça, c’est la condition humaine. À la fin, Petra révèle à Thomas un aspect très sombre de sa vie. Un secret qu’elle avait préféré taire par peur de le perdre, mais qui, puisqu’elle ne le lui a pas dit, a fait dérailler leur amour.

En un mot, votre roman est une allégorie de la communication dans le couple ?

Comme beaucoup de couples, Thomas et Petra sont à la fois victimes d’un manque de communication et d’une force beaucoup plus grande : leur passé.

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Publié aux Éditions Belfond,
Cet instant-là est le 10e roman
de Douglas Kennedy.