Du bon usage des étoiles

Extrait du roman Du bon usage des étoiles, par Dominique Fortier, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.
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Extrait du roman Du bon usage des étoiles, par Dominique Fortier

20 août 1845

Le Terror et l’Erebus naviguent depuis peu dans des eaux vierges. Nous avançons au milieu d’une carte blanche, dessinant le paysage comme si nous l’inventions au fur et à mesure, traçant le plus fidèlement possible les baies, les anses, les caps, nommant les montagnes et les rivières comme si on nous avait jetés au milieu d’un nouvel Éden – quoique glacial, stérile et inhabité pour sa plus grande partie, mais dont il nous appartient tout de même de reconnaître et de baptiser le territoire. Avant nous, le paysage grandiose fait de glace et de ciel n’existait pas; nous le tirons du néant où il ne retournera jamais, car désormais il a un nom. S’il n’y a devant nous que le vide, le chemin parcouru fourmille d’observations, de relevés, de précisions; il a rejoint le domaine toujours grandissant de ce qui est nôtre sur cette Terre.

 

3 septembre 1845

Les icebergs qui dérivent lentement au large forment un décor mouvant dont on ne connaît point de semblable en Angleterre, ni d’ailleurs où que ce soit sur la terre ferme, où les montagnes ne se déplacent pas et restent sagement là où elles sont. Ce paysage arctique a ceci de paradoxal que c’est nous, qui le regardons, qui demeurons le plus souvent immobiles, emprisonnés par les glaces, tandis que lui avance, recule, se déploie et se resserre en une continuelle métamorphose, comme s’il était de quelque mystérieuse manière plus vivant que nous.

Il me semble impossible, en contemplant ces forteresses de neige et de glace, de ne pas être pénétré du sentiment de sa propre insignifiance, de ne pas se savoir minuscule et superflu au milieu de tant de beauté majestueuse et sauvage. J’ai pourtant du mal à trouver chez les officiers l’écho de ce sentiment, puisqu’ils semblent pour la plupart insensibles à cette nature qui nous entoure, et dont ils ne parlent que comme si elle était quelque animal particulièrement rusé que l’on s’efforce de déjouer et de prendre au piège. Je ne peux m’empêcher de songer aujourd’hui que, s’il y a vraiment un chasseur et une proie en ce pays de glace, c’est bien davantage nous qui sommes le gibier, traqués, pris au piège, aux abois.

 

                                                                        ***

Du blanc, à perte de vue. Le blanc du ciel qui se fond dans le blanc de la terre enfouie sous la neige, qui se fond dans le blanc de l’eau couverte de glace, qui se fond dans le blanc qu’on finit par avoir sous les paupières quand on ferme les yeux.

Un blanc gris sous les nuages lourds de neige, un blanc d’ombre qui avale les distances et trompe la prunelle. Un voile blanc qui recouvre tout.

Un blanc noir les jours d’hiver sans soleil. Translucide et voilé, impénétrable, aqueux et solide, immaculé, envers de toutes les souillures. Un blanc comme un œil, qui tout à la fois masque et laisse transparaître ce qui se trouve derrière, dedans, deçà, delà.

Un blanc bleuté qui scintille doucement sous la lueur de la lune énorme, boursouflée, et sous la lumière des millions d’étoiles étincelant sur la neige où elles semblent reflétées ou bien tombées par terre.

Le blanc jaune des banquises où rampent les phoques et des champs de neige où l’on sort se soulager et vider les pots de chambre.

Le blanc cendré des nuits sans lune qui durent par fois des semaines.

Partout le blanc. Avec, de loin en loin, le crachat d’un marin.

 

La suite dans le livre…

 

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