Du côté de chez Proulx

Monique, romancière, et …carnassière déguisée en jolie femme.

Elle est sceptique comme d’autres sont paranoïaques : tout naturellement. Et un peu, dit-elle, grâce à Montaigne, qu’elle lit et relit plutôt que de fréquenter les auteurs du moment. Ce n’est donc pas à Monique Proulx, auteur-scénariste du Sexe des étoiles et romancière couverte d’éloges et de prix pour son dernier roman, Homme invisible à la fenêtre (Boréal), qu’on va faire croire que le succès change le monde ni que l’argent fait le bonheur.

Quand on parle avec elle, on a l’impression de dialoguer avec quelqu’un de terriblement intelligent mais qui, par gentillesse, ferait des efforts pour que ça ne se remarque pas trop. Et son look l’aide, diaboliquement. Elle a le nez un peu long, une bouche large, elle semble presque trop mince, s’habille quasiment en « granola ». Mais ce nez est magnifiquement droit et surmonté d’yeux pâles évoquant ceux du lynx; ses vêtements sont d’une élégance très personnelle, et toute sa personne est surmontée d’une chevelure d’un blond lumineux, faussement ébouriffée, qui adoucit son allure et attire l’oeil. Bref, une carnassière perfidement déguisée en jolie femme.

Yves Berger, romancier distingué, directeur littéraire chez Grasset et président du prix Québec-Paris, que Monique Proulx remportait récemment (après Anne Hébert, Réjean Ducharme, Michel Tremblay, entre autres) et qui lui a été remis le 25 mars à Paris, lui a fait à l’émission de Christiane Charette, à Radio-Canada, ce commentaire-compliment : « Pour la première fois, le jury a voté à l’unanimité. Et votre roman vaut, à mon avis, 17 sur 20. » Interrogé plus avant sur la valeur d’une telle note, le romancier avouait humblement que son prochain livre à lui valait… 18 sur 20.

« Ça veut dire que chez Grasset ils ne prennent que du 18 sur 20, minimum ! » commente Monique Proulx, hilare (en Europe son roman est coédité avec Seuil). La misogynie des Français ne l’étonne plus guère. Pas plus que leur méconnaissance de notre littérature – ou de notre âme, ce qui revient au même – ou encore leur absence de curiosité.

« Il y a chez eux tant de jus que c’est normal qu’ils n’éprouvent pas le besoin d’aller voir ailleurs. Ce qui fait qu’ils acceptent mal les autres littératures, surtout francophones, qui ne peuvent évidemment pas se comparer à la leur. Le classicisme français, ici, on n’en a rien à foutre. Ça ne nous ressemble pas, ce n’est pas de cette manière que notre identité va s’exprimer. Lorsque j’ai reçu mon prix, je leur ai d’ailleurs dit : « S’il vous plaît, je vous en prie, faites-nous l’honneur de considérer désormais la littérature québécoise comme une littérature étrangère ! » »

Car, pense-t-elle, les Français nous aiment bien tant que nous leur renvoyons de nous une image qu’ils croient reconnaître – la cabane au Canada, les gentils Indiens… « Un jour, il va bien falloir écrire un vrai roman avec de vrais Indiens de maintenant, et là, on risque de leur faire peur ! Je ne pense pas qu’ils se rendent vraiment compte de la situation exceptionnelle dans laquelle les créateurs du Québec se trouvent, et qui constitue à la fois une impasse et la confluence de notre double appartenance, latine et américaine. »

Monique Proulx est née dans la région de Québec, dans une rue appelée Capricieuse, où elle a passé son enfance. Famille ordinaire : papa, maman, trois enfants. Puis déménagement en banlieue. « Je haïssais tous les préparatifs qui menaient à l’école – me lever, m’habiller, prendre l’autobus d’écoliers. Je haïssais tous les autres enfants que j’y rencontrais, et qui étaient tous des tarés ou des bums. Mais dès que j’arrivais à l’école, j’aimais ça parce que j’avais l’impression d’apprendre quelque chose. Encore aujourd’hui, je n’ai le sentiment de vivre vraiment que lorsque j’apprends. Comme le dit monsieur de Montaigne, mon maître : « Tout est apprentissage. » »

Une famille ordinaire, soit. Mais heureuse ? « Au Québec, je n’ai connu que deux sortes de pères : les lavettes (comme le mien) et les autoritaires fascisants. Je ne sais pas lequel est le plus nocif, mais le mien ne l’a pas été trop. Il n’était pas gentil, mais il n’était pas vraiment méchant. C’était un faible, assez trouillard, qui était férocement anti-tout; j’ai l’impression qu’il était même anti-vie. Il a d’abord été journaliste, il a publié, dans l’indifférence générale, deux romans, puis il est devenu fonctionnaire pour le reste de sa vie. C’était d’ailleurs le fonctionnaire type, caricatural même : petit chapeau, petit imper, petite serviette. Tous les jours le même petit autobus et le même horaire. Toujours à râler contre quelqu’un ou quelque chose. Il n’avait aucune prise sur les objets – c’était le genre à casser ses lacets de souliers et à trépigner sur place. En fait, c’était un enfant, et nous, ses enfants, il nous faisait rire plus qu’il nous faisait peur. On savait qu’il n’aurait jamais porté la main sur nous. Ses colères étaient des colères d’impuissance, bien plus tournées contre lui que contre nous. On riait, et lui répétait : « C’est drôle ! C’est ben drôle ! » Pauvre papa…

« Avec le recul, je pense qu’il n’était pas intelligent. Ma mère lui était bien supérieure. C’est plate qu’ils se soient rencontrés et se soient ramassés ensemble. Ça l’a rendue malheureuse, aigrie; il est mort depuis un moment mais elle lui en veut pour ça aussi – l’objet de sa hargne a disparu. C’est un drame de génération, je suppose… Elle, c’est une femme forte, débrouillarde, qui savait conduire la voiture, ce que mon père n’a jamais pu apprendre. À 50 ans, une fois sa famille élevée, elle a pris des cours de sténo et de dactylo pour aider financièrement. Et elle qui n’avait jamais travaillé à l’extérieur est devenue, en un an, secrétaire de direction. C’est Mère Courage ! »

Elle écrit aussi fort joliment, affirme sa fille. Qui la pousse un peu à faire des efforts de ce côté-là. Ce à quoi Mère Courage répond : « Écoute, Monique, la vie est suffisamment fatigante comme ça, alors écrire, en plus… » Mais ça ne l’empêche pas d’insister pour « faire du petit bois » quand elle va passer quelques jours à la campagne, chez la romancière.

L’écrivain de la famille, pourtant, c’était tout de même ce père peu aimé. Avant Roger Lemelin et son énorme succès, Gustave Proulx avait publié, dans les années 50, deux romans urbains, dont Chambre à louer, un titre d’ailleurs repris plus tard par Marcel Dubé pour la télé. Avait-il du talent, « pauvre papa » ?

Elle baisse un instant ses yeux lumineux. « Son premier roman n’était pas inintéressant. Il y avait quelque chose dans sa vision de la famille, dans sa définition des personnages… Oui, peut-être qu’il avait du talent. Mais il a tout de suite abdiqué. La seule chose à laquelle il a été attentif quand j’ai commencé à écrire : mon succès. Le succès que j’ai eu avec mon premier recueil de nouvelles, il le comparait à celui qu’il n’avait pas eu. »

Un ange passe… « Un jour, je vais écrire quelque chose sur lui qui s’appellera Le Pensionnaire. Ce sera une nouvelle, sûrement pas un roman : il n’y aurait pas assez de matière… »

Le succès, qui a tant manqué au père, n’émeut pas la fille, affirme-t-elle. Elle lui reconnaît tout de même quelque vertu.

« Le succès nous sauve de l’amertume, cette horreur qui oxyde la vie. J’en connais, des écrivains, qui sentent bien que leur heure est passée, et qu’ils ne pourront plus la rattraper. Parfois même, ça les tue. Mais le succès peut aussi nous faire glisser hors de notre parcours, nous rendre trop sûr de nous. Nos lacunes, il ne faut surtout pas les oublier. Au fond, le mieux, ce serait de pouvoir se dire : « J’ai connu le succès. » Et ne plus perdre son temps à l’attendre. Parce que dans un petit pays comme le nôtre, ce sera toujours la nouveauté qui primera; c’est tellement plaisant de tomber en amour avec un inconnu… »

Dans un petit pays comme le nôtre, succès n’est pas non plus synonyme d’argent – pas dans le monde littéraire, en tout cas. Pour vivre bien, Monique Proulx travaille aussi, depuis longtemps, comme scénariste. Avec, là aussi, pas mal de succès. Ce qui lui a permis de faire une bien curieuse découverte.

« Des fois, je me demande si la réalisation n’est pas un métier d’hommes. L’idée que, les hommes et les femmes, on est semblables, qu’on fonctionne de la même manière, je n’y crois plus. La réalisation, c’est un métier qui demande du leadership, mais c’est aussi beaucoup un métier de bricoleur, et le bricolage n’attire pas les femmes, en général. Mais il y a aussi des femmes qui réalisent des films formidables. Peut-être que je suis complètement dans les patates… »

Donc, entre les romans, elle écrit des films pour les autres. Pour le plaisir ou pour le fric ? « Les deux, évidemment. Et je suis très chanceuse de pouvoir gagner ma vie en faisant des choses que j’aime. Je ne pourrais pas être journaliste, ni écrire pour la télé, ça exige qu’on soit beaucoup trop rapide. Or, moi, c’est dans la lenteur que je suis bonne – que je suis meilleure, en tout cas. »

Et l’argent ? Elle hausse les épaules. « Peut-être que je n’en ai pas l’air, comme ça, mais je suis très rationnelle. Comme je ne veux faire que ce qui me plaît, je ne dilapide pas l’argent que j’ai gagné en faisant des choses que j’aimais. Le luxe, pour moi, c’est de ne pas avoir de patron, de pouvoir passer l’été à la campagne, et d’écrire à mon rythme. »

Écrire, toujours. De mieux en mieux.

« Chaque fois que j’embarque dans un nouveau roman, je recommence à me bagarrer avec la langue. Ici, la langue parlée est très différente de la langue écrite, ce qui nous force à faire un travail de transposition très difficile auquel les Français ne sont pas obligés de s’astreindre. En ce moment, on se parle, et on se comprend, mais je parle beaucoup moins bien que je n’écris. Je ne me fais pourtant pas violence : pour moi, écrire, c’est cette recherche-là. Je me sens un peu comme une violoniste à qui on ne pourrait pas demander de jouer mal exprès.

« Un jour, dans un salon du livre, une dame m’a félicitée pour mon travail. Et m’a reproché, gentiment, de ne pas publier des livres plus épais. Je n’ai pas su lui expliquer que faire court, c’était sans doute la chose la plus difficile… »

Comme le peintre paraplégique dans Homme invisible à la fenêtre qui dessine obstinément les membres en santé des gens qui s’imposent à son regard, Monique Proulx ne peut s’empêcher de se taire, d’écouter les autres, et de transformer en un personnage séduisant ou repoussant une personne ordinaire. C’est tout l’art de cette exceptionnelle romancière. « Encore une leçon de monsieur de Montaigne, qui a écrit qu’on n’apprend rien à vouloir parler, et que ce qu’il y a d’intéressant dans les relations humaines, c’est au contraire de faire parler les autres de ce qu’ils connaissent le mieux. En se révélant, les gens apportent des réponses à des questions que nous n’avons même pas formulées. Être romancière, c’est aussi être belette ! »

La belette en elle a d’ailleurs joué, il y a quelques années, un joli tour à un fin renard. Pierre Foglia, qui préparait une série de chroniques sur des « gens ordinaires », avait invité ses lecteurs et lectrices à lui écrire pour lui offrir l’hospitalité. « J’avais envie de le rencontrer, je trouvais son idée intéressante, alors je lui ai envoyé un mot – il ne me connaissait pas du tout. Sur cette rencontre, il a écrit un gentil petit papier, qui était sympathique à mon endroit, mais moi j’ai écrit une très bonne nouvelle à partir de ce qu’il faisait, lui, de ce qu’il était.

« Un roman, une nouvelle, un scénario, ça peut démarrer comme ça, à partir d’une rencontre, d’un détail. J’ai l’impression parfois de mettre en banque chaque conversation, de la mettre sur la glace pour l’exploiter plus tard. »

Ses lecteurs savent combien les marginaux l’intéressent. La petite fille du Sexe des étoiles est une « bol » assez solitaire (« elle me ressemble ») et son père transsexuel ne ressemble pas à tous les pères. Le peintre d’Homme invisible à la fenêtre est lui aussi assez spécial. Même dans son premier recueil de nouvelles, Sans coeur et sans reproche, il y avait un itinérant.

« Dans le scénario que je suis en train d’écrire pour l’ONF, un des personnages est un ex-psychiatrisé. En face de chez moi, il y a une sorte d’asile; c’est rempli de gens qui parlent seuls dans la rue. Leur allure fait parfois peur, mais ils me fascinent. Comme ils ne connaissent plus les règles du jeu, ils agissent avec une sorte de pureté qui me semble remarquable. Et qui me permet de comparer, de voir où se situe le véritable équilibre. »

Le sien, elle semble l’avoir trouvé entre un amoureux avec qui elle vit depuis dix ans (« la solitude, c’est sans doute bien, mais quand on souffre d’insomnie, c’est bien aussi de pouvoir se coller contre quelqu’un »), son travail qui parfois la déprime (« mais ce sont de tout petits downs ») et la cuisine, qu’elle fait avec enthousiasme. Elle sort peu (« un film aux deux semaines me suffit »), ne répond au téléphone que si elle en a envie (« j’ai un répondeur très très fiable »), n’imagine pas sa vie autrement. N’est surtout pas bouleversée par le succès.

Et elle me quitte sur une autre citation : « Le véritable créateur dialogue avec son oeuvre; l’imposteur dialogue avec le public. »

Non, ce n’est pas de Montaigne. Mais ce pourrait très bien être de Monique Proulx…

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