Duceppe Ier

Ma mère n’avait pas mieux trouvé, pour calmer ma nervosité à l’idée d’interviewer le premier artiste de ma carrière de journaliste — Jean Duceppe (1923-1990) —, que de me recommander de l’imaginer assis sur la lunette des toilettes. M. Duceppe était un fabuleux acteur qui avait la particularité de manger la moitié de ses mots et de nous émouvoir avec ceux qui restaient. Il venait de fonder sa propre compagnie afin de présenter à Montréal Charbonneau et le chef et La mort d’un commis voyageur, deux pièces dans lesquelles il avait triomphé à Québec.

Devant Duceppe, donc, en 1973?: j’ai 21 ans, je rougis comme un coquelicot et lui a les yeux si bleus. L’imagerie mentale suggérée par ma mère n’opérant pas, je bégaie mes trois questions le cœur battant. Il me sourit comme un père s’attendrit des maladresses de son fils le jour où il décide d’enfourcher son vélo sans les petites roues stabilisatrices. Alors que j’aurais pu sortir de son bureau déprimé au point de vouloir devenir fonctionnaire, il m’a permis d’étrenner mon métier sans relever mon inexpérience, sans m’infliger un «vous reviendrez quand vous aurez fait vos preuves», sans se soucier du tirage du journal qui allait publier l’article.

J’ai rencontré depuis près de 1 000 artistes, et parfois, devant l’arrogance de certains qui n’ont pas le quart du talent de l’acteur, il m’est arrivé d’appliquer le conseil de ma mère et de revoir les yeux bleu ciel de Jean Duceppe.

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