Effigie

Extrait d’Effigie, par Alissa York. Publié avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Territoire de l’Utah – 1867
Elle les guettait déjà quand le soleil s’accrochait en­core aux mon­tagnes de Stansbury. Maintenant qu’elle les distingue au loin, il fait nuit.

Debout devant la porte ouverte de la grange, Dorrie scrute la prairie éclairée par la lune et observe leur approche régulière. Hammer est bien reconnais­sable, trapu comme un billot, à cheval sur sa jument noire géante, les talons de ses bottes s’agitant même au pas. Derrière lui, le Traqueur semble glisser. C’est une illusion nocturne : le guide paiute pose un pied devant l’autre comme tout le monde. Après sept années au ranch, il ne maîtrise toujours pas les rênes d’un cheval. Quand la longueur du trajet l’exige, il monte derrière Hammer. S’il a le choix, il marche ou il court.

Ils s’approchent et Dorrie voit qu’il n’y a pas de place ce soir pour le Traqueur sur la selle de Ham­mer. Celle-ci est occupée par une forme enveloppée et brillante. Un frisson de plaisir descend jusqu’au bas de sa colonne vertébrale et au-delà – comme si, à l’image du corps blanc lai­teux qui attire son regard, elle possédait aussi une queue magnifique.

À côté du Paiute, le cheval de bât bai titube, son fardeau comme un monticule aux multiples couleurs. La jument noire se met au petit trot, peut-être en réponse à l’odeur de foin venant de l’écurie, ou seulement au claquement de langue de Hammer. Le Traqueur reste à sa hauteur, suffisamment près main­tenant pour que Dorrie distingue le mouvement ordi­naire de ses pieds d’avant en arrière. Elle avance un peu, élargissant ainsi le rayon de lumière de la lampe, au moment où ils entrent dans la cour.

« Sœur Eudora », lance Hammer.

Elle courbe les épaules en entendant sa bouche prononcer son nom. « Vous êtes rentré. » Elle ne sait jamais comment l’appeler. Mr. Hammer ? Frère Ham­mer ? Cette dernière façon lui paraît vraiment ina­daptée – il est assez vieux pour qu’elle soit sa fille, sa petite-fille même. Elle pourrait l’appeler Erastus. Il permettrait cette familiarité, l’apprécierait peut-être, mais ce nom la dégoûte, si rude qu’il menace de lui écorcher la langue. Ce qui ne lui laisse qu’un seul choix – le mot qu’elle emploie le moins possible, quand elle ne peut éviter de s’adresser à lui. Mari.

« Eudora, répète-t-il. Regardez ce que je vous ai ap­porté par cette belle nuit. »

Il approche son cheval plus qu’il ne devrait et elle sent le souffle de la jument sur le sommet de sa tête. Ink dépasse les seize mains. Dorrie plonge sous son encolure noire et massive, longe la botte de Hammer calée dans l’étrier et se redresse à l’endroit où pend la tête de la dépouille blanche. La tête longue se termine abruptement par un museau sombre. Du sang derrière l’oreille gauche et tout le long du cou lui couvre le garrot comme un châle.

« Ça va être difficile à nettoyer », dit-elle.

Hammer se retourne sur sa selle. « Où vouliez-vous que je tire ? Au bout de la queue ? »

Au lieu de répondre, elle tend le bras et enfonce profondément les doigts à l’endroit où le cou de l’ani­mal est propre. En règle générale, la fourrure offre un refuge temporaire à ses mains douloureuses. Pas ce soir. Le pelage du loup blanc suscite une gêne cré­pitante au-delà de la brûlure habituelle. Elle retire la main et baisse les yeux.

« Reculez », dit Hammer à son crâne, et elle s’exé­cute d’un air hébété en fourrant les mains tout au fond de la poche de sa blouse.

Il met pied à terre. Il touche durement le sol et vacille sur les talons à cause de la taille de la jument. Il place sa main en coupe sous la mâchoire de la louve et relève du pouce la lèvre supérieure, révé­lant ainsi un croc jauni.

Belle bête, non ? »

Dorrie hoche la tête.

Le Traqueur ne dit rien. Il s’affaire contre le flanc du cheval bai, desserre silencieusement les nœuds. Ses mains travaillent avec aisance. Dorrie l’aperçoit du coin de l’œil et elle se retourne à temps pour le voir saisir un deuxième loup plus gros sur le dos du cheval de bât. Il le tire par les pattes de devant sur son épaule, se retourne et s’accroupit un peu sous le poids de la masse grise. Le cheval bai ne bronche pas, malgré l’odeur de prédateur qui ravive des sou­venirs anciens dans sa mémoire.

Le premier pas fait un peu vaciller le Traqueur, puis il trouve son équilibre et avance. Dorrie le pré­cède à petits pas rapides pour ouvrir en grand les portes de la grange. Une fois à l’intérieur, il se pen­che sur l’établi, baisse la tête et fait rouler l’animal de ses épaules. Il se redresse et recule, tandis que Dorrie s’approche.

Debout devant le loup, elle sent une étrange pal­pi­tation sous ses côtes. Elle retient son souffle un instant avant de soulever la queue. Un mâle – rien d’étonnant, compte tenu de la préférence de Hammer pour les familles.
Comme s’il lisait dans ses pensées, le Traqueur revient avec le deuxième chargement qu’il serre contre sa poitrine. Dorrie distingue une multitude d’oreilles, de pattes et deux queues. Cette fois, il ou­vre les bras en se penchant sur l’établi et son fardeau se sépare en trois louveteaux : deux de la taille de chats bien nourris, le troisième plus petit, un avorton gris fer.

Hammer entre en chancelant sous le poids de la mère. Il titube dans leur direction, a du mal à contrô­ler son fardeau. Quand le Traqueur s’avance pour l’aider, il pousse toutefois un grognement dont la si­gnification est claire. Le Paiute hoche la tête, les bras le long du corps. Encore quelques pas et Hammer percute l’établi. Le loup blanc glisse de ses épaules et tombe sur le mâle et les petits. Durant un moment, personne ne parle – Hammer, essoufflé, s’appuie sur ses poings, Dorrie se tient debout un peu derrière lui, le Traqueur s’est replié à son poste près de la porte.

Ils sont seuls ensemble, tous les trois, et ils ne le sont pas.

Derrière eux, la collection apparaît indistincte­ment. Des bottes de paille s’étagent en gradins sur le mur à l’ouest, tous occupés par les créations de Dorrie. Le chasseur se trouve à côté de la proie : renard et mu­sa­raigne, lynx et tétras, puma et biche. Elle les sent tout près, chaque animal, chaque oiseau.

Hammer se redresse et passe le poing sous son nez qui coule. Les produits chimiques du métier de Dorrie le gênent depuis le début. Au bout de trois ans de mariage et d’innombrables spécimens em­paillés, l’atmosphère de son atelier reste pour lui empoison­née. Les larmes voilent déjà ses yeux. « Allez, mettez-vous au travail. »

Elle passe le bras devant lui pour saisir la corde de mesure pendue à son crochet. Elle la déroule et en­tend qu’il commence à avoir du mal à respirer. Elle place fermement une des extrémités contre la truffe noire et spongieuse de la louve, tend la corde sur le crâne, le garrot, et suit l’échine jusqu’à sa base. Ses mains fredonnent. Son ventre bondit. Elle mesure ensuite la queue, de la racine jusqu’au bout. Elle pince la corde pour conserver ces deux mesures et la pose sur les marques en pouces gravées sur l’établi. Elle se dirige vers la petite table où la lumière de sa lampe tremblote, prend un crayon gros et court et écrit les informations – d’abord sur une page blanche de son carnet, puis sur un bout de papier que Hammer peut emporter à la maison.

Femelle. Tête et corps ensemble, 51 pouces. Queue 15,5, note-t-elle de son écriture serrée et soignée.

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