Elle danse à tout prix

En 1991, sa vie bascule au bout d’un quai. Le lac dans lequel elle plonge manque de profondeur. Elle tape le fond, se sectionne la moelle épinière. « J’avais 17 ans et je venais de décider de m’inscrire en danse, un rêve de petite fille. » Tétraplégique, France Geoffroy danse comme on prend son courage à deux mains. Ses apparitions sur scène sont des bouffées de poésie, de lyrisme et de sensualité. La directrice artistique de Corpuscule Danse a 35 ans, un chien fou qui lui monte sur les genoux et des causes à défendre.

Tétraplégique, France Geoffroy danse comme on prend son courage à deux mains.
Photo : Jocelyn Michel

Nous n’associons pas spon­tanément danse et fauteuil roulant.

– Dans l’imaginaire collectif, paralysie rime avec immobilité. L’interprète handicapé invente une autre forme d’expression qui s’interroge sur l’esthétique du corps dansant.

Votre compagnie pratique la danse intégrée. Qu’est-ce ?

– La danse intégrée unit gens à mobilité réduite et per­sonnes valides. Il s’agit d’un courant international représenté par deux compagnies phares : Axis, aux États-Unis, et Candoco, à Londres, où j’ai fait un stage en 1998. J’y ai rencontré le danseur Kuldip Singh-Barmi, qui est venu à Montréal pour créer avec moi mon premier spectacle professionnel, Etcetera, en 2000. Je me souviens : quand j’appelais pour obtenir du financement et que je disais que j’étais une danseuse contemporaine, je perdais déjà 60 % de mes interlocuteurs ; et quand j’ajoutais que j’étais tétraplégique, il n’y avait plus grand monde au bout du fil ! Je me suis obstinée, les mœurs ont changé.

Quels mouvements pouvez-vous effectuer ?

– Ma danse se situe beaucoup dans le tronc, les bras, les ports de tête, les expressions faciales. Elle mise sur la théâtralité.

Votre partenaire peut-il, à l’instar d’un danseur classique, vous soulever dans ses bras ?

– Ça serait merveilleux si je mesurais 1,55 m plutôt que 1,78 m ! De mon partenaire, j’attends surtout qu’il ait une sorte d’instinct face au fauteuil, car celui-ci peut lui estropier un pied s’il n’est pas concentré.

On dit souvent que lorsque vous êtes sur scène le spectateur oublie votre handicap. Et vous ?

– C’est dur de faire abstraction du fauteuil, qui est une extension de mon corps. Mais je n’oublie pas que c’est mon handicap qui m’a amenée où je suis, qui a donné un sens à ma vie, qui a fait de moi quelqu’un d’unique. Quand j’ai commencé à faire des demandes de bourses aux conseils des arts, la catégorie « danse intégrée » n’existait pas. Aujourd’hui, elle paraît sur les formulaires.

Avez-vous déjà senti le public plus voyeur que réel amateur de danse ?

– Mettez un fauteuil roulant sur une scène, il y a déjà une grande charge émotive. Le handicapé attire, suscite un mélange de fascination et d’effroi. Mais l’œuvre transcende le handicap, qui n’en est jamais le propos. Vous ne me verrez pas faire de numéro sur le transport adapté, par exemple.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

– Le corps vieillit prématurément en fauteuil roulant, car il n’est pas oxygéné suffisamment. Et d’adopter des positions précaires comme je le fais ne l’aide en rien. Il n’existe pas de programme d’entraînement pour un danseur handicapé. L’accès à la formation, aux classes spécialisées sera ma prochaine cause.

Vous continuerez de faire danser les autres ?

– Je considère l’enseignement, qui n’est pas mon dada, comme une mission, car je veux prouver aux gens que l’on peut danser même si on est handicapé. Mais pour se produire sur scène, il faut avoir quelque chose à dire.

Oiseau de malheur, une production de Danse Cité, en collaboration avec Corpuscule Danse, Monument-National, à Montréal, du 17 au 20 et du 24 au 27 mars, 514 871-2224.

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