Éloges de la fuite

Qu’est-ce qui fait courir les jeunes écrivains québécois ? L’envie d’aller voir ailleurs s’ils n’y trouveraient pas des racines.

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Autrefois, on quittait sa campagne pour fuir le poids des traditions. Aujourd’hui, s’il faut en croire les romans des jeunes Québécois, on cherche plutôt à combler le vide moral qu’a laissé la Révolution tranquille en faisant table rase de la famille, de la foi, de la sagesse ancestrale, de l’esprit communautaire.

Ces aspirations, à première vue conservatrices, se révèlent anarchiques dans Bestiaire, le troisième roman d’Éric Dupont. Car elles servent à miner l’ordre établi — en l’occurrence, le régime d’un père autocrate surnommé Henri VIII en raison de son goût du divorce et de son dégoût de l’Église. Ce policier instable, avec sa vision étriquée du séparatisme, met tout en œuvre pour aliéner ses enfants de leur mère. Il leur interdit de prononcer le nom de cette dernière et de faire allusion au passé. « Nous prîmes le maquis avec nos souvenirs », raconte le narrateur, pour qui l’acte de mémoire devient sédition contre « cette ère nouvelle où les mères étaient interchangeables ». Transplanté à Matane, il n’arrive pas à y prendre racine : « À six ans, je cherchais déjà l’antipode. »

Pour cet enfant du divorce, le débat référendaire n’est qu’une nouvelle menace de fracture. Afin de s’éviter un autre déchirement, il s’évadera en Autriche. Bestiaire oblige, Éric Dupont nous offre dans son récit des pages sur le comportement des oiseaux, des poules, des bigorneaux, qui rivalisent d’esprit avec celles du grand naturaliste Buffon. Son humour vient aussi tempérer ses pointes d’amertume, même lorsqu’il fait allusion aux angoisses sismiques qui accompagnent « le châtiment d’avoir voulu changer de place ».

Ce châtiment, c’est bien sûr celui de se retrouver face à soi-même, où que l’on aille. Comme dit Guillaume Corbeil dans L’art de la fugue, « cet endroit que j’avais toujours rêvé d’atteindre, il n’existait que le temps où je n’y étais pas encore rendu ». L’auteur résout ce problème en optant pour la fuite imaginaire : « Je vais me remettre à écrire tout plein d’histoires à dormir debout, des histoires qui n’ont absolument rien à voir avec moi. » Les six nouvelles qui en résultent forment l’une des plus belles réussites littéraires de ces dernières années. Qu’il s’agisse de l’homme aux deux valises (dont l’une ne contient qu’une brosse à dents) ou de la mariée qui prend ses jambes à son cou devant l’autel, les personnages de Guillaume Corbeil ont l’œil rivé sur la ligne d’horizon — là où se situe le point de fuite, en perspective.

Son recueil culmine avec « Le relais », texte d’une richesse inouïe qui débute par les cogitations d’un phare sur la finitude du monde et du temps. « S’il continuait de scruter les vagues avec autant d’attention, c’était pour essayer d’en reconnaître une qu’il avait déjà vue. Ce jour-là, il aurait la certitude que l’Océan n’était pas infini […], le reste ne serait plus qu’une reprise de tout ce qu’il aurait alors vécu. » Suit une série de tableaux où la fugue est perçue comme la poursuite d’un point illusoire où convergeraient toutes les vies parallèles. Chacun amène le lecteur « là où ses propres yeux n’arriveraient plus à voir ». Par ces multiples accomplissements, L’art de la fugue est un livre à la hauteur de son titre.

Bestiaire, par Éric Dupont, Marchand de feuilles, 312 p., 24,95 $.
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L’art de la fugue, par Guillaume Corbeil, L’instant même, 147 p., 20 $.
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ET ENCORE…
Éric Dupont, dont le roman La logeuse a remporté le Combat des livres en février dernier à Radio-Canada, n’a pas cessé de bouger depuis sa naissance, à Amqui. Sa jeunesse a été marquée par une série de déménagements un peu partout en Gaspésie, des études à Matane, en Autriche, à Ottawa, à Berlin et à Toronto… Il se dit horrifié à l’idée de rester « pour le reste de ses jours au même endroit ». En attendant de repartir, il vit à Montréal, où il enseigne la traduction à l’Université McGill.

Guillaume Corbeil, 28 ans, vient du petit village de Coteau-Station, dans la MRC Vaudreuil-Soulanges. Inscrit à la Faculté de droit, qu’il abandonne « trois heures plus tard », il bifurque vers la création littéraire avec une maîtrise sur « l’art du vrai ». Il écrit depuis l’âge de 20 ans, mais se demande souvent s’il n’aurait pas été plus facile d’être un athlète de haut niveau, « ou encore tout autre chose, éleveur de pigeons voyageurs, accessoiriste à la télévision communautaire ou pompier, simplement ».

CITATIONS
« C’est une grave décision de quitter le pays natal. »
Éric Dupont

« Il voulait arriver là où ses propres yeux n’arriveraient plus à voir. »
Guillaume Corbeil