Embrasser Yasser Arafat

Extrait du roman Embrasser Yasser Arafat, par Anaïs Barbeau-Lavalette, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.

Embrasser Yasser Arafat

Ram : désert. Allah : Dieu.

Je suis à Ramallah. Dans le désert de Dieu.  Je ne sais pas trop où est Dieu en ce moment,  mais le désert, lui, est bien là. Il fait chaud et  sec.  Dans  les  rues  on  cherche  l’ombre.  Les  fruits sont mûrs et les familles boivent le thé  en dégustant figues, pommes grenades, pêches  et raisins tout juste cueillis.

J’ai vingt-deux ans quand je pose les pieds  en terre sainte pour la première fois. Je vais y  tourner un documentaire. À partir de ce jour,  ce pays cassé allait m’habiter. Sans que je ne  comprenne exactement pourquoi. Rapidement  j’ai senti le besoin d’y retourner. Pour filmer,  puis plus tard pour étudier, puis pour y écrire.  Et plus j’y allais, moins je comprenais. À l’aube  d’un prochain voyage, où je tournerai Inch’allah, un  long-métrage  inspiré  de  tous  ces  séjours,  j’ai eu envie d’errer dans mes vieux carnets de  routard.  Ces  chroniques  sont  des  vestiges  hétéroclites  des  voyages  qui  auront  participé  à  me dessiner. Je ne serais pas la même sans ce  que  j’ai  trouvé  là-bas.  Que  j’espère  raconter  ici.  Dans  le  désordre  et  l’imperfection.  Dans  le  vif  des  rencontres,  et,  autant  que  possible,  en dehors du politique. Des bribes de voyages,  formant une mosaïque de la Palestine que j’ai  rencontrée.  Impressions  en  morceaux  décousus, comme le pays.

Pourquoi je ne mange plus de mouton

Un homme est mort.

Tué par les soldats, puis porté à bouts de bras à travers les rues de Ramallah. Dans le centre-ville animé, les vendeurs de thé déambulent entre les voitures rouillées et les taxis jaunes. Les étudiants rentrent de l’école, tous identiques dans leur uniforme bleu et blanc. Ils pressent le pas pour ne pas manquer le dessin animé de fin de journée. Ils feront quelques mètres avec la procession, un ou deux coins de rues où ils joindront leurs voix d’enfants aux coups secs des mitraillettes. En tête de file, appelant à la révolte dans l’air chaud, des hommes cagoulés crient à l’injustice. Ils portent un corps inerte sur un brancard de bois. Derrière eux des femmes pleurent. Au détour d’une rue, le cimetière se remplit. Et sous les drapeaux, devant le corps découvert et abimé, on appelle Allah à l’aide, longtemps.

Puis la procession s’épuise, les gens rentrent lentement chez eux, se dispersent dans le cœur vibrant de Ramallah, attrapent un shish kebab ou une crème glacée et rentrent se coucher dans le camp de réfugiés, en bordure de la ville.

Une jeep de l’armée israélienne passe devant le camp. Comme à l’habitude, suivant les règles d’un jeu plus vieux qu’eux, les enfants courent vers la rue, une pierre à la main. Les petits projectiles s’abattent sur la carcasse métallique de la jeep, qui continue son chemin. Un des enfants, plus téméraire ou plus étourdi, s’approche trop près du véhicule, pour bien viser. La tête haute, il projette sa pierre de toutes ses forces. L’écho de l’impact résonne sur la foule juvénile. Comme un mince temps d’arrêt avant le chaos. La suite déboule. La jeep roule sur l’enfant. Une fois, puis deux. La pierre vole rouge jusque dans le caniveau.

Suivent les cris et le sang. La jeep est déjà loin. Le corps de Youssef repose sans vie au milieu de la rue.

J’ai du sang sous mes souliers. Ça laisse des traces par terre.

Tout le monde se connaît au camp de réfugiés d’Al-Amarie. Tout le monde connaissait Youssef. Il est encore étendu dans la rue et du haut de la mosquée est clamé son nom, rageusement.

Puis le cirque commence. Nous étions sur place au moment de l’impact. Nous filmions la fin de la procession, le retour au calme. Et l’accident. Ainsi nous avions capté, à notre grand désarroi, un scoop.

Les Palestiniens veulent que le monde sache. Pour une fois. Ils veulent qu’on lui raconte, qu’on lui montre nos images. Soit. C’est tout ce qu’on peut faire, alors faisons-le. Il faut se rendre jusqu’à Jérusalem.

Sueurs froides au checkpoint, la cassette cachée dans une chaussette. Longue attente avec les femmes et les enfants sous les barbelés. On traverse enfin de l’autre côté, vers Israël, vers «la civilisation».

Déboussolés, on finit par débarquer chez Reuters, où des gens importants analysent au ralenti les images du garçon sous la jeep.

Au ralenti.

Sous les néons de la presse, la jeep passe sur le corps de l’enfant pour la deux centième fois et je suis fatiguée.

Dans le bureau d’une grande agence, les scoops se bousculent et le nôtre se fatigue. Il devient bientôt trop vieux pour la nouvelle. Sur son cellulaire l’homme qui nous reçoit lit un texto: deux fillettes fusillées à Gaza. Balles perdues. Excité il veut rédiger son papier avant qu’il ne soit déclassé. Nous sommes périmés. Désolé pour les parents de Youssef. Il aurait fallu venir plus vite…

Retour nocturne le long du Mur. Le chauffeur palestinien qui nous conduit jusqu’au checkpoint laisse traîner son regard dehors comme s’il ramassait des yeux son pays.

De longues plaques de béton sont hissées au ciel, le Mur en construction sépare une rue en deux, sur la longueur. Les deux voisins d’en face n’habitent plus dans le même pays. Le Mur zigzague de Jérusalem à Ramallah, fera bientôt le tour de la Cisjordanie. Des Palestiniens en mal de travail le construisent de nuit.

Ils ont finalement montré nos images sur Al-Jazeera. Le canal du monde arabe. De ceux qui, de toute façon, savaient déjà. Les parents de Youssef sont tout de même contents. Au moins, une partie du monde se rappellera.

Ce matin, le camp est mobilisé. Il y a des photos de l’enfant sur les murs, partout son regard fixe le passage de ceux qui restent.

Le camp est blessé, au complet. Pas pour la première fois, mais encore une fois.

Pendant trois jours ses habitants se rassemblent dans une grande pièce. Autour des visages aînés stridents de douleur, les enfants courent, crient et rient. On fait griller trois énormes moutons, qu’on mange en deuil mais ensemble.

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